Bollmann et Huger

JUSTUS ERICH BOLLMANN (1769-1821) ET FRANCIS KINLOCH HUGER (1773 - 1855)  : DEUX MÉDECINS AU SECOURS DE  LAFAYETTE

 Justus Erich Bollmann est un médecin allemand dont l'histoire, comme celle de beaucoup d'hommes de cette époque, est aussi aventureuse que riche en enseignements .

Il était né à Hoya, Basse-Saxe, dans une famille où le père était fabriquant de vinaigre. Il alla faire  ses études de médecine à l'Université de Göttingen, où il rencontra Mas Lenz, le futur historien du Moyen Age..

Une fois son diplôme obtenu, en 1791 Justus, mû par une impérieuse soif d'idéalisme  (son prénom l'annonçait…) décide de partir pour Paris où il avait un oncle, riche négociant qui ne lui donna qu'un appui financier modeste mais l'introduisit dans les milieux les plus en vue  de la capitale. Il logeait à l'hôtel du Prince Edouard et assiste au cours de Dessault, le futur professeur de Bichat,  à l'Hôtel Dieu

Arrive 1792, et les  pires moments de la Terreur, Justus, horrifié, va assister au massacre des Gardes suisses dans la journée du 10 aout 17992. Il en fait le récit dans une lettre[1]  " J'ai vu des scènes horribles ;[les révolutionnaires] ont jeté des gardes suisse encore vivant dans les flammes; Même les cadavres ont été objet de toute sorte de mauvais traitements . Dans la soirée les cadavres mutilés, trente à quarante, ont été jetés dépouillés de tout vêtement sur un chariot …Leurs tètes, portées au bout des piques exhibées partout tandis que la foule recherchait partout les Suisses qui avaient pu échapper au massacre. "

Quelques jour après, Bollmann vit arriver chez lui le chapelain de l'ambassade de Suède[2] : " Quelques jours après le 10 août 1792, je vis arriver chez moi Mr. Gambs, prédicateur de la chapelle de Suède. Il me parla de sauver un malheureux que menaçait un grand danger. Je devinai de qui il était question. Il me conduisit chez Mme de Staël[3]. Mon imagination dut être fortement frappée à la vue d’une femme près d’accoucher, qui se lamentait sur le sort de son ami. Pensez un peu comme elle se désolait. L’homme qui depuis neuf ans était son ami, avait, à sa sollicitation, quitté l’armée pour la venir voir secrètement à Paris. Malheureusement on connut sa présence. On voulait sa tête : on le chercha, on parla de visite domiciliaire… Une femme en larmes, un homme en danger, l’espoir d’une heureuse réussite, la perspective du voyage en Angleterre, la possibilité d’améliorer mon sort, l’attrait d’une aventure extraordinaire, tout cela me remua vivement. Ma résolution fut bientôt prise. Je n’en charge, répondis-je, et vais faire mon plan. "

Le plan de Bollmann, très élaboré consistait à  obtenir deux passeports de lord Gower, ambassadeur britannique à Paris :  un passeport personnel  visé par M. LeBrun, ministre des Affaires étrangères, et un  passeport français dûment signé par M. Pétion, maire de Paris pour un ami Alsacien  se présentant comme Hanovrien. Cette deuxième passeport était destiné au comte de Narbonne . Bollmann et Narbonne, revêtu d'un en Anglais dans un grand manteau bleu jugé typiquement typiquement anglais, prirent la route de Calais. Il y eut un moment d'angoisse lorsqu'ils arrivèrent à la barrière de la rue Saint- Denis gardés par une meute de révolutionnaires coiffés du bonnet phrygien mais les fuyards purent passer sans encombre. Arrivés à Calais, ils purent sans encombre prendre place dans un "Packet boat" (comprendre…"petit paquebot")  qui les débarque  à Douvres à l'heure du  "five o'clock tea". Les deux refugiés  trouvèrent ensuite asile près de Londres, à Kensington, chez un émigré français  qui n'était autre que.. Talleyrand-Périgord qui avait jugé préférable de s'éloigner de France après les massacres de septembre .

Enhardi par ce succès, Justus voulut participer, avec l'aide d'un jeune médecin américain, Francis Huger dont nous allons voir l'histoire,  à une action de type "commando" qui visait à libérer le général La Fayette des geoles prussiennes.

 Comment La Fayette (1757-1834), héros national francais, s'est trouvé prisonnier, en Europe centrale,  des Prussiens

 Gilbert du Motier, marquis de La Fayette avait été, aux cotés de George Washington, héros de la Guerre d'indépendance des Etats Unis.

A son retour en France, il devient député de la noblesse d'Auvergne aux Etats Généraux puis commandant de la Garde nationale et en avril 1792, lorsque commence la guerre avec a Prusse, générale en chef de l'Armée du nord. Entre temps, sa position en France etait devenue intenable et le 19 aout 1792, il fut déclaré officiellement  "traitre à la nation". Il ne lui restait qu'à prendre la fuite. Il sera arrêté en Belgique par les Autrichiens puis détenu en prison plusieurs années, malgré l'intervention pressante des Etats Unis, d'abord  à la forteresse de Wedel et de là en Silésie et, enfin, en Moravie, à la forteresse d'Olomouc[4],

 

Qui était Francis Huger?

 Le  major Benjamin Huger, vieux compagnon de George Washington était devenu planteur, dans son domaine au nord de Charleston . La Fayette vint habiter chez lui, et fit ainsi la connaissance du fils Francis, qui allait plus tard faire ses études de médicine en Angleterre. En 1794, Francis entreprit, comme c'était alors l'usage en Angleterre, un tour d'Europe et  c'est ainsi qu'il fit la connaissance de Justus Bollmann.

Les deux amis partageaient la même admiration pour La Fayette le grand homme de la Guerre d'indépendance et avaient aussi en commun le goût des actions intrépides : soutenus par les autorités américaines, ils ont décidé de partir en Moravie pour aider leur grand homme à s'évader des geôles prussiennes.  

L'aventure d'Olomouc

 Le plus difficile pour Bollmann fut de retrouver la trace de La Fayette. Bollmann se rendit à Berlin mais le roi de Prusse refusa tout contact. Il  enquêtant partout en Moravie, en se faisant passer pour un géologue jusqu'au moment où il apprend l'existence d'un mystérieux prisonnier français détenue à la forteresse de la ville d'Olomouc, à 200 kms au nord  de Vienne.

Bollmann et Hager s'y rendent sans délais. Bollmann rend, en qualité de médecin,  visite au chirurgien de l'hôpital qui accepte de faire parvenir un livre au prisonnier de la forteresse. En marge étaient écrites (au jus de citron pour rendre les caractères invisibles) un plan d'évasion : Lafayette partait tous les jours en promenade accompagné de 3 gardes jugés "nonchalants" et l''idée était de le suivre en carrosse pour arriver en  trombe et dérober le prisonnier en bousculant ses gardiens.

Le 4 Novembre 1794, le plan est mis en exécution mais la riposte des gardiens se montre plus brutale qu'il ne l'était prévu. Lafayette parvient à s'enfuir et part en courant dans la campagne. Bollmann lui avait crié  "Rendez vous à  Hof[5]" maisil ne savait pas comment s'y rendre et reste à errer dans la campagne jusqu'au moment où il rencontra des paysans  qui, alarmés à la vue de cet inconnu  couvert de boue et de sang, donnent l'alerte aux autorités autrichiennes et Lafayette retourne en prison.

Ses "sauveteurs" : Huger et Bollman, ne tardèrent pas à être à leur tour capturés. Ils restèrent huit longs mois en prison avant d'être libérés, sur intervention des autorités américaines (et selon toute vraisemblance, après l'achat de complicités parmi les juges…)

On trouvera dans une lettre de Justus à George Washington, datée du 1er avril 1796,  tout le récit de l'équipée[6]

 Que sont devenus par la suite Justus Bollmann et Francis Huger ?

 Une fois libre, Francis Huger revint aux  États-Unis où il épousa une riche héritière d'Houston. Il put rencontrer à nouveau La Fayette en 1825 venu en  pèlerinage aux lieux de ses combats de la Guerre d'indépendance. Le fils de Francis devint militaire et connut la célébrité comme général des Confédérés durant la guerre de Sécession.

Quant à Justus Bollmann, une fois libéré, il partir à Londres où il tenta d'ouvrir, comme avuait fait son père, une fabrique de vinaigre qui fit rapidement faillite. Il devint ensuite agent d'une grande banque anglaise, la Barings Bank[7]

La carrière de Justus ne s'arrêta pas là : pour pallier à l'absence des Etats Unis qui n'étaient pas représentés au Congrès de Vienne, Justus vient négocier quelques aménagements commerciaux avec Metternich qui le reçut à plusieurs reprises pour discuter d'un projet de Traité de libre échange entre l'Autriche et es Etats Unis

Peu de temps après, Bollmann , toujours aussi imaginatif, va se lancer dans le marché du platine, , nouvellement créé et déjà en pleine expansion. Ainsi, Bollmann négocie à Londres en 1816 un envoi du précieux minerai au chimiste anglais William Hyde Wollaston[8] et en 1820 et 1821, va  effectuer une  vente de platine  sur le marché de Londres pour un total de  40,000 livres. Il entre alors en négociations avec Don Francisco Antonio Zea, le vice-président de la toute nouvelle République de Colombie[9]

Sans cesse brassant de nouveaux projets, Bollmann mais voulut repartir Amérique mais  mourut pendant la traversée et fut enterré à  Kingston, en Jamaïque.

L'histoire de Justus Bollmann est devenue célèbre en Allemagne avec un livre écrit  par Albert Heinrich Oppermann " Cent ans "[10] : ce fut l'un des plus grand succès littéraire du XIXe siècle .



[1] "The spectator's Archives" du 26 mars 1881 (page 15)

[2] In Revue des Deux mondes Tome XIV, 1er avril 1838

[3] Il s'agit, bien entendu, de la célèbre Anne-Louise Germaine Necker (1766-1817), baronne de Staël-Holstein et fille du ministre des finances de Louis XVI.

[4] Olomouc (ou Olmutz) est la capitale de la Moravie, à présent en République tchèque

[5] Hof est une ville de Franconie près de Bayreuth

[6] Voir le site Internet : http://founders.archives.gov/documents/Washington/99-01-02-00395

[7] La Barings Bank, grande banque d'affaires anglaise, fondée en 1762 et disparue en 1995

[8] William Hyde Wollaston (1766 - 1828) est un physicien et chimiste britannique inventeur entre autres de la "camera lucida".

[9] Voir  de John Chadlecott, " Justus Erich Bollmann and his platinum enterprises : activities in North America and Europe before the year 1816 " (Ed. Scientific Museum, Londres, 1982)

 

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