Giacomo Casanova, Aventurier fasciné par la médecine

 GIACOMO CASANOVA (1725 1798)

 AVENTURIER FASCINE PAR LA MEDECINE 

André J. Fabre                                       Octobre 2012

 

Giacomo était, lui aussi, Vénitien pur sang, puisque né Calle Malipiero, tout à côté de San Samuele. Son père venait de Parme mais sa mère Zanetta Farussi était, aucun doute là  dessus, vénitienne : Goldoni la mentionne dans ses mémoires comme "une veuve de grande beauté et de grande vaillance"[1].

Ecrivain,  agent secret et archétype du séducteur latin, Giacomo mena dans toute l'Europe du XVIIIème siècle, une existence aventureuse dont il donne un récit détaillé dans ses Mémoires [2]

La médecine y tient une place toute particulière:

En premier lieu, le récit de ses propres "ennuis de santé" : épistaxis récidivant, blennorragie, petite vérole et surtout les maux de tête répétés où il est difficile de ne pas voir des accès migraineux. Il en relate longuement un des premiers épisodes [3] :

" L’air étant calme et le ciel serein, j’aperçus à ma droite et à dix pas de moi une flamme pyramidale de la hauteur d’une coudée et élevée de quatre à cinq pieds au-dessus du niveau du terrain. Cette apparition me frappa, car elle semblait m’accompagner. Voulant l’étudier, je cherchai à m’en approcher ; mais, plus j’allais de son côté, et plus elle s’éloignait de moi. Elle s’arrêtait dès que je m’arrêtais, et, lorsque la partie du chemin que je traversais se trouvait bordée d’arbres, je cessais de la voir, mais je la retrouvais dès que le bord du chemin redevenait libre. J’essayai aussi de retourner sur mes pas, mais chaque fois elle disparaissait et ne se remontrait que lorsque je me dirigeais de nouveau vers Rome. Ce singulier fanal ne me quitta que lorsque la lumière du jour eut chassé les ténèbres".

Une chose est certaine, durant toute sa longue carrière, Casanova refusa pour lui même l'aide de la médecine et des médecins. Il le dit avec force "Conformant ma nourriture à ma constitution, j’ai toujours joui d’une bonne santé ; et ayant appris de bonne heure que ce qui l’altère est toujours l’excès, soit de nourriture, soit d’abstinence, je n’ai jamais eu d’autre médecin que moi-même[4]".

Il savait quand il le fallait, se comporter en chirurgien habile et d'abord sur lui même : ainsi, à Schönbrunn[5], doutant de l'adresse des chirurgiens, il se pratiqua lui même la saignée  et à Varsovie, lorsqu'il eut reçu d'un duel, une mauvaise blessure à la main gauche, il ne laissa à personne d'autre que lui-même le soin de faire le pansement. [6]

Comme tous les bons médecins Casanova savait porter un pronostic exact sur ses malades : appelé à donner son avis sur l'eczéma de Madame de la Saône[7], venue se faire traiter à Berne, il estima contre l'avis du corps médical qu'il ne s'agissait pas d'empoisonnement mais d'une affection chronique[8]

Sur le plan de la thérapeutique, enfin, le  Vénitien ne manquait pas de discernement et il savait, quand il le fallait, s'opposer aux errements des médecins de son époque. Ainsi, à Venise, lors de l"attaque cérébrale" dont fut victime, devant lui, le sénateur Bragadin, membre de la haute aristocratie vénitienne. Le récit laissé par Casanova dans ses mémoires mérite d'être cité en son entier[9]

"Le troisième jour, vers la fin de la fête, une heure avant le jour, fatigué, je quitte l’orchestre de but en blanc pour me retirer, quand en descendant l’escalier je remarque un sénateur en robe rouge qui allait monter dans sa gondole, et qui, en tirant son mouchoir de sa poche, laisse tomber une lettre. Je la ramasse en toute hâte, et rejoignant ce seigneur au moment où il descendait les degrés, je la lui remets. Il la prend en me remerciant et me demande où je demeurais. Je le lui dis, et il m’oblige à monter dans sa gondole, voulant absolument me mettre chez moi. J’accepte avec reconnaissance et je me place sur la banquette à côté de lui. Un instant après, il me prie de lui secouer le bras gauche, en me disant qu’il éprouvait un si fort engourdissement qu’il ne se sentait pas le bras. Je me mets en besogne de toute ma force, mais un instant après il me dit d’une manière indistincte que l’engourdissement s’étendait à tout le côté gauche et qu’il se sentait mourir. Effrayé, j’ouvre le rideau et prenant la lanterne, je le vois mourant et la bouche toute de travers. Comprenant que sa seigneurie était frappée d’un coup d’apoplexie, je crie aux gondoliers de me laisser descendre pour aller chercher un chirurgien pour le faire saigner. Je saute hors de la gondole et je vais au café où l’on m’indique un chirurgien. J’y cours, je frappe à coups redoublés, on m’ouvre, je force le chirurgien à me suivre en robe de chambre dans la gondole qui nous attendait ; il saigne le sénateur pendant que je déchire ma chemise pour faire les compresses et la bande. Cette opération faite, j’ordonne aux barcarols de doubler de rames, et dans un instant nous arrivons à Santa Marina[10] ; on éveille ses domestiques, et après l’avoir enlevé de la gondole, nous le transportons dans son lit presque sans vie. M’érigeant en ordonnateur, je commande à un domestique d’aller chercher un médecin en toute hâte, et l’Esculape, dès qu’il fut arrivé, ordonna à l’instant une autre saignée, approuvant par là celle que je lui avais fait administrer. Me croyant en droit de veiller le malade, je m’établis auprès de son lit pour lui prodiguer mes soins. Une heure après, deux patriciens, amis du malade, entrèrent à peu de minutes l’un de l’autre. Ils étaient au désespoir, et comme ils s’étaient informés de l’accident aux gondoliers, et que ceux-ci leur avaient dit que j’en savais plus qu’eux, ils m’interrogent, je leur dis ce que je sais ; ils ne savent pas qui je suis, ils n’osent point me le demander, et je crois devoir me renfermer dans un modeste silence. Le malade était immobile et ne donnait d’autre signe de vie que par la respiration ; on lui faisait des fomentations, et le prêtre qu’on était allé chercher et qui dans la circonstance était fort inutile, semblait n’attendre que sa mort. On déclina les visites à mon insinuation, et les deux patriciens et moi étions les seuls auprès du malade. Nous fîmes à midi un petit dîner silencieux sans sortir de la chambre du malade. Le soir, le plus âgé des deux patriciens me dit que si j’avais affaire je pouvais m’en aller, car ils passeraient la nuit sur des matelas dans la chambre du malade. " Et moi, monsieur, lui dis-je, je la passerai sur ce même fauteuil à côté du lit ; car, si je m’éloignais, le malade mourrait, et je suis certain qu’il vivra tant que je resterai ici. " Cette réponse sentencieuse, comme on doit bien s’y attendre, les frappa d’étonnement, et tous deux s’entre-regardèrent avec surprise. Nous soupâmes et dans le peu de conversation que nous eûmes pendant le repas, ces messieurs m’apprirent, sans que je le leur demandasse, que le sénateur leur ami était M. de Bragadin, frère unique du procurateur de ce nom. Ce M. de Bragadin était célèbre dans Venise tant par son éloquence, ses grands talents comme homme d’État, que par les aventures galantes qui avaient signalé sa bruyante jeunesse...

 Le médecin qui avait entrepris de le guérir s’appelait Terro : il s’imagina par un raisonnement tout particulier de pouvoir le sauver en lui faisant sur la poitrine une onction de mercure, et on le laissa faire. L’effet rapide de ce remède en même temps qu’il enchantait les deux amis, m’épouvanta ; car en moins de vingt-quatre heures le malade se sentit tourmenté par une grande effervescence à la tête. Le médecin dit qu’il savait que l’onction devait produire cet effet, mais que le lendemain son action sur la tête passerait, pour agir sur les autres parties du corps qui avaient besoin d’être vivifiées par l’art et par l’équilibre de la circulation des fluides.

A minuit le malade était tout en feu et dans une agitation mortelle. Je m’approche et je le vois les yeux mourants, pouvant à peine respirer. Je fais lever les deux amis et je leur déclare que le malade va mourir si on ne le délivre pas tout de suite de la fatale onction. A l’instant, sans attendre leur réponse, je lui découvre la poitrine, j’enlève l’emplâtre, et, le lavant soigneusement avec de l’eau tiède, en moins de trois minutes nous le voyons respirer à l’aise et livré au plus doux sommeil. Alors tous trois ravis, et moi particulièrement, nous nous recouchâmes. Le médecin vint de très grand matin, et se montra fort gai en voyant son malade en si bon état ; mais, lorsque M. Dandolo lui eut dit ce qu’on avait fait, il se fâcha, dit que c’était pour tuer son malade et demanda qui était celui qui s’était permis de détruire sa cure. M. de Bragadin, prenant alors la parole, dit : " Docteur, celui qui m’a délivré du mercure qui m’étouffait est un médecin qui en sait plus que vous. " Et en achevant ces mots, il me montra de la main. Je ne sais qui des deux fut le plus stupéfait, du docteur en voyant un jeune homme qu’il ne connaissait pas et qu’il dut prendre pour un charlatan, quoiqu’on le lui annonçât pour plus savant que lui, ou de moi qui me voyais transformé en médecin sans penser à l’être. Je me tenais dans un modeste silence, ayant grand peine à m’empêcher d’éclater de rire ; tandis que le médecin me considérait avec une sorte d’embarras mêlé de dépit, et me jugeant sans doute pour un hardi imposteur qui l’avait osé supplanter. Se tournant enfin vers le malade, il lui dit froidement qu’il me cédait la place : il fut pris au mot. Il part, et me voilà devenu le médecin d’un des plus illustres membres du sénat de Venise. Dans le fond, je l’avoue, j’en fus enchanté, et je dis au malade qu’il ne lui fallait que du régime, et que la nature, aidée de la belle saison qui s’approchait, ferait le reste".

Rien dr surprenant à ce que Casanova, ait assuré dans ses Mémoires que sa véritable vocation était la médecine "pour l’exercer, car je me sentais un penchant déterminé pour cet état ; mais on ne m’écouta pas... Si on y avait bien pensé, on m’aurait laissé suivre mes goûts, et je serais devenu médecin, état où le charlatanisme sert plus encore que dans celui d’avocat.[11]



[1] "Una vedova bellissima e assai valente".

[2] Mémoires de Casanova Hachette 1988

[3] Tome premier, chapitre VIII

[4] Préface

[5] (III, 12).

[6] (X, 8).

[7] Mme de la Saone

[8] VI, 8

[9] Memoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui même, , editions Garnier, Tome Deuxieme, chapitre II

[10] Sestier du Castello : l"'édlise a été détruite en 1820 et il ne persiste qu'une place portant ce nom. Le palais Bragadin Carabba de Santa Marina est situé 6041 Castello - Campo Santa Marina - 30122 Venezia

[11] Tome premier, chapoitre III

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Date de dernière mise à jour : 28/07/2013

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