Bernier et Prince Shikoh

A.J. Fabre                                        Octobre 2014

FRANÇOIS BERNIER ET LE PRINCE DARA SHIKOH 

UNE RENCONTRE INSOLITE AUX INDES AU SIECLE DE LOUIS XIV

En 1659, deux destins se croisent de façon inattendue au cœur des Indes, celui de François Bernier, philosophe grand voyageur et de Dara Shikoh prince héritier de l'empire moghol.  

LE PRINCE DARA SHIKOH (1615-1659) 

La dynastie d'où est issu le prince Dara Shikoh est une étonnante galerie 

Le grand père, Akbar le Grand (1542 - 1605) 

Jalâluddin Muhammad Akbar[1], régna sur l'Empire moghol pendant plus d'un demi-siècle, de 1556 à sa mort. Il venait d'une dynastie musulmane fondée par Babur dit "Le tigre" (1483-1530), descendant par son père de Tamerlan, le grand conquérant turc, et de Genghis Khan par sa mère.

En témoignage de sa puissance, Akbar fit édifier près d'Agra une ville entière, Fatehpur-Sikri, bâtie au XVIème siècle en multiples pavillons du plus pur style indou.

Toute sa vie, Akbar témoigna d'une grande tolérance religieuse restant toutefois fidèle aux doctrines du soufisme, le concept islamique de "dimension mystique de l'âme"

Les trois fils d'Akbar: Jahangir, Murad et Daniyal 

Jahangir (Nur-ud-din Mohammad Salim) (1569-1627) était né au palais de Fatehpur-Sikri et lui a succèdé en 1605, se montrant à la fois administrateur éclairé du royaume et un protecteur de l'art et des sciences.

Murad (Shahzada Murad Mirza) (1570-1599)

Daniyai (ShahzadaSultan Daniyal Mirza) (1572-1604) devint vice-roi du Deccan.  

Le fils de Jahangir, Shah Jahan (1592 - 1666) 

Shah Jahan bien que né d'une princesse hindoue, fit preuve durant son règne de tendances favorables à l'islam, loin des idées "liberales" de son père Jahângîr et son grand-père Akbar.

Notons que, sous le règne de Shah Jahan,  les arts, en particulier l'art de la miniature atteignent leur apogée. Le plus bel exemple est le célèbre Taj Mahal d'Agra, mausolée funéraire; édifiée par Shah Jahan en mémoire de son épouse préférée Mumtâz Mahal. 

Les quatre fils de Shah Jahan

Quatre des fils de Shah Jahan allaient connaitre la célébrité Shah Shuja, Aurangzeb, Murad Baksh et  Dara Shikoh, l'ainé. 

Enfance et jeunesse de Dara Shikoh (16151659) 

Dara Shikoh, dont le nom signifie en persan" gloire et magnificence" était issu de l'empereur Shah Jahan et d'une mère, Mumtâz Mahal provenant  de la haute noblesse Perse.

Dara a reçu une éducationraffinée portant, entre autres, sur leCoran, la poésie persane, et, bien entendu, toute l'histoire de sa dynastie. Cependant par son tuteur, un mollah[2] érudit du nom d'AbdulLatif, il fut très tôt initié au soufisme qui va tenir une grande place dans sa vie.

A 18 ans, Dara épouse sa cousine, âgée de 13 ans, Nadira Banu, fille du second fils de Jahangir.

Dara était promis à succéder à Shah Jahan et il gravit très tôt  les marches du pouvoir : en 1645 il fut nommé gouverneur de Allahabad, puis gouverneur de Multanet de Kaboul en Afghanistan. Tout l'appelait à monter sur le trône mais il il eut bientôt à se mesurer avec  l'ambition effrénée de ses frères.  

La rivalité entre les quatre fils de Shah Jahan 

La santé de l'empereur déclinait rapidement et le problème de sa succession allait provoquer, à partir de 1657, un affrontement sanglant entre les quatre frères

Shah Shuja va, le premier, déclarer ses ambitions. Il sera exilé et va trouver la mort dans de mystérieuses circonstances.

Murad, lui, va s'allier avec Aurangzeb, pour barrer la route du trône au  frère ainé, Dara,  accusé d'être apostat de l’islam

Au terme de plusieurs années de batailles fratricides, Dara sera vaincu. A  la bataille de Samugarh livrée en mai 1658, près d'Agra, Dara fit preuve d'un grand courage mais se montra piètre tacticien. Il descendit de l'éléphant royal pour combattre le sabre à la main, et ne put ensuite reprendre en main la situation et ne dut son salut qu'à la fuite.

Par la suite, Dara sera définitivement vaincu à la Bataille de Deorai, qui eut lieu à l'est d'Agra, du 12 au 14 avril 1659. Au soir du combat, Dara adresse à son père une missive déchirante " Je n'ai pas le courage de me présenter devant vous, Majesté, dans l'état où je me trouve. Vous ne verrez pas mon visage rempli de honte. Veuillez seulement accorder la fatia (verset du Coran relatif à la miséricorde d'Allah) à un homme à demi mort et qui s'apprête à un très long voyage"

Le seul espoir de Dara restait de trouver refuge à Ahmedabad mais le gouverneur de la ville, passé à l'ennemi, lui ferme les portes de la ville. Il ne restait plus à l'infortuné prince qu'une voie de salut : trouver refuge auprès d"un chef Afghan, dont il avait jadis sauvé a vie mais il fut à nouveau trahi. Dara est livré à ses frères qui vont le mettre à mort après l'avoir fait défiler enchainé dans les rues de Delhi,  juché par dérision, sur un éléphant royal. Il fut bientôt mis à mort par les sbires d'Aurangzeb.

 QUI ETAIT FRANCOIS BERNIER (1620-1688), 

 Enfance et jeunesse de François Bernier 

François Bernier était fils d'un fermier de Chanzeaux, pays de Loire. Il fut très tôt orphelin mais le curé du village remarqua la vive intelligence de l'enfant et l'envoya faire ses études à Paris, au Collège de Clermont, le futur Lycée Louis-le-Grand.

Là, François se fit de brillantes relations, entre autres, Claude-Emmanuel Lhuillier, dit Chapelle, fils d'un conseiller au Parlement et futur grand ami de Cyrano de Bergerac et de Molière.  

La vocations des voyages 

Par l'intermédiaire de Chapelle, François rencontre le philosophe Pierre Gassendi qui le prend comme secrétaire. Bernier est alors présenté à un grand seigneur, ambassadeur en Pologne, Louis d'Arpajon qui l'emmené avec sa suite dans un long périples à travers l'Europe centrale.

En 1652, François, revenu en France, part avec son ami Gassendi visiter le sud de la France et, arrive à Montpellier om il décide d'y entreprendre des études de médecine : c'est là qu'il obtiendra plus tard son diplôme

A Paris, François Bernier va devenir familier des salons philosophiques mais il garde la passion des  voyages et va s’embarquer, en 1656, pour un long périple en Orient : Palestine, Egypte et, finalement, Le Caire où il va séjourner un an. De là il gagne l'Arabie puis l'Ethiopie, en pleine guerre et, enfin Mascate port du golfe persique. Là il trouve un navire pour l'emmener aux Indes où il débarque en 1659 sans but précis. Ce qu'il veut, il l'annonce dans une lettre, c'est "découvrir de nouveaux paysages"

Douze années aux Indes à l'époque de Louis XIV 

En février (?) 1659, Bernier débarque aux Indes, à Surat, sur la cote ouest du Gujarat actuel, Il entreprend la route de Jaipur et Delhi mais son chemin va se croiser avec celui de Dara Shikoh dans des circonstances dramatiques . 

Le voyage aux Indes, une grande tradition de l'Europe du XVIIème siècle

Les Indes furent une terre d'élection pour les grands voyageurs du XVIIème siècle :

Niccolo Manucci (1638-1715), célèbre voyageur vénitien, relate en détail la vie de Dara Shikoh dans son livre de souvenirs [3] encore qu'il faille considère avec prudence la valeur de ses témoignages. L'historien (et jésuite) François Catrou, dans sa préface aux souvenirs de Manucci[4] confronte fort judicieusement les deux témoignages, celui de Manucci et celui de Bernier sur les événements de l'année 1659, tous deux sont des témoignages tardifs car Bernier n'a rédigé son livre qu'à son retour en France, en 1672 et Manucci a écrit ses mémoires en 1698, tout à la fin de sa vie, Certes, la traduction très libre donnée par Blaise Cendrars dans son livre "Bourlinguer"[5] a été en son temps un grand succès de librairie : il est permis d'y voir un assaut en "hâbleries" entre le vénitien et le "Chauxois".

Jean-Baptiste Tavernier (1605-1689) est un autre grand voyageur aux Indes et il rencontra Bernier au Bengale en 1664[6]

Jean Chardin (1643-1713), dit "chevalier Chardin", était joailler et relate en détail son voyage aux Indes dans l'"Empire des pierres précieuses"[7]

Il faudrait également citer les " Lettres édifiantes et curieuses" collection de missives envoyées par des jésuitesmissionnaires. Ces lettres ont beaucoup fait pour ouvrir la France aux cultures non européennes 

COMMENT DEUX DESTINS SE CROISENT 

DARA SHIKOH 

En mars 1659, après sa défaite de Deorai, près d'Ajmer, Dara tente de trouver refuge à Ahmedabad et son chemin va croiser celui de François Bernier, qui est en route vers Delhi. Pour Dara, Bernier est l'homme de la Providence car il s'agit de pour sauver la vie d'une de ses favorite et Bernier, appelé en consultation,  va passer trois journées entières dans le campement du prince.. 

FRANÇOIS BERNIER 

Bernier venait de Surat où il avait débarqué aux Indes et se dirigeait vers Agra. En mars 1659, il arrive, à Ahmedabad et le prince Dara Shikoh, apprenant l'arrivée d'un médecin français, va le trouver pour le supplier de bien vouloir se rendre au chevet d'une des femmes de son harem. Voici le récit laissé par Bernier dans "Voyages dans l'empire Moghol" [8]

(page 89) "Apres la bataille de Deorai, près d'Ajmer, qui avait eu lieu les 12 et 13 mars 1659… J'étais depuis 3 jours près d'Ahmedabad que je rencontrai le prince Dara par le plus grand des hasards. Il n'ayant plus aucun médecin et me demanda de venir consulter une de ses épouses. Je passai la nuit à son caravansérail. Les rideaux de la tente de son épouse favorite furent accrochés aux roues de mon carrosse" .

(page 90) La favorite présentait à une de ses jambes ce qui était selon toute vraisemblance un érysipèle sévère. Bernier donna un remède qui apporta une amélioration notable de l'état de la patiente mais au matin suivant "le prince [qui, la veille se réjouissait de voir s'améliorer l'état de sa favorite] apparut, tout en pleurs, expliquant que le gouverneur d'Ahmedabad l'avait trahi, en passant dans le camp adverse et refusait de lui ouvrir les portes de la ville".

Sans plus attendre, Dara prend la route malgré la canicule atroce qui faisait mourir les chevaux des attelages.

Bernier est laissé sur place et ne reverra plus jamais le prince mais il apprendra  peu à peu son destin tragique. Tout cela est confirmé, par ailleurs, par le récit de voyage de Jean-Baptiste Tavernier[9]. 

QU EST DEVENU FRANCOIS BERNIER 

Le temps passe…en 1664 Bernier est devenu  médecin personnel du frère ennemi de Dara, le shah Aurangzeb… Il va prendre part au voyage de la Cour au Cachemire, paradis terrestre de l'Inde jusqu'alors fermé à tout Européen. Le 25 février 1665, Bernier est à Lahore, dans l'actuel Pakistan. C'est là qu'il va rencontrer l'autre grand voyageur des Indes de l'époque, le joailler Tavernier. Désormais, ils vont faire route ensemble.

En Janvier 1666 Tavernier prend congé mais Bernier va continuer son voyage pour se rendre à Masulipatam, sur la cote de Coromandel.

Le 22 janvier 1666,  Bernier s'arrête  au cœur de l'Inde, à Golconde, l'ancienne capitale : c'est là qu'il apprend la mort de l'infortuné Shah Jahan

Un mois plus tard, en février 1666, Bernier quitte l'Inde. Arrivé au port de Surat, pour s'y embarquer, il rencontre un voyageur de marque,  le chevalier Chardin

Dans son voyage de retour, Bernier va s'arrêter en Perse puis en  Turquie. Lorsqu'il arrive enfin en France, débarquant à Marseille, se clôt un voyage qui a duré près de douze années.

En fait, Bernier, éternel amoureux de l'Inde y reviendra en 1668, à la demande de Colbert qui lui a commandé une étude sur les perspectives commerciales entre la France et les Indes.

Il revient de ce dernier voyage aux Indes en 1669, et va entreprendre  une polémique pour défendre le souvenir de Descartes. Il est introduit dans tous les grands salons de la capitale, ainsi celui de Marguerite de la Sablière[10], où il va rencontrer La Fontaine et Ninon de Lenclos.

En 1685, Bernier a 65 ans : il va entreprendre son dernier voyage mais; cette foi, il ne quittera pas l'Europe. II va en Angleterre rendre visite à Hortense Mancini[11], la nièce du cardinal Mazarin puis aux Pays-Bas, où il rencontre son correspondant et ami, Pierre Bayle[12].

Participant de près à la vie littéraire de son temps, Bernier avait publié en 1688, "Lettre sur le quiétisme des Indes" et, auparavant, en 1685, " Lettre sur le Café" [13] et en 1684 dans le "Journal des sçavans" (et sans donner son nom..) une étude intitulée " Nouvelle Division de la Terre"[14]. Cet essai de classification théorique de l’humanité en "races" lui vaudra bien des ennemis

La postérité a surtout retenu "Voyage dans les États du Grand Mogol "[15], un  récit très vivant de son séjour aux Indes :

. La première lettre décrit longuement la façon dont s'organise un voyage Grand Moghol, entouré de sa cour,  de ses soldats, ses artilleurs et ses cavaliers, en tout, un cortège  de 35.000 personnes.

. La deuxième lettre relate la disposition du campement royal, établi selon  une hiérarchie minutieuse, puis vient un chapitre sur  les chasses royale aux léopards, gazelles, grues et surtout la chasse au lion, éminente prérogative royale. Commentaire de Bernier : " c’est un bon augure chez les Hindous quand le roi tue un lion, et un très mauvais quand il le manque…Les Hindous croient que l’État serait en grand danger si le roi ne venait pas à bout du lion…".

. Les six lettres suivantes décrivent Lahore, capitale du Panjab, et les affres du voyageur dans ces contrées où l'été est torride..

. La neuvième et dernière lettre est consacrée au Cachemire et tous les attraits de ce pays : les célèbres "shāl' (comprenons "châles"), les boiseries travaillées d'incrustations et surtout les pierres précieuses, dont l’empereur est fin connaisseur. Objets d'admiration inépuisable pour Bernier, la splendeur des jardins et de leurs jets d'eau, mais aussi la beauté singulière des habitantes, qui savent se montrer accueillantes aux visiteurs, en bref, il s'agit d'un " Paradis terrestre "

Dès sa publication, ce livre connu un grand retentissement dans tous les milieux littéraires et politiques de Paris. Les philosophes "libertins" y voyaient une "machine à déniaiser" et Voltaire s'employa à donner à l'auteur le surnom, qui lui resta longtemps attaché, de " Bernier-Mogol".

La traduction anglaise de l'ouvrage reçut le même accueil triomphal à Londres qu'à Paris : un célèbre auteur de théâtre, John Dryden[16], en fit tout de suite une tragédie auquel il donna le nom de "Aureng-Zebe".

En bref, Bernier, par le récit de ses voyages dans les contrées exotiques, va rester un grand  précurseur du courant philosophique qui allait bientôt bouleverser la France 

" VAE VICTIS ! LA TRISTE FIN DE DARA SHIKOH 

Après sa défaite Dara avait pris la fuite et chercha refuge, en juin 1659, à Sindh[17], dans le Pakistan actuel, chez un chef afghan, Malik Jiwan à qui il avait jadis sauvé la vie, Mais Malik n'hésita pas à livrer le prince à ses ennemis et  Aurangzeb, savourant sa victoire le traina, enchainé sur le dos d'un éléphant, dans les rues de Delhi.

Emprisonné au Fort Rouge, Dara sera assassiné deux mois plus tard par les émissaires d'Aurangzeb, conduits par un esclave du nom de Nazr qui se déclarait l'ennemi personnel du prince. Dara était attablé avec son fils Sipihr, alors âgé de 15 ans, devant un plat de lentilles. Il se leva en criant "Ces hommes viennent nous tuer!" et il saisit un couteau de la table. Maisles assassins s'emparent du prince, le plaquent sur le sol et Nazir va le décapiter sous les yeux du fils .

La tète de Dara fut immédiatement portée à Aurangzeb dont le premier reflexe fut de faire laver le visage pour s'assurer que c'était bien son frère. Il s'écria alors : "Ugh, Je ne supportais pas la vue de ce mécréant lorsqu'il était encore en vie et encore moins à présent…". Sur ce, il ordonna de porter à son père, qu'il avait fait mettre en prison, la tété de Dara, enfermée dans un coffret de bois précieux comme s'il s'était agi d'un présent. Lorsque le malheureux Shah Jahanr ouvrit la boite il tomba inanimé.

Les restes de Dara furent transportés au mausolée d'Humayun mais nul, apparemment ne sait, à notre époque, où repose l'infortuné prince Moghol. 

QUI ETAIT VERITABLEMENT DARA SHIKOH ? 

La personnalité du prince Dara Shikoh était assurément fort complexe et se prête mal, trois siècles plus tard, à l'analyse néanmoins apparaissent trois aspects principaux de sa personnalité  

Un prince libéral 

Tout à l'opposé de son frère Aurangzeb, Dara Shikoh apparait rétrospectivement comme marqué d'idées "libérales" en particulier sur le plan de la religion, prônait une coexistence pacifique entre Hindous et Musulmans.

De telles idées sont assurément remarquables en Inde, continent si souvent déchiré par des affrontements religieux.

Comment ne pas évoquer ici le grand philosophe Platon quand il assure que le roi idéal serait "celui qui n'abuse pas du pouvoir mais en fait bon usage"[18] 

Un artiste fascine par l'Art 

De l'avis unanime, Dara Shikoh étain un artiste de talent.

Son épouse Nadira Banu, avait pu conserver une part importante de ses œuvres dont, finalement, a hérité la British Library.

Une rétrospective a récemment eut lieu à Londres.[19] 

UIn adepte du Soufisme 

Tout à ses convictions pacifistes, Dara fut un adepte fervent de l’hindouisme au point, assurent les chroniqueurs de l'époque, d'avoir pu rester neuf jours entiers à converser avec Baba Lal Bairagi, un célèbre mystique hindou. Il en reste un livre écrit par Dara lui même, " Au confluent de deux océans[20] . Un des passages de l'œuvre est particulièrement éclairant :"J'ai été soutenu par le désird'écouter lesthéologiensgnostiquesdetoutes les secteset de tous les courants du monothéisme…Mapassion pour l'unité des croyants augmentait à chaque instant.”[21]

De nos jours, DaraShikoh: apparait comme unhérosoubliéde la philosophie indienne: . la grande idée de sa vie aura été de promouvoir paixet concordeentre les partisans del'hindouismeet de l'islam.

Beaucoup d’historiens n'hésitent pas à assurer que le destin de l'Inde a basculé le jour de sa mort. 

QU'EST DEVENUE LA FAMILLE DE DARA SHIKOH ? 

Aurangzeb (1618-1707), le frère cadet de Dara régna pendant 49 ans sur l'empire Moghol, devenu le plus grand des empires de toute l'Histoire. La dynastie ne prit fin qu'au XIXème siècle, avec  Muhammad Bahâdur Shâh (1837-1857) détrôné par les Britanniques lors de la révolte des Cipayes et exilé à Rangoon

Shah Jahan (1592-1666) le père de Dara; fut victime de la guerre que se livraient ses fils : il passa les huit dernières années de sa vie en prison au Fort Rouge d'Agra. A sa mort, Il fut enterré au mausolée qu'il avait fait construire pour sa femme, le célébrissime Taj Mahal, . Sa tombe y est toute proche de celle de son épouse.

Les deux fils de Dara Shikoh furent  Suleiman Shikoh (1635-1662), exécutésur ordre d'Aurangzeb et SipihrShikoh (1644-1708) qui eut la vie sauve et finit par épouserune des filles d'Aurangzeb lui-meme, la princesse Zubdat-un-Nissa.

Nadira Banu (1620- 1659), la fidèle compagne de Dara, l'avait épousé à l'âge de 13 ans. Les chroniqueurs de l'époque s'accordent pour voir dans ce mariage une belle histoire d'amour. De fait, contrairement aux traditions, Dara n'a jamais eu d'autre union conjugale. De ce mariage naquirent huit enfants, deux fils, SulaimanShikohetSipihrShikohet une filleJahanzebBanuBegum. Sur la fin de Nadira, le récit des chroniqueurs diverget : à ce qu'assure Manucci[22], en apprenant l'arrestation de son mari, Nadira se donna la mort en avalant le poison contenu dans le chaton d'une bague, pour d'autres, elle mourut de dysenterie. Quoiqu'il en soit, tous les témoins sont unanimes, sa disparition laissa Dara dans un état de prostration qui précipita sa défaite.

Jani Jahanzeb dite "Jani Banu Begum" (1649-1705), était lafille de Dara Shikoh et de NadiraBanu. A la mort de ses parents, elle avait tout juste dix ans et fut confiée à une de ses tantes, la princesse RoshanaraBegum, avec qui elle ne s'entendit guère. Elle fut finalement envoyée au Fort d'Agra rejoindre son grand-père, Shah Jahan, qui y était emprisonné. Cependant, lorsqu'elle atteint ses vingt ans, Aurangzeb, qui était son oncle, la donna pour épouse à son fils aîné, le prince MohammedAzam heritier du trône.Jani va laisser le souvenir d'une princesse passionnée : elle apparait dans les batailles, juchée sur son grand éléphant caparaçonné, clamant aux guerriers qu'elle préfère la mort à la défaite. La princesse fit sur Manucci une vive impression et il en laisse un portrait très vivant dans ses Mémoires. 

CONCLUSION 

La personnalité de Dara Shikoh reste fascinante pour notre époque car il incarnait le besoin de renouveau dans l'Inde arrivée au terme d'une domination moghole installée depuis le XVIème siècle .

Dara fut non seulement mécène des arts, mais lui même artiste en même temps que grand mystique adepte du soufisme.

Le prince Dara Shikoh resté pour l'Histoire le grand précurseur de la modernité de l'Inde car il a consacré son existence entière à la recherche d'une entente viable entre l'Hindouisme et l'Islam 

BIBLIOGRAPHIE 

Bernier F. : Evenemens particuliers, Ou ce

qui s’est passé de plus considérable après la guerre pendant cinq ans, ou environ, dans les Etats du grand Mogol. Avec une lettre de l’étenduë de l’Hindoustan, Circulation de l’or : de l’argent pour venir s’y abîmer, Richesses, Forces, Justice, : Cause principale de la Decadence des Etats d’Asie (tome II, Paris, C. Barbin, 1670) et Suite des Memoires du Sr Bernier sur l’Empire du grand Mogol dediez au Roy, 2 tomes (Paris, C. Barbin, 1671). De très nombreuses éditions sont disponibles, dont l'édition anglaise, remarquable : " Travels in the Mogul Empire" (Ed A.E.S. New delhi, 1996) .

Bhattacharya Fr. : Voyage dans les Etats du Grand Mogol (Paris: Fayard, 1981).

Catriu Fr. : Histoire generale de l'empire du Moghol depuis sa foundation sur les memoires portugais de Monsier Manouchi, vénitien par le père François Catrou de a compagnie de jesus, (Ed. Guillaule de Voys, La Haye, 1708

Chand Tara : Indian Thought and the Sufis" in "The World of the Sufi, an anthology" (Octagon Press ed. London, 1979).

Chaplain J. : Lettres inédites de Bernier à Chapelain", in Memoires de la Société nationale d'agriculture, sciences et arts d'Angers (ancienne Académie d'Angers) Tome XV, 1872.

Tinguely F. : Un libertin dans l'Inde moghole - Les voyages de François Bernier (1656–1669), Edition intégrale, Chandeigne, Paris, 2008.

Dew N. : Orientalism in Louis XIV's France (Oxford: Oxford University Press, 2009).

FisherM. : Visions of Mughal India: An Anthology of European Travel Writing

Hoti Amineh A. : Remembering Dara Shikoh - The Prince of Tolerance (Ed. Sultan Shahin) E-22, Indra Prastha Apts., 114, I. P., 2014)

de Lens L. : Les Correspondants de François Bernier pendant son voyage dans l'Inde -- Lettres inédits de Chapelain", in Memoires de la Société nationale d'agriculture, sciences et arts d'Angers (ancienne Académie d'Angers) Tome XV, 1872.

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Okada Amina Yaha H. : Voyage au Cachemire (Dir. scientifique et iconographique par Michael Fisher)(Ed. Carnet des tropiques, OParis, 2009)

Rizvi Saiyid Athar Abbas : A Socio-Intellectual History of the Isna 'Ashari Shi'is in India, Vol II" (Munshiram Manoharlal Ed. Ma'rifat Publishing House, Canberra Australia, 1986).

Tara Chand : Indian Thought and the Sufis" in "The World of the Sufi, an anthology" (Ed. Octagon Press, Londres, 1979).

Tinguely F. (dir.) : Un libertin dans l'Inde moghole - Les voyages de François Bernier (1656-1669), Edition intégrale (Ed. Chandeigne, Paris, 2008)

Vissière I. et J-L. : Lettres edifiantes et curieuses des jésuites du Levant (Ed. Université de Saint-Etienne, 2000). 

RESUME 

Pendant trois jours, en 1659, deux destins se sont croisés dans le Gujarat, sur la route de Ahmedabad à Delhi : François Bernier (1620-1688), philosophe médecin habitué des salons littéraires de Paris, en voyage aux Indes et Dara Ricoh (1615-1659), prince Moghol entré dans une guerre fratricide de succession au père, l'empereur Shah Jahan (1592 - 1666). Le médecin est appelé à donner ses soins à une des épouses du prince.

 Au terme de cette brève rencontre, chacun continuera son chemin : Bernier va poursuivre ses voyages dans tout le continent indien pendant pres de dix ans et connaitra la gloire, à son retour à Paris lorsqu'il publie le récit de son " Voyage dans les États du Grand Mogol". Le prince, de son côté,  va devoir affronter un destin tragique : vaincu par les armées de son frère il est fait prisonnier, trainé en spectacle dans les rues de Dehi et mourra assassiné dans des circonstances affreuses.

La personnalité de Dara Shikoh reste fascinante pour notre époque car il incarnait le besoin de renouveau de l'Inde parvenue au terme d'une domination moghole installée trois siècles plus tôt par Babur le Conquérant[23] : Dara fut non seulement mécène des arts, lui même grand artiste mais aussi un mystique éclairé, adepte du soufisme.

Dara Shikoh est resté dans l'Histoire comme le grand précurseur de la modernité de l'Inde consacrant sa vie à la recherche d'une entente entre l'Hindouisme et l'Islam

 

 

Adresser tout commentaire à a.fabre.fl@gmail.com

 



[1] Akbar II (1760–1837) dit Akbar Shah II, a été le plus célèbre de la dynastie fondée  par Bâbur, un descendant de Tamerlan, en 1526, lorsqu'il a été vainqeur d' Ibrahim Lodi, le dernier sultan de Delhi à la bataille de Pânipat.l: 

[2] "Mollah" : érudit musulman des pays orientaux se réclamant de culture perse. ...

[3] Manucci N., "Storia do Mogor"( Ed. John Murray, Londres 1906). Voir aussi " Histoire générale de l'empire du Mogol depuis sa fondation sur les Mémoires"(Ed. Jean de Nully, Paris, 1705)...

[4] Manucci N. "History of the Mogul dynasty in India, 1399 - 1657"  (Trad. François Catrou, Ed. J.M. Richardson, Londres, 1826)

[5] Cendrars B., "Bourlinguer" (Ed. Denoël, Paris, 1961

[7]  Chardin J. " Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes Orientales "(Ed Moses Pitt, MLondres, 1686)

[8] Francois Bernier , "Travels in the Mogul Empire" (Trad. Archilbald Constable[8]) (Ed. Humphrey Milford, Oxford University Press, 1916)(

[10] Marguerite Hessein, dame de la Sablière (1636-1693) tenait un salon litteraire célèbre à la Folie Rambouillet.

[11] Hortense Mancini avait été hébergée après sa fuite de Paris, par le duc Emmanuel de Savoie, puis, à la mort de ce dernier, partit en Angleterre invitée par Charles II mais eut rapidemet une l:liaison avec Louis de Grimaldi, prince de Monaco et mourut à Chelsea.

[12] Pierre Bayle (1647-1706 )auteur du Dictionnaire historique et critique

[13]Bernier, F. "Lettre sur le Café, adressée à Phil.-Sylv. Dufour et publiée par cet auteur dans ses Traités nouveaux et curieux du Café, du Thé et du Chocolate" (Ed.  Lyon, 1685  "

[14]Bernier F., " Nouvelle Division de la Terre par les différentes Espèces ou races d’homme qui l’habitent, envoyé par un fameux Voyageur à M. l’abbé de la *** " (Le Journal des Savants, avril 1684, et Le Mercure de France de 1722);

[15] Bernier F., " Voyage dans les États du Grand Mogol", (Ed. Claude Barbin, Paris, 1671  et" Voyages de François Bernier: contenant la description des états du grand Moghol, de l'Hindoustan et du Cachemire"..., Volumes 1 à 2 (Impr. Paris, 1830) "

[16] John Dryden (1631-1700) connut en Angleterre une  grande célébrité comme poète et auteur de pièces de théâtre

[17] La province de Sindh se trouve à présent au Pakistan

[18]Platon, livre V de La République

[19] Cf. l'exposition "l'Inde moghole: Art, Culture et Empire" récemment  organisée par r Roy Malini à la British Library

[20] "Au confluent de deux océans" (" Majma-ul-Bahrain ") (Asiatic Society of Bengal, 1929)

[21] Bikrama Jit Hasrat," Dara Shikuh: Life and Works" (New Delhi: Munshiram Manoharlal, 1982).

[22] Manucci N., "Storia do Mogor"( Ed. John Murray, Londres 1906). Voir aussi " Histoire générale de l'empire du Mogol depuis sa fondation sur les Mémoires"(Ed. Jean de Nully, Paris, 1705)...

[23] Babur dit "Le tigre" (  Zahir ud-din Muhammad" (1483-1530 ) célèbre  conquérant de l'Inde et fondateur de la dynastie moghole.

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Date de dernière mise à jour : 09/10/2014

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