Cancer de l'Antiquité

 LE "CANCER" DANS L'ANTIQUITÉ :  LES ENSEIGNEMENTS DU PASSÉ

 André J. Fabre                     Octobre 2012   

 

Dès l'Antiquité, le "cancer" ou ce qui portait alors ce nom, a fait l'objet de nombreuses discussions sur sa nature, ses symptômes aussi bien que son traitement. 

Il nous a paru intéressant de confronter sur ce sujet un chapitre célèbre du De medicina de Celse aux autres textes médicinaux de l'Antiquité traitant du "cancer" ainsi qu'aux données actuelles d'une discipline en voie d'émergence, l'onco-archéologie.

 LE "CANCER" TEL QU'IL EST DECRIT DANS LE "DE MEDICINA" DE CELSE

 

 Nous ne savons pratiquement rien d'Aulus Cornélius Celse, sinon qu'il vécut au 1er siècle de notre ère. Nous ignorons même s'il était médecin, mais le De medicina[1], seule oeuvre qui nous soit parvenue, occupe une place majeure dans l'Histoire de la médecine. Celse y consacre un chapitre entier au cancer (V.28.2.), ses localisations, ses symptômes et son traitement : 

 Le texte (Celse, De Medicina, V. 28.2.et la suite jusqu'à V. 28.2.f  

 La localisation 

            Le carcinome siège volontiers sur les parties supérieures du corps et dans les seins, mais il peut également surgir dans une ulcération cutanée ou dans la rate. 

 La symptomatologie 

            Autour de la tache apparaît une sorte de piqueté avec un gonflement induré et irrégulier, parfois aussi, une sensation d'engourdissement. Les veines sont engorgées, livides ou bleuâtres, tortueuses et dilatées ; dans certains cas la lésion est douloureuse au toucher, dans d'autres cas, elle est insensible 

            Parfois la lésion devient plus dure ou plus molle que normale, sans s'ulcérer mais parfois survient une ulcération qui n’a aucune caractéristique spéciale; parfois la lésion ressemble à ce que les Grecs appellent "condylomata", avec une consistance, un volume et une couleur qui sont celles d'une lentille. 

            La première étape de son évolution est ce que les Grecs appellent "cacoethes". De là va suivre un "carcinome" sans ulcération; puis un carcinome ulcéré, puis une lésion verruqueuse, le "thymion"[2]. 

 Les traitements 

            Seul le "cacoethes est accessible au traitement chirurgical 

            Dans les autres cas, même si certains ont recours à des applications caustiques ou à des cautérisations, d'autres encore à l'excision au scalpel[3]; aucun traitement n'a jamais pu obtenir la guérison : 

.      L'excision, même si la cicatrisation a été obtenue, n'empêche pas la récidive et l'évolution vers la mort. 

.      les tumeurs même cautérisées continuent à se développer jusqu'au moment où elles vont causer la mort. 

.      La majorité des patients, s'il n’y a eu aucune tentative brutale d'enlever la tumeur, et si le traitement s'est limité à des applications locales prudentes, atteignent un âge mûr. 

.      Dès que la lésion est diagnostiquée, il convient d'appliquer localement un traitement caustique.  

.      Si l’évolution locale s’améliore, on peut alors envisager le recours au scalpel et au cautère. 

.      Si la lésion s’irrite, c’est le signe qu'il s'agit déjà d'un carcinome, et il faut éviter des traitements trop énergiques. 

.      Si la lésion durcit sans s’ulcérer, il reste possible d'appliquer localement une préparation de figue ou un emplâtre du type "rhypodes"[4]. 

.      S'il survient une ulcération, il faudra recourir au cérat rose, avec adjonction d’une préparation obtenue en écrasant un pot de terre dans lequel un forgeron a plongé un fer rouge. 

.      Lorsque la lésion est déjà évoluée, il faut y appliquer des copeaux de cuivre, ce qui constitue la forme la moins agressive de caustique local, en surveillant l'évolution ultérieure. Une fois la lésion bien contrôlée on se limite à des applications de cérat rose. 

Le pronostic 

            Aucun praticien, quelle que soit son expérience, ne peut identifier à coup sûr les différentes formes de "cancer" ni prévoir leur réponse au traitement : seuls le temps et l'expérience peuvent donner la compétence qui permettra de différencier un cacoethes accessible au traitement d’un carcinome qui ne l'est pas.  

Le choix des mots 

 Bien que les mots de "cancer" et de "carcinome" aient la même racine ("semblable au crabe"[5]), Celse ne les utilise pas de manière indistincte : 

Le mot "cancer ne figure dans aucun des passages du chapitre que nous venons de citer (V.28.2.) : cependant, il est mentionné onze fois dans le De Medicina, en référence, le plus souvent, à une lésion dermatologique, ainsi la discussion, au chapitre V.28.3.b, entre ulcère phagédénique et "cancer". Reste, toutefois, qu'il est fait explicitement fait mention en VI.15.1 d'un "cancer de la bouche" ("oris cancer") et en IV 22.5.1., d'un "cancer des intestins" ("cancer intestinorum") 

Le mot "carcinome" est utilisé 4 fois dans le chapitre V.28.2. Chaque fois, la signification en est clairement exprimée de tumeur maligne, ce que n'a pas toujours chez Celse, nous l'avons vu, le mot de "cancer". Il faut toutefois noter que ce mot de "carcinome" est utilisé par Celse 3 fois ailleurs que dans le chapitre V.28.2. (VII.14.2.1, 3.1 et 4.1.), désignant, en conformité avec le vocabulaire médical de l'époque, une fistule ou un polype juxta narinaire ("aegilops", gonflement ou ulcération de l'angle interne de l'œil voire fistule lacrymale qui "ressemble à un carcinome"). 

Le mot "cacoethes" présenté par Celse comme première étape de l'évolution du "carcinome" appelle bien des commentaires : sa signification première est, littéralement, celle d'une "mauvaise disposition"[6]. La signification donnée par Celse à ce mot est cependant déjà présente chez Hippocrate (Coacae praenotiones. 141, 316, 524, 603, Ed. Littré, V.614, 65, 704, 724). Galien, lui aussi, donne sans équivoque à "cacoethes" le sens de lésion "maligne" (40 références dans l'index de l'édition Kuhn) 

A l'inverse, n'apparaissent dans le chapitre V.28.2. du De Medicina aucun terme tels que "carcinode" (cité en V.18.17.1 et V.18.23.1 avec le sens de "tubercule cutané"), "polypum" (VII.10.1.1 : une catégorie dangereuse de "polype" nasal qu'il fallait évter d'opérer) ainsi que, souvent mentionnés, les termes de "tumor ", "phymata", "struma", et "tuberculum" désignant des lésions n'ayant aucun caractère affirmé de malignité. 

 Le "carcinome" du De Medicina est-il ce que nous appelons "tumeur maligne"? 

 Tout concourt, dans la description que fait Celse de la symptomatologie des "carcinomes" comme de leur mode d'évolution, pour évoquer la notion de malignité. 

Un point, cependant, mérite discussion : les localisations données par Celse. Certes, la mention de "carcinome" du sein ("mammas feminarum"…) en 5.28.2.a.1., n'appelle que peu de commentaires mais l'énumération faite par Celse de "carcinomes" du visage, des lèvres, du nez, des oreilles; de l'ombilic fait envisager l'idée d'une confusion entre lésions bénignes et malignes. Qu'il ait été difficile, à l'époque de Celse, de définir les critères de malignité d'une tumeur est une évidence. 

On ne manquera pas de relever l'absence de référence aux cancers viscéraux: peut-être faut-il évoquer ici les "cancers cachés et souterrains" d'Hippocrate[7]  

Une des localisation données par Celse justifierait bien des commentaires : la mention faite dès le premier paragraphe (V.28.2.a) de ce que le "carcinome" trouve son origine dans la rate… 

Une chose est certaine : en dehors de ce texte relatif aux "carcinomes", aucun autre passage du De Medicina ne fait la moindre allusion à ce qui pourrait suggérer l'existence de tumeurs malignes. 

LE "CANC]ER" DANS LES TEXTES DE L'ANTIQUITÉ[8  

De nombreux textes de l'Antiquité font mention de "cancer" : là encore, le problème majeur n'est pas de traduire mais de comprendre ce qu'était, pour les Anciens, la signification réelle de ce mot. 

 Diagnostic et symptomatologie 

 Certains témoignages sont difficilement récusables : 

.      les textes Hippocratiques[9]: faisant allusion à des "tumeurs" suspectes : ainsi, les "pertes vaginales ayant l'aspect de jus de viande"[10]. "ou la description d"ulcère vulvaire grave"[11].. Souvent citée est l’histoire de la femme d'Abdère (en Thrace) qui eut un "carcinome du sein" s'accompagnant d'un "écoulement d'humeur sanguinolente par le mamelon...l'écoulement ayant été arrêté, elle mourut"[12] 

.      Hérodote cite dans ses Histoires[13] le cas de la reine Atossa, fille de Cyrus qui eut un "phyma" du sein et fut "guérie" par un médecin de Perse, Democède de Croton. 

.      les chroniques du règne de l'impératrice de Byzance, Théodora, au VIème siècle, faisant état d'un "cancer du sein" dont elle mourut[14]. 

les traitements du cancer dans l'antiquite 

Les médecins de L'Antiquité, nous l'avons vu, préconisaient la chirurgie dans le traitement de certaines formes de tumeurs mammaires. On ne peut que citer ici le protocole opératoire présenté par Aetius d'Amida (502-575) : "La patiente couchée sur le dos, je fais une incision au dessus de la tumeur, et je cautérise immédiatement pour éviter le saignement jusqu'à ce qu une eschare apparaisse. 

Je fais ensuite une autre incision dans la substance mammaire et cautérise ensuite, et ainsi de suite, d'abord incision puis cautérisation pour éviter l'hémorragie. Quand l'incision est achevée je cautérise à nouveau jusqu'à ce la plaie soit bien sèche. Les premières cautérisations sont destinées à éviter l'hémorragie, les dernières à éradiquer le cancer" (Encyclopédie. XVI.43 et 45) 

Cependant, dès cette époque, existait une pharmacopée du "cancer" recourant à d'incertaines médications animales (Pline. H.N. XXXII 134 ), ou, parfois, aussi, à des sels minéraux de plomb (Galien. Déjà cité. Ed. Kuhn XII.231) ou d'arsenic (Galien, déjà cité. Ed. Kuhn XII.143). En fait, il s'agissait surtout, pour bien des raisons, et d'abord en référence à une longue tradition méditerranéenne, d'une pharmacopée végétale. 

En voici quelques exemples parmi beaucoup d'autres : 

.1. Les plantes des champs et des potagers 

               On peut citer, parmi beaucoup d'espèces végétales : l'ail, la pomme, le chou et la figue dont nous avons vu l'emploi recommandé par Celse dans le traitement palliatif des "cancers", figure avec la même indication chez Dioscoride (I.127), Galien (Galien De Simpl. Vol. XII  Liber VI 133) et Pline (H.Nat. XXIII 123/63)

                Il est également souvent fait mention de l'ortie dans les Traités médicaux des Anciens, , un remede proné à la fois chez Dioscoride (De materia medica IV. Cap. 92/94), Galien (Ed. Kuhn IV 92 et XI 818) et Pline (H.N. XXII.31 ) pour traiter "gangrenes" et des "ulceres cancereux" en applications locales. 

 

.2. les vulnéraires 

               De nombreuses plantes médicinales étaient proposées par les Anciens à la fois comme traitement des plaies et des "tumeurs" : aloès, scrofulaire ou rue des prés. Citons surtout l'arum gouet (Dracunculus vulgaris, Araceae) qui a reçu au fil des âges des noms qui évoquent à la fois son aspect botanique et la force mystérieuse que lui prêtaient les Anciens : "serpentaire", "dragon", "bistorte" devenu chez les Anglo-saxons "dragon flower"et "vaudou lily". 

En médecine Antique, là encore les trois grands auteurs Dioscoride (De materia medica.II.195 et 196) Galien (Ed. Kuhn. XII. 865) et Pline (H.N.XXV 175) s'accordent pour en faire le traitement de divers "cancers", carcinomes " et "polypodes" ce que retiendra aussi la médecine populaire de nos campagnes et des pays d'Orient [15]. On notera que, de nos jours, diverses publications[16] font état de l'activité anti-cancereuse de diverses variétés d'arum et notamment de l'Arisaema tortuosum. 

.3. Les plantes mythologiques 

               Citons l'encens, le muscari, la colchique mais surtout, l'euphorbe à propos de laquelle Galien cite le récit fait par Homère de mort de Patrocle, tué devant Troie par Euphorbe, fils de Panthoos (De compmositione medicamentorum.IX.270). Dioscoride (I.LXXXI, De thure), rappelle les indications données à l'euphorbe dans le traitement des "cancers" ("ulcera quae cacoethe nominantur"  

On ne manquera pas de noter que nombre de ces plantes médicinales qu'utilisaient les Anciens dans leur pharmacopée du "cancer" restent l'objet de publications oncologiques actuelles[17][18]. 

 Les "mots du cancer" dans les textes de l'Antiquité  

 .      "cancer" et "carcinoma": le sens de ces mots avait-t-il beaucoup changé depuis les Traités Hippocratiques (Aphorismes.VI. 38.) ? Il y désignait une "tumeur livide" d'où partent des vaisseaux noirâtres prenant l'aspect d'un crabe. La même appellation est utilisée par Celse, nous l'avons vu, mais aussi par Galien avec, dans de nombreux textes et particulièrement le De tumoribus praeter naturam[19] (VII. 724), clairement exprimée, l'idée d'un pronostic défavorable. En fait, le mot avait bien d'autres significations : chancre, aphtes, muguet, forceps et même, instrument de torture. Plus anecdotiques mais révélateurs, sont les propos que Suétone prête à Auguste qui appelait par dérision Agrippa (son petit-fils) et les deux Julia (sa fille et sa petite fille) : "ses cancers"[20] 

.      onkos : ce mot grec a le sens de fardeau, d'enflure et même de…"pompe" au sens ostentatoire du terme. Certes, Galien dans son livre VII (Ed. Kuhn, déjà cité) lui donne la signification de tumeur[21] mais dans un sens assez large. Utilisé ensuite par les médecins Byzantins puis par Avicenne, ce mot était destiné à une fortune singulière sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui : l'"oncologie". 

.      "tumor " Le mot est cité plus d'une centaine de fois, d'après l'index de l'édition Kuhn, dans l'oeuvre de Galien et plus de 70 fois dans le De Medicina de Celse, avec la signification, certes, le plus souvent, de "masse tumorale" mais parfoisde simple "enflure" sans caractère spécifique. 

Quelle idée les anciens se faisaient-ils du "cancer"? 

Les textes Hippocratiques, déjà, donnaient au "cancer" une large place dans ses Traités avec des aphorismes tels que : "Il vaut mieux ne faire aucun traitement aux personnes atteintes de cancer occulte car si on les traite, elles meurent rapidement, si on les traite pas, leur vie se prolonge"[22], "Les plus redoutables sont les cancers cachés car ils échappent aux possibilités thérapeutiques"[23] 

Beaucoup d'auteurs de l'Antiquité ont traité du "cancer", le plus souvent comme Paul d'Aegine, au VIIème  siècle, dans ses aspects thérapeutiques mais bien peu se sont risqués, comme Galien (131-201), aux hypothèses nosologiques 

Dans "Les tumeurs contre nature"[24] (De tumoribus praeter naturam)(Ed. Kuhn VII, 705-732), Galien développe ses théories sur le "cancer" considéré comme secondaire à un excès de bile noire (Ed. Kuhn X.979), la…melancholia, humeur visqueuse qui s'attaché sur les parties squirrheuses de sorte qu'elle ne peut pas être facilement dissoute et vient se déposer dans différentes parties du corps et surtout les glandes mammaires (Ed. Kuhn X 962 et XIV 786). 

Sur le plan du traitement, Galien précise que "le squirrhe insensible" est incurable... Les autres formes peuvent guérir, bien que ce ne soit guère facile" (Ed. Kuhn . X 962 et XVIII.59 et suivantes ). Il est intéressant de voir, à plusieurs passages, souligner l'importance d'un traitement précoce (Ed. Kuhn. XV.331)  

En résumé : quelle idée pouvons nous nous faire du concept de "tumeur" et de "cancer" à travers les écrits de l'Antiquité? 

Les textes de Galien allaient influencer la pensée médicale pendant de longs siècles, amenant à considérer les tumeurs comme résultat d'anomalies diverses des flux humoraux. 

Les concepts de "néoplasie" ou d'"hyperplasie" tumorale ne devaient apparaître que beaucoup plus tard ainsi que la différenciation entre tumeurs bénignes et malignes et le concept de métastases . 

Cependant, il ne fait aucun doute que sous des vocables très divers, les médecins de l'Antiquité avaient tout à fait conscience du pronostic péjoratif de certaines tumeurs à qui nous donnerions, à notre époque, le nom de "cancer". 

LE CANCER DE L'ANTIQUITĖ ĖTAIT IL LE MÊME QU'À NOTRE ĖPOQUE ? 

L'archéologie peut-elle apporter un élément de réponse à ce sujet ? A considérer le nombre sans cesse accru des publications consacrées à l'étude archéologique de vestiges tumoraux, une nouvelle discipline est en plein essor :  l'onco-archéologie. 

En ce qui concerne l'époque de l'Antiquité, les témoignages archéologiques du cancer restent rares en Europe , en revanche, pour des raisons qui tiennent autant aux pratiques anciennes de l'embaumement des cadavres qu'aux conditions climatiques locales, de nombreux témoignages du cancer à la période de l'Antiquité subsistent encore en Egypte et en Nubie [25] [26].

 

La fréquence du cancer s'est elle modifiée en vingt siècles ? : toute comparaison entre deux époques pose de difficiles problèmes et deux hypothèses contradictoires s’affrontent ici : 

               Une première hypothèse fait état d'arguments convergeant vers l’idée d'une stabilité dans la fréquence du cancer. Le cancer, tel que nous le connaissons, ne s'observe le plus souvent qu'après 55 ans[27] : or, la durée moyenne de vie des populations de l'Antiquité, selon les études les plus crédibles, se situe entre 20 à 30 ans[28] 

               A l'opposé, d'autres arguments pourraient faire envisager l’hypothèse d’une fréquence accrue du cancer : le Réseau français des registres du cancer fait état d'une augmentation de 21% chez l'homme et de 17% chez la femme du nombre de cancers entre 1975 et 1995.(taux d'incidence ajustés sur l'âge)[29] 

               L'interprétation des données anciennes est souvent malaisée mais il convient de citer ici les conclusions d'une enquête faite sur une période d'un siècle (1900–2000) aux Etats-Unis, dans l'état de New-Jersey[30] où la mortalité par cancer est passée de 921 en 1900 à 18073 en 2000 alors que l'ensemble des mortalités est passé pour la même époque de 31474 à 74800. 

               Reste à prendre en compte le rôle des facteurs d’environnement : certes, le rôle de la pollution chimique ou organique à laquelle est exposée la société moderne peut faire l'objet de controverses mais l'idée que le mode de vie, d'habitat ou de travail puisse jouer un rôle important dans la genèse du cancer apparaît de plus en plus plausible[31]. 

               A ceci s'ajoute l'"addiction" du monde moderne pour des substances inconnues du monde Antique dont l'oncogénicité n'est plus à démontrer[32] : excès de graisses alimentaires, en particulier graisses cuites animales, recours aux additifs ou édulcorants alimentaires et, facteur particulier de risques, l'utilisation de substances "hédonistes": sucre, tabac, alcool[33] 

               Il est intéressant, à cet égard, de rappeler les conclusions de plusieurs études en médecine vétérinaire[34] montrant une fréquence élevée du cancer chez les animaux domestiques, en particulier oiseaux et chiens en contraste avec ce qu'il en est chez les animaux sauvages 

 En conclusion, la description du "carcinome" faite par Celse dans le De Medicina reste, malgré ses imprécisions et ses lacunes, un des meilleurs textes cliniques de la littérature médicale de l'Antiquité. 

Ce rappel de l'ancienneté du cancer largement confirmé par les acquisitions d'une science en plein essor, l'onco-archéologie confirme s'il en état besoin, l'intérêt qu'il y aurait à développer les études sur la fréquence comparée du cancer aux diverses périodes de l'Histoire.

  RÉSUMÉ

 

 Le "cancer" ou ce qui portait alors ce nom, est fréquemment mentionné dans les Traités médicinaux de l'Antiquité. 

Il nous a paru intéressant de rapporter, sur ce sujet, un des chapitres les plus célèbres de Celse, extrait du De medicina (V.28.2.) et traitant du "cancer" à d'autres textes médicinaux de l'Antiquité ainsi qu'aux données actuelles d'une discipline en plein essor : l'"onco-archéologie". 

Le "cancer" de l'Antiquité était il bien ce que nous connaissons sous ce nom ? Les données dont nous disposons à l'heure actuelle convergent dans ce sens d'autant que le cancer parait avoir été partout présent depuis les origines mêmes de l'humanité 

Ce rappel de l'ancienneté du cancer confirme largement, s'il en état besoin, l'intérêt qu'il y aurait à développer les études sur la fréquence comparée du cancer aux diverses périodes de l'Histoire. Un nouveau champ de recherche est ainsi ouvert pour tenter de répondre aux interrogations de notre époque sur les relations possibles entre cancer et environnement. 

Dr André-Julien Fabre 40 av. Paul Doumer 94100 Le Parc St Maur  e-mail :a.fabre.fl@gmail.com

 BIBLIOGRAPHIE

 

 . Ackerknecht EH. [The history of cancer therapy]. Gesnerus. 1980, 37(3-4):189-97 ANM 

. Brothwell D. Diseases in Antiquity. Thomas, Springfield, 1967 

. Capasso LL. Antiquity of cancer. Int J Cancer. 2005, Jan 1;113(1):2-13. 

. Grmek M D., D. Gourevitch . Les maladies dans l'art antique. Paris : Fayard (Penser la médecine) 1978. 

. Hajdu SI. Greco-Roman thought about cancer. Cancer, 2004, May 15;100(10):2048-51 

. Holland P. Prospecting for Drugs in Ancient and Medieval European Texts: A Scientific Approach. Bulletin of the History of Medicine, 71, 3, 1997 : 525-526 

. Karpozilos A, Pavlidis N. The treatment of cancer in Greek antiquity. Eur J Cancer, 2004, Sep;40(14):2033-40. 

. Luthi F. Is cancer a new disease? A propos of diagnosis of tumor diseases in De Medicina by Celsus. Gesnerus, 1996, 53(3-4):175-82. 

. Micozzi,MS. Disease in Antiquity : The Case of Cancer. Arch Path and Lab Med, 1986,  115 : 838-844 

. Piperno D. Surgery in De Medicina of Celsus. Ann Chir. 1998, 52(6):568-70.. 

. Priester W.A. McKay FW. The occurrence of tumors in domestic animals . Natl Cancer Inst Monogr.,1980, Nov;(54):1-210 

. Reedy J. Galen on Cancer and Related Diseases, Clio Medica, 1975; 10:227-238 (contient une version de " Galien De tumoribus praeter naturam" 

. Retief FP, Cilliers L. Tumours and cancers in Graeco-Roman times. S Afr Med J. 2001, Apr;91(4):344-8. 

. Retsas Spiros. The Antiquity of Cancer, London, Farrand, 1986 

. Riddle J.M. Byzantine Commentaries on Dioscorides (in Quid pro quo : Studies in the history of Drugs). Great Yarmouth, Norfolk : Variorum, Galliard, 1992 ) 

. Skoda F. Médecine ancienne et métaphore : le vocabulaire de l'anatomie et de la pathologie en grec ancien, Peeters-Selaf, Paris, 1988 

. Thillaud P.L. Paléopathologie du cancer, continuité ou rupture ? Cancer, 2006, 93- n°2 - Août 767  

 

 



[1] Celse, De Medicina, Ed. Durochet, Paris, 1846

[2] "thymion" : sorte de verrue (à rapprocher de " ficus…)"

[3] Le mot de "scalpel" est bien indiqué par  Celse

[4] "rhypodes" : le nom donné à cette préparation vient de sa ressemblance à la poussière ou à une "salissure".

[5] Selon la tradition mythologique, un crabe avait été envoyé par Héra pour détourner l'attention Héraclès lors de son combat contre l'Hydre de Lerne. Irrité, Héraclès écrasa le crabe de son talon.

[6] "Cacoethes scribendi" est, selon Juvénal (Satires VII.51-52) une incontrôlable manie d'écrire.

[7] Prorrhétiques (Littré EditionJ-B. Baillière  IX.33, 1839.)

[8] Il ne peut être question d'aborder ici les problèmes de l'interprétation des images de "tumeurs" que nous a légué l'Antiquité : nous renvoyons sur ce sujet à  l'ouvrage très documenté de M. Grmek et D. Gourevitch : "Les maladies dans l'art Antique", Ed. Fayard, Paris, 1998).

[9] Hippocrate, Oeuvres complètes.(Trad. E. Littré), Ed. Hakkert, Amsterdam,1962.

[10] Hippocrate (déjà cité) (IV 17).

[11] Un "ulcère vulvaire grave" est mentionné dans plusieurs textes Hippocratiques (déjà cité) : VII. 402 et 406, VIII. 127, VIII.248/280.

[12] Hipocrate (Déjà cité). Des épidémies. V. 259.

[13] Hérodote. Histoires (III.133), Thalie, Les Belles Lettres, Paris, 1967.

[14] Hussey J. M. Le monde de Byzance. Bibliothèque historique, Ed. Payot, Paris, 1958.

[15] Ali-Shtayeh MS, Yaniv Z, Mahajna J.. Ethnobotanical survey in the Palestinian area: a classification of the healing potential of medicinal plants.J Ethnopharmacol. Nov;73(1-2):221-32. 2000

[16] Dhuna V, Bains JS, Kamboj SS, Singh J, Kamboj S, Saxena AK. Purification and characterization of a lectin from Arisaema tortuosum Schott having in-vitro anticancer activity against human cancer cell lines : J Biochem Mol Biol. Sep 30;38(5):526-32 2005

[17] Voir, à ce sujet, l'article de B. Holland : "Prospecting for drugs in Ancient and Medieval European texts : a scientific approach", in Bulletin of the History of Medicine - Volume 71, Number 3, 1997, pp. 525-526

[18] Fabre A. Utilisation des épices médicinales dans l'Empire Romain : Plaidoyer pour une utilisation raisonnée des textes de l'antiquité a  la recherche thérapeutique (Thèse soutenue à Paris-IV Sorbonne en 2001)

[19] Galien C. , "Claudii Galeni : Opera omnia, editionem curavit D. Carolus Gottlob Kühn",Ed. Knobloch, Leipzig ,1826

[20] Suetone. Vie des douze Césars.LXV (Auguste).

[21] On notera que "onkos"dans le titre grec du livre VII de l'édition Kuhn est traduit en latin par "De tumoribus praeter naturam".

[22] Hippocrate (déjà cité). Aphorismes. IV. 573.

[23] Hippocrate (déjà cité). Aphorismes VI.38.

[24] Galien distinguait les "tumeurs dépassant la nature", comme les abcès, des "tumeurs contre nature", les cancers.

[25] Ruffer M.A. Studies in the Paleopathology of Egypt. U. of Chicago Press, 1921.

[26] Gamba S, Ciranni R, Lonobile A, Fornaciari G. Il problema del Cancro nell’Antichità. Pathologica,1997, 6, vol. 89, 623-624

[27] Parker SL, Tong T., Wingo PA, Cancer statistics, Am. Cancer Soc.,1996,  4, 5-27.

[28] Parkin T. Roman Demography and Society. Baltimore, 1992.

[29] Institut de veille sanitaire : Incidence et mortalité des cancers en France :Situation en 1995 et évolution entre 1975 et 1995.

[30] 1900-2000 Mortality Statistics (New Jersey State Web site 2005).

[31] Inserm. Cancer. Approche méthodologique du lien avec l’environnement. Expertise collective (Avril 2005).

[32] Institut national du cancer : 2èmes Rencontres Parlementaires de l'Institut National du Cancer"Santé et Environnement. Catherine Hill. Les impacts des pollutions chimiques sur la santé (Février 2005).

[33] Selon l'institut national de cancer, 35% des cancers sont dus à l'alimentation, soit autant que le tabac (24%) et l’alcool (11%) réunis (Source : Institut national du cancer, déjà cité)

[34] Priester W.A. McKay FW, The occurrence of tumors in domestic animals, Natl Cancer Inst Monogr., 1980, Nov;(54),1-210.

 

 

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site