Archeopharmacologie

 "archéopharmacologie" : une nouvelle discipline ?

Utilisation des textes de l'Antiquité pour la recherche de nouveaux médicaments)

 

          L'émergence, dès à présent prévisible, d'une nouvelle discipline ne va pas sans poser bien des questions, notamment :

 

      pourquoi l'"archéo-pharmacologie" ?

quels en sont les objectifs, les méthodes, les limitations prévisibles ?

 quelles sont les réalisations en cours dans ce domaine ?

 

pourquoi l" archéo -pharmacologie" ?

 

les voies multiples de la recherche thérapeutique

 

          Plusieurs études ont montré le très faible "taux de retour" en terme d'efficacité thérapeutique d'une recherche systématique, c'est à dire la recherche qui n'a pas été préalablement orientée par une forme quelconque d'expérience. C'est, nous l'avons vu, l'argument principal qui justifie, l'intérêt actuel du monde scientifique pour les remèdes "populaires" et la "médecine traditionnelle".

 

          Si les "médecines traditionnelles" peuvent se définir comme un ensemble de doctrines, de légendes ou de coutumes transmises sur un long espace de temps, on admettra qu'il y a là, très clairement, référence à la pharmacopée Antique[1] et, tout particulièrement, la pharmacopée Romaine.

 

          Il est intéressant de se rapporter à une étude récente, menée entre 1960 et 1981, aux États-Unis par le National Cancer Institute (NCI) sur un très vaste ensemble de textes anciens (incluant de nombreux textes provenant de l'Antiquité gréco-romaine):

·       19.4 % des 3000 espèces végétales répertoriées ont pu être considérés comme témoignant d'une forme objective d'action antimitotique[2]

·       en parallèle, seulement 10.14 % d'un groupe de substances étudiées par le NCI dans le cadre d'une recherche systématique avaient pu faire preuve d'une même activité.[3]

 

coûts comparés de l'ethno- et de l'archéo-pharmacologie

 

          Plusieurs études ont souligné le coût élevé des investigations ethno-botaniques et ethno-pharmacologiques[4]. Malgré les difficultés inhérentes aux méthodes de l'archéo-pharmacologie(nous reviendrons plus loin sur ces problèmes), il est permis d'envisager que le coût d'une recherche "sur les textes", aussi élevé qu'il puisse se chiffrer, puisse se situer à un niveau bien inférieur à celui d'une recherche ethno-pharmacologique de type "classique", pratiquée "sur le terrain"[5] [6]...

 

le "message thérapeutique" de l'Antiquité

 

          Il convient d'abord de rappeler la concordance remarquable qui unit les propriétés thérapeutiques prêtées par les textes anciens aux données pharmacologiques actuelles :

 

·       parmi les principales espèces citées dans cette étude : aloès, ammi, bdellium, cardamon, curcuma, férules, gingembre, henné

·       plusieurs études récentes ont montré des conclusions similaires sur ensemble très large d'espèces végétales :

Þ  aconit dont la toxicité a été mentionnée par Pline (H.N.XXVII2.4. Dioscoride. (IV.76.) et Galien (De Simpl.VII.1.19-20.) [7]

Þ  armoise : l'ensemble du genre Artemisia est ici concerné et plus particulièrement certaines espèces comme Artemisia annua, utilisées en Chine depuis le début du premier millénaire comme anti-paludéens[8]

Þ  ephèdre, utilisée dans la pharmacopée chinoise pour traiter les saignements et la toux bien avant l'Antiquité gréco-romaine [9]

Þ  pouliot : utilisation d'infusion de pouliot comme pulicide mais aussi... comme abortif (Serenus Sammonicus : Liber Medicinalis.XXXII.)[10]

 

          On ne saurait trop insister sur la cohérence remarquable qui unit les traditions "pharmacologiques" du monde méditerranéen, contrastant ainsi avec la diversité pour ne pas dire l'affrontement des "théories" médicales....

 

          Plusieurs explications pourraient être avancées à ce sujet :

 

·       l'idée d'une retranscription "respectueuse" des traditions médicinales reste une hypothèse plausible, compte tenu des conditions dans lesquelles s'organisaient, à la période de l'Antiquité, les transmissions du savoir. On pourra cependant s'interroger sur les raisons pour lesquelles le respect des traditions est loin d'avoir joué le même rôle pour les "théories médicales" de l'Antiquité.

·       on peut voir dans cette dissociation le constat d'une séparation qui a marqué toute l'Histoire de la Médecine, entre deux classes distinctes : une médecine "philosophique" (dirions nous à présent "scientifique" ?) et une médecine "praticienne" (ce que nous appelons à présent "soin primaire")?

·       nous voudrions insister sur l'idée qu'il y ait là transmission à travers les âges de "messages" thérapeutiques dont nous ignorons, à vrai dire, presque tout de leur contenu réel : tout le problème est de pouvoir juger de la valeur scientifique de ces messages. Les moyens faisaient jusqu'à présent défaut pour envisager jusqu'à l'idée d'une investigation : la science contemporaine pourra-t-elle mener à bien une telle tâche ?

 

objectifs et méthodes

 

les objectifs

 

    C'est un double objectif qui est proposé à l"archéo-pharmacologie"[11]  [12] [13] [14] :

 

·       un objectif immédiat : confronter des données jusqu'ici éparses pour parvenir à mieux connaître la fréquence réelle de prescription et mieux comprendre les critères du choix thérapeutique.

·       un objectif plus ambitieux serait de permettre en élargissant les capacités d'identification rétrospective, de "découvrir" des substances nouvelles ou des indications thérapeutiques jusqu'ici méconnues

 

méthodes d'application

 

          Pour répondre aux critères d'une recherche scientifique, la recherche "archéo-pharmacologique" doit utiliser une méthodologie portant sur quatre plans distincts :

 

collecte des données

          Jusqu'à présent, n'étaient pris en considération que l'édition "classique" de textes jugés comme les plus importants attribuables à des auteurs "majeurs". Il est clair que les moyens actuels de traitement informatique des documents pourrait permettre l'abord systématique des différentes "variantes" ou des textes considères comme "mineurs"

 

          Les objectifs sont triples :

 

·      résoudre les problèmes de "lecture" : types d'écriture[15], variétés de support (tablettes, papyrus)

·      rassembler et identifier les documents épars : un exemple classique est celui des fragments de papyrus conservés dans des bibliothèques et des pays différents. La diffusion des documents sur un moyen de large communication comme Internet a déjà permis, dans certains cas[16], de déchiffrer un "puzzle" inextricable.

·      analyser les textes (fréquence, co-occurrence[17], classement des termes)

 

interprétation des substances et des symptômes

          Nous avons vu à plusieurs des chapitres de cette étude, notamment à l'exposé des méthodes (auteurs, substances) et des commentaires les difficultés considérables qui font obstacle à toute tentative rétrospective d'interprétation.

 

utilisation des méthodes modernes de traitement informatique

.         Les méthodes actuelles de traitement électronique de l'information sont en voie de transformer profondément la "lecture" des textes anciens[18] [19] en donnant des possibilités nouvelles de regroupement et de confrontation des textes, d'analyse et d'interprétation des mots.

 

          De nombreuses réalisations sont déjà en cours dans ce domaine :

 

·       Centre de Hautes Études Internationales d’Informatique Documentaire (C.I. D.) : dont le rôle est de faire progresser les méthodes utilisées pour sélectionner, mémoriser, archiver et retrouver par l’intermédiaire des outils informatiques et des techniques annexes l’information multimédia (textes, images, sons et supports divers)

·       École Normale Supérieure (base de données Esculape, D. Beguin[20])(Centre d'Étude des textes Anciens, Pr A. Debru)

·       Université Allemande de Rome (Dyabola, V. Brinkmann, e-mail : "info@dyabola.en.eunet. De"), Université de New-York (Database of Classical Bibliography incluant une édition de l’ "Année Philologique ", D. L. Clayman).

·       Université Catholique de Louvain (CETEDOC Index of Latin Forms, C. Tombeur, e-mail : " www.tombeur@elat.UCL.ac. Be ") : un groupe de travail (Laboratoire d'Analyse Statistique des Langues Anciennes du Pr Delatte ) se consacre à l'archivage et l'analyse informatique des prescriptions médicinales recensées des textes anciens[21]

·       Université de Californie (Packard Humanities Institute, Los Altos Californie)

·       Université de Columbia (Projet APIS)

·       Université de Liège (base de données sur les pharmacopées antiques et médiévales)[22]

·       Université de Rome (Lessico Intellettuale Europeo, Pr.G.Tullio)

·       Université de Yale (edition CD-ROM de textes latins et grecs de l’antiquité, G. Crane)[23]

 

réalisation d'une recherche pluridisciplinaire.

Les études de textes médicaux anciens ont, le plus souvent, été de travaux "compartimentées" en travaux conduits par des spécialistes de la "forme" (littéraire) ou du "fonds" (scientifique). C'est donc, sans aucun doute, le point le plus important de la méthodologie que réunir les conditions d'une recherche véritablement pluridisciplinaire mettant en commun les travaux de spécialistes venus d'horizons très différents : antiquisants, littéraires, historiens, botanistes, médecins, pharmacologistes et informaticiens

 

limites de la méthode

 

          Les limitations de la méthode ne doivent pas être sous-estimées :

 

·       nous avons vu les difficultés d'interprétation des textes

·       le nombre énorme des espèces susceptibles d'entrer dans le champ des investigations constitue en soi une limitation évidente. L'arsenal thérapeutique de l'Antiquité, nous l'avons vu dans une référence à la seule œuvre de Pline, s'élève, pour les seuls produits végétaux à plus de 1000 espèces. Il n'est pas excessif de penser qu'une telle analyse prendrait plusieurs décennies et demanderait un investissement matériel considérable.

·       arriver à reproduire les termes exacts d'une des prescriptions de l'Antiquité n'est pas une tâche aisée si l'on tient compte de l'ensemble des facteurs :

Þ  nature des espèces et des sous-espèces dont la composition peut varier notablement

Þ  saison voire jour et heure du recueil des produits, modalités de conservation : nous avons vu que des recherches récentes ont considérablement nuancé le scepticisme attaché à toutes ces considérations

Þ  modalités d'activité des composants chimiques d'un extrait total

·       d'autres limitations sont prévisibles, à commencer par le très épineux problème des extraits totaux. Le recours systématique des Anciens à la "polypharmacie" reste, à plus d'un titre, contestable. En réalité, peu d'arguments sont disponibles pour réfuter sur des bases objectives la possibilité qu'il y ait au moins dans certaines des préparations composées de la pharmacopée ancienne, une "sommation" d'effets thérapeutiques ou une "interaction" médicamenteuse.

 

enfin, un réel problème est le peu d'informations dont nous disposons sur l’état sanitaire des populations mentionnées dans les textes et, plus encore, nos difficultés à comprendre ce qu'était la réalité des besoins en médicaments de cette époqu e.

·      on notera qu'ethno-pharmacologie et archéo-pharmacologie ne sont nullement contradictoires dans leur principe. S'il y a opposition c'est entre deux types de "connaissance" des remèdes :

Þ    transmission orale

Þ    transmission écrite : on notera qu'il ne s'agit nullement d'un apanage de la civilisation méditerranéenne, l'héritage des traditions indiennes

 

recherches et travaux en cours

 

          Dans ce domaine de l"archéo-pharmacologie", il faut d'abord faire référence aux travaux de l'Organisation Mondiale de la Santé: on notera que 54 des 600 espèces végétales citées par Dioscoride dans son De Materia Medica sont en bonne place dans la liste des plantes médicinales publiée par l'O.M.S.[24]

 

          L'exemple de "référence" reste celui du taxol, dérivé de l'if dont Pline[25] (H.N.XVI.51.), Dioscoride[26] (IV.79) et même Virgile[27](Bucoliques.IX.30) avaient abondamment commenté la toxicité, et devenu l'un des plus importants médicaments de l'oncologie contemporaine (Paclitaxel[28]).

 

          Dès 1985, les travaux de J.M. Riddle, largement consacrés à Dioscoride, ont souligné l'intérêt que pouvaient avoir les textes anciens pour orienter les recherches appliquées en matière de médicament[29] [30] [31] [32] [33] On peut également citer les travaux de B. Holland qui, dans une revue récente sur le sujet publiée dans Nature[34], présente deux cas exemplaires de ce qui pourrait s'appeler l"archéo-pharmacologie":

·      silphium (Ferula tingitana) : son administration par voie orale avait été proposée par Soranos comme anticonceptionnel. Une étude menée expérimentale, rapportée par Riddle, confirme que les dérivés de la férule sont capables d'inhiber la nidation de l'ovule fécondé chez le rongeur.

·      pouliot (Mentha pulegium) cité par Serenus Sammonicus comme capable de provoquer l'avortement des foetus âge de moins d'un mois. Plusieurs publications ont confirmé la réalité d'une action abortive de la pulegone et de ses risques toxiques à hautes doses.[35]

 

          Parmi les réalisations les plus originales, on peut citer les recherches en cours sur les textes de la médecine traditionnelle indienne, dont le plus célèbre est l'Ayurveda : plusieurs entreprises publiques et privées se sont consacrées à cette tâche avec un double objectif :

 

·      identifier la nature des espèces auxquelles se réfèrent les textes : un travail important est en cours sur le plan de la botanique, pharmacognosie, chimie et de la biotechnologie[36]

·      comparer avec les données scientifiques actuelles : les résultats de cette évaluation sont publiés notamment sur des sites Internet tels que Natural Remedies (www.indianherbs) et Raintree (http://rain-tree)

 

 

plaidoyer pour une archéo-pharmacologie

 

                    Les arguments ne manquent pas pour reprendre l'exploration d'un vaste savoir que le"scientisme" des siècles précédents avait voulu ignorer:

 

Le regain actuel d'intérêt pour toutes les formes de médecines traditionnelles qu'elles aient un support oral ou écrit est remarquable : en témoigne l'essor de nouvelles disciplines telles l'ethno-botanique et l'ethno-pharmacologie :

 

La recherche de nouveaux médicaments se dirige de plus en plus vers un domaine bien délaissé il y a peu : la phytothérapie. De nombreuses espèces de plantes médicinales sont en cours d'investigations, notamment des épices telles le curcuma et le gingembre.

 

L'apparition des nouvelles techniques de traitement et de communication de l'information va transformer nos possibilités d'accès aux textes anciens, non seulement dans le recueil des données (c'est l'ensemble des œuvres et de leurs variantes qui nous devient disponible), mais aussi dans leur interprétation, nous permettant notamment de confronter les sources et leur analyse (indexation des mots-clés, calculs d'occurrence et co-occurrence des expressions, création de lexiques à entrée variable selon l'auteur et l'époque).

 

L'idée d'un "message" thérapeutique, transmis au fil des âges, venu des traditions les plus lointaines du monde méditerranéen revient avec insistance dans notre travail. Nous avons, en effet le sentiment qu'une cohérence remarquable se manifeste, à travers des textes, des auteurs et des époques différents, dans tous les domaines du savoir thérapeutique de l'Antiquité, cohérence d'autant plus remarquable qu'elle contraste avec le foisonnement de "théories" médicales sur la nature et le mécanisme des maladies.

 

Aussi peut-on déjà discerner l'émergence d'une nouvelle discipline, l'"archeo-pharmacologie" qui serait consacrée à la recherche de nouveaux médicaments orientée sur les textes anciens.

 

La réalisation de tels objectifs demandera de longs délais et ne peut guère s'envisager que dans le long terme. 

                                                     

                                      email a.fabre.fl@gmail.com                                                       

 

 

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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