Baudelaire et le haschish

Charles Baudelaire (1821-1867)

 

Baudelaire était venu très tôt assister aux soirées de l'Hotel Pimodan. En fait, il y habita pendant deux années de 1843 à 1845 sans devenir, semble-t-il, veritablement usager du haschish. Il publia d'alleurs en 1860 un pamphlet, "Paradis artificiels", pour révéler au public la réalité des pièges de la drogue : deux chapitres entiers font référence au haschish.

Le"Poème du Haschich", dans son chapitre V, intitulé "Morale", est un pamphlet vigoureux :

"Mais le lendemain ! le terrible lendemain ! tous les organes relâchés, fatigués, les nerfs détendus, les titillantes envies de pleurer, l’impossibilité de s’appliquer à un travail suivi, vous enseignent cruellement que vous avez joué un jeu défendu. La hideuse nature, dépouillée de son illumination de la veille, ressemble aux mélancoliques débris d’une fête. La volonté surtout est attaquée, de toutes les facultés la plus précieuse. On dit, et c’est presque vrai, que cette substance ne cause aucun mal physique, aucun mal grave, du moins. Mais peut-on affirmer qu’un homme incapable d’action, et propre seulement aux rêves, se porterait vraiment bien, quand même tous ses membres seraient en bon état ? Or, nous connaissons assez la nature humaine pour savoir qu’un homme qui peut, avec une cuillerée de confiture, se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n’en gagnera jamais la millième partie par le travail. Se figure-t-on un État dont tous les citoyens s’enivreraient de haschich ? Quels citoyens ! quels guerriers ! quels législateurs ! Même en Orient, où l’usage en est si répandu, il y a des gouvernements qui ont compris la nécessité de le proscrire. En effet, il est défendu à l’homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence et de rompre l’équilibre de ses facultés avec les milieux où elles sont destinées à se mouvoir, en un mot, de déranger son destin pour y substituer une fatalité d’un nouveau genre. souvenons-nous de Melmoth, cet admirable emblème. son épouvantable souffrance gît dans la disproportion entre ses merveilleuses facultés, acquises instantanément par un pacte satanique, et le milieu où, comme créature de Dieu, il est condamné à vivre. Et aucun de ceux qu’il veut séduire ne consent à lui acheter, aux mêmes conditions, son terrible privilège. En effet, tout homme qui n’accepte pas les conditions de la vie, vend son âme. Il est facile de saisir le rapport qui existe entre les créations sataniques des poëtes et les créatures vivantes qui se sont vouées aux excitants. L’homme a voulu être Dieu, et bientôt le voilà, en vertu d’une loi morale incontrôlable, tombé plus bas que sa nature réelle. C’est une âme qui se vend en détail... En effet, il est difficile de se figurer le théoricien de la volonté, ce jumeau spirituel de Louis Lambert [personnage mystique dans l'oeuvre de Balzac], consentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance. Malgré les admirables services qu’ont rendus l’éther et le chloroforme, il me semble qu’au point de vue de la philosophie spiritualiste, la même flétrissure morale s’applique à toutes les inventions modernes qui tendent à diminuer la liberté humaine et l’indispensable douleur. Ce n’est pas sans une certaine admiration que j’entendis une fois le paradoxe d’un officier qui me racontait l’opération cruelle pratiquée sur un général français à El-Aghouat, et dont celui-ci mourut malgré le chloroforme. Ce général était un homme très brave, et même quelque chose de plus, une de ces âmes à qui s’applique naturellement le terme "chevaleresque". "Ce n’était pas, me disait-il, du chloroforme qu’il lui fallait, mais les regards de toute l’armée et la musique des régiments. Ainsi peut-être il eût été sauvé !". Le chirurgien n’était pas de l’avis de cet officier; mais l’aumônier aurait sans doute admiré ces sentiments.

Il est vraiment superflu, après toutes ces considérations, d’insister sur le caractère immoral du haschisch. Que je le compare au suicide, à un suicide lent, à une arme toujours sanglante et toujours aiguisée, aucun esprit raisonnable n’y trouvera à redire. Que je l’assimile à la sorcellerie, à la magie, qui veulent, en opérant sur la matière, et par des arcanes dont rien ne prouve la fausseté non plus que l’efficacité, conquérir une domination interdite à l’homme ou permise seulement à celui qui en est jugé digne, aucune âme philosophique ne blâmera cette comparaison. Si l’Eglise condamne la magie et la sorcellerie, c’est qu’elles militent contre les intentions de Dieu, qu’elles suppriment le travail du temps et veulent rendre superflues les conditions de pureté et de moralité; et qu’elle, l’Eglise, ne considère comme légitimes, comme vrais, que les trésors gagnés par la bonne intention assidue. Nous appelons escroc le joueur qui a trouvé le moyen de jouer à coup sûr; comment nommerons-nous l’homme qui veut acheter, avec un peu de monnaie, le bonheur et le génie? C’est l’infaillibilité même du moyen qui en constitue l’immoralité, comme l’infaillibilité supposée de la magie lui impose son stigmate infernal. Ajouterai-je que le haschisch, comme toutes les joies solitaires, rend l’individu inutile aux hommes et la société superflue pour l’individu, le poussant à s’admirer sans cesse lui-même et le précipitant jour à jour vers le gouffre lumineux où il admire sa face de Narcisse ? Si encore, au prix de sa dignité, de son honnêteté et de son libre arbitre, l’homme pouvait tirer du haschich de grands bénéfices spirituels, en faire une espèce de machine à penser, un instrument fécond ? C’est une question que j’ai souvent entendu poser, et j’y réponds. D’abord, comme je l’ai longuement expliqué, le haschich ne révèle à l’individu rien que l’individu lui-même. Il est vrai que cet individu est pour ainsi dire cubé et poussé à l’extrême, et comme il est également certain que la mémoire des impressions survit à l’orgie, l’espérance de ces utilitaires ne paraît pas au premier aspect tout à fait dénuée de raison. Mais je les prierai d’observer que les pensées, dont ils comptent tirer un si grand parti, ne sont pas réellement aussi belles qu’elles le paraissent sous leur travestissement momentané et recouvertes d’oripeaux magiques. Elles tiennent de la terre plutôt que du ciel, et doivent une grande partie de leur beauté à l’agitation nerveuse, à l’avidité avec laquelle l’esprit se jette sur elles. Ensuite, cette espérance est un cercle vicieux: admettons un instant que le haschich donne, ou du moins augmente le génie, ils oublient qu’il est de la nature du haschich de diminuer la volonté, et qu’ainsi il accorde d’un côté ce qu’il retire de l’autre, c’est-à-dire l’imagination sans la faculté d’en profiter. Enfin il faut songer, en supposant un homme assez adroit et assez vigoureux pour se soustraire à cette alternative, à un autre danger, fatal, terrible, qui est celui de toutes les accoutumances. Toutes se transforment bientôt en nécessités. Celui qui aura recours à un poison pour penser ne pourra bientôt plus penser sans poison. se figure-t-on le sort affreux d’un homme dont l’imagination paralysée ne saurait plus fonctionner sans le secours du haschich ou de l’opium ? Dans les études philosophiques, l’esprit humain, imitant la marche des astres, doit suivre une courbe qui le ramène à son point de départ. Conclure, c’est fermer un cercle. Au commencement j’ai parlé de cet état merveilleux, où l’esprit de l’homme se trouvait quelquefois jeté comme par une grâce spéciale; j’ai dit qu’aspirant sans cesse à réchauffer ses espérances et à s’élever vers l’infini, il montrait, dans tous les pays et dans tous les temps, un goût frénétique pour toutes les substances, même dangereuses, qui, en exaltant sa personnalité, pouvaient susciter un instant à ses yeux ce paradis d’occasion, objet de tous ses désirs, et enfin que cet esprit hasardeux, poussant, sans le savoir, jusqu’à l’enfer, témoignait ainsi de sa grandeur originelle. Mais l’homme n’est pas si abandonné, si privé de moyens honnêtes pour gagner le ciel, qu’il soit obligé d’invoquer la pharmacie et la sorcellerie; il n’a pas besoin de vendre son âme pour payer les caresses enivrantes et l’amitié des houris. Qu’est-ce qu’un paradis qu’on achète au prix de son salut éternel? Je me figure un homme (dirai-je un brahmane, un poëte, ou un philosophe chrétien?) placé sur l’Olympe ardu de la spiritualité; autour de lui les Muses de Raphaël ou de Mantegna, pour le consoler de ses longs jeûnes et de ses prières assidues, combinent les danses les plus nobles, le regardent avec leurs plus doux yeux et leurs sourires les plus éclatants; le divin Apollon, ce maître en tout savoir (celui de Francavilla, d’Albert Dürer, de Goltzius ou de tout autre, qu’importe ? N’y a-t-il pas un Apollon, pour tout homme qui le mérite ?), caresse de son archet ses cordes les plus vibrantes. Au-dessous de lui, au pied de la montagne, dans les ronces et dans la boue, la troupe des humains, la bande des ilotes, simule les grimaces de la jouissance et pousse des hurlements que lui arrache la morsure du poison; et le poëte attristé se dit : "Ces infortunés qui n’ont ni jeûné, ni prié, et qui ont refusé la rédemption par le travail, demandent à la noire magie les moyens de s’élever, d’un seul coup, à l’existence surnaturelle. La magie les dupe et elle allume pour eux un faux bonheur et une fausse lumière; tandis que nous, poëtes et philosophes, nous avons régénéré notre âme par le travail successif et la contemplation; par l’exercice assidu de la volonté et la noblesse permanente de l’intention, nous avons créé à notre usage un jardin de vraie beauté. Confiants dans la parole qui dit que la foi transporte les montagnes, nous avons accompli le seul miracle dont Dieu nous ait octroyé la licence".

Dans une autre partie des "Paradis artificiels", intitulée "Du vin et du Haschish", au chapitre VI, Baudelaire multiplie les mises en garde contre le haschish :

"En Égypte, le gouvernement défend la vente et le commerce du haschisch, à l'intérieur du pays du moins. Les malheureux qui ont cette passion viennent chez le pharmacien prendre, sous le prétexte d'acheter une autre drogue, leur petite dose préparée à l'avance. Le gouvernement égyptien a bien raison. Jamais un État raisonnable ne pourrait subsister avec l'usage du haschisch. Cela ne fait ni des guerriers ni des citoyens. En effet, il est défendu à l'homme, sous peine de déchéance et de mort intellectuelle, de déranger les conditions primordiales de son existence, et de rompre l'équilibre de ses facultés avec les milieux. S'il existait un gouvernement qui eût intérêt à corrompre ses gouvernés, il n'aurait qu'à encourager l'usage du haschisch.

On dit que cette substance ne cause aucun mal physique. Cela est vrai, jusqu'à présent du moins. Car je ne sais pas jusqu'à quel point on peut dire qu'un homme qui ne ferait que rêver et serait incapable d'action se porterait bien, quand même tous ses membres seraient en bon état. Mais c'est la volonté qui est attaquée, et c'est l'organe le plus précieux. Jamais un homme qui peut, avec une cuillerée de confitures, se procurer instantanément tous les biens du ciel et de la terre, n'en acquerra la millième partie par le travail. Il faut avant tout vivre et travailler.

L'idée m'est venue de parler du vin et du haschich dans le même article, parce qu'en effet il y a en eux quelque chose de commun : le développement poétique excessif de l'homme. Le goût frénétique de l'homme pour toutes les substances, saines ou dangereuses, qui exaltent sa personnalité, témoigne de sa grandeur. Il aspire toujours à réchauffer ses espérances et à s'élever vers l'infini. Mais il faut voir les résultats. Voici une liqueur qui active la digestion, fortifie les muscles, et enrichit le sang. Prise en grande quantité même, elle ne cause que des désordres assez courts. Voilà une substance qui interrompt les fonctions digestives, qui affaiblit les membres et qui peut causer une ivresse de vingt-quatre heures. Le vin exalte la volonté, le haschich l'annihile. Le vin est un support physique, le haschich est une arme pour le suicide. Le vin rend bon et sociable. Le haschich est isolant. L'un est laborieux pour ainsi dire, l'autre essentiellement paresseux. À quoi bon, en effet, travailler, labourer, écrire, fabriquer quoi que ce soit, quand on peut emporter le paradis d'un seul coup ? Enfin le vin est pour le peuple qui travaille et qui mérite d'en boire. Le haschich appartient à la classe des joies solitaires; il est fait pour les misérables oisifs. Le vin est utile, il produit des résultats fructifiants. Le haschich est inutile et dangereux"

C'est dans un ouvrage posthume,,"Petits Poèmes en prose", publié en 1869, que se trouvent les jugements les plus violents de Baudelaire sur le cannabis :

"On fait la moisson du chanvre, il se passe quelquefois d’étranges phénomènes dans la personne des travailleurs mâles et femelles. On dirait qu’il s’élève de la moisson je ne sais quel esprit vertigineux qui circule autour des jambes et monte malicieusement jusqu’au cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, d’autres fois elle est chargée de rêverie. Les membres s’affaissent et refusent le service. Du reste, il m’est arrivé à moi, enfant, jouant et me roulant dans des amas de luzerne, des phénomènes analogues

J’ai été témoin, dans cette première phase, de deux scènes assez grotesques. Un musicien célèbre, qui ignorait les propriétés du haschich et n’en avait peut-être jamais entendu parler, arrive au milieu d’une société où presque tout le monde en avait pris. On essaye de lui faire comprendre ses merveilleux effets. Il rit avec grâce comme un homme qui veut bien poser quelques minutes par esprit de bienséance, parce qu’il est bien élevé. On rit beaucoup; car l’homme qui a pris du haschich est, dans la première phase, doué d’une merveilleuse intelligence comique. Les éclats de rire, les énormités incompréhensibles, les jeux de mots inextricables, les gestes baroques continuent. Le musicien déclare que cette charge d’artistes est mauvaise, que d’ailleurs elle être bien fatigante pour les auteurs.

La joie augmente."Cette charge est peut-être bonne pour vous, pour moi non, dit-il. Il suffit qu’elle soit bonne pour nous, "réplique égoïstement un des malades. Des éclats de rire interminables remplissent la salle. Mon homme se fâche et veut s’en aller. Quelqu’un ferme la porte et cache la clef. Un autre se met à genoux devant lui et lui déclare en pleurant, au nom de toute la société, que si elle émue pour lui et pour son infériorité de la plus profonde pitié, elle n’en sera pas moins animée d’une éternelle bienveillance.

On le supplie de faire de la musique, il se résigne. À peine le violon s’était-il fait entendre que les sons se répandaient dans l’appartement empoignaient çà et là quelqu’un des malades. Ce n’étaient que soupirs profonds, sanglots, gémissements déchirants, torrents de pleurs. Le musicien épouvanté s’arrête, il se croit dans une maison de fous. Il s’approche de celui dont la béatitude faisait le plus de tapage; il lui demande s’il souffre beaucoup et ce qu’il faudrait faire pour le soulager n’avait pas goûté de la drogue béatifique, propose de la limonade et des acides. Le malade, l’extase dans les yeux, le regarde avec un indicible mépris; c’est son orgueil qui le sauve des plus graves injures. En effet, quoi de plus propre à exaspérer un malade de joie que de vouloir le guérir ?"

Ainsi, dans l'oeuvre Baudelairienne, revient sans cesse, comme comme un leit-motiv, le thème du passage de l'horreur à l'extase et de l'extase à l'horreur ...

 

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