Charles Patin, un médecin rebelle à la cour de Louis XIV

A.J. Fabre                Juin 2014

CHARLES PATIN (1633-1693) UN MEDECIN REBELLE A LA COUR DU ROI SOLEIL 

Charles Patin était le fils du plus célèbre des médecins du XVIIème siècle, Guy Patin, doyen de la faculté de médecine de Paris[i]. Il reçut de ses parents une éducation raffinée : à trois ans il savait déjà lire et on lui apprit sans plus tarder le latin le grec, l'anglais, l'italien et l'espagnol. Son père se plaisait à raconter que son premier livre avait été "Les Vies parallèles" de Plutarque.

Charles partit faire ses études sur les traces de son pere, au Collège jésuite de Beauvais[ii]: dès l'âge de 14 ans il soutient en public une Thèse de philosophie.

A la fin de sa scolarité, Charles s'orienta vers la magistrature et vint siéger durant six années au Parlement de Paris. Cependant, selon un conditionnement familial qui aurait certainement retenu l'attention de Sigmund Freud, Charles voulait tout simplement suivre l'exemple de son père et il décida de devenir médecin.

Sa carrière fut rapidement brillante : dès 1658 il est chargé du cours d’anatomie à la Faculté de médecine de Paris puis, l'année suivante, du cours de pathologie médicale.

Tout va basculer en 1666 lorsque Charles s'engagé dans une malencontreuse polémique avec Denis de Sallo, tout puissant éditeur du "Journal des Sçavans" dont le protecteur était le très influent ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert

En 1666, le carrosse où Charles avait pris place avec son père est arrêté par la police qui découvre une cargaison entière de livres interdits. Bien plus, une perquisition au domicile des Patin révéla, soigneusement cachés dans les latrines, des documents jugés par le pouvoir fort compromettants : qu'on en juge, il s'agit de "L'Histoire amoureuse des Gaules" de Bussy-Rabutin, le "scandaleux de Roissy"[iii], des "Lettres provinciales" de Pascal, suspectées de sympathies calvinistes …et des ouvrages de...Rabelais.

Aggravant son cas, Charles envoyé en Flandres en 1667 par le Roi pour confisquer et détruire plusieurs "'œuvres blasphématoires" imprimées aux Pays-Bas, dérogea, sciemment à ce que dit l'enquête, à sa mission. Le Grand chancelier décida alors de déférer le coupable devant le Tribunal du Chatelet : il n'en fallait pas plus pour aller aux galères et Charles jugea préférable de s'exiler.

Commence alors une longue pérégrination à travers l'Europe. C'était un exil, mais, somme toute, un exil doré puisque Charles, numismate averti et grands bibliophile, put dans ces voyages, compléter ses précieuses collections.

Il partit d'abord à Londres [1] "cette grande ville qui fait tant de bruit dans le monde", "on s'y opard, on ne saurait assez s'imaginer la multitude du peuple et les richesses"

Il arriva d'abord en Allemagne à Heidelberg [2], "ville quia dans sa mediocrité toutes les beautés" où le Grand Electeur du Palatinat lui offrait, dans un but ouvertement politique, sa protection. Augsbourg[3] , Bavière et Berlin[4] Weimar[5] Ulm[6], Nuremberg[7](ville belle partout, on la connait assez mais on l'aime infiniment) Munich, "bien batie, bien peuplée et assez opulente" [8] Mayence[9] Manheim[10] Leipzig[11] puis la Hollande[12], où régnait une longue tradition de tolérance : Amsterdam  Dresde[13] Constance[14] La Haye[15] Delft[16] Utrecht [17]

Autriche[18] Salzbourg [19]Vienne[20] où il est reçu par l'empereurTirol [21]Tchéquie [22] Berne[23], Hongrie [24], Suisse Baden[25] Zurich [26]Bâle,[27] Berne ,[28] Geneve[29] enfin Venise et, en 1672, Padoue, havre de tolérance intellectuelle.

Charles y fut accueilli à bras ouverts d'autant mieux que la République de Venise avait ainsi l'occasion d'afficher son indépendance vis à vis du Roi Soleil. A Padoue, lui fut confié par l'Université la charge d'un cours sur la pharmacopée d'Avicenne. En 1676, Charles est nommé coordonnateur des institutions culturelles de Padoue, puis, en 1683, professeur de chirurgie et, l'année suivante, en professeur de "Médecine pratique extraordinaire".

En 1678 Patin est élu à devenir membre de la prestigieuse Académie de Padoue, connue dans toute l'Europe sous le nom d'"Academia dei Ricoverati[iv]" et reçoit du doge Alvise Contarini, le titre de chevalier de Saint Marc.

A Padoue, Charles publia de nombreux livres en latin[v] ainsi que plusieurs Traités de numismatique et un long récit de ses pérégrinations en Europe[vi] mais le plus insolite de ses ouvrage fut écrire sous le nom de plume, assez transparent, de Nicolas Venette : "La génération de l'homme ou tableau de l'amour conjugal, considéré dans l'état du mariage[vii]". Dès la première page s'affiche l'affirmation que " L'hymen a des appas pour deux cœurs bien unis que le plus pur amour à ses lois a soumis" avant que soient longuement développées les idées de l'auteur sur la conception.

Lorsque, en 1681, Louis XIV tenta, en lui accordant la grâce de pouvoir revenir en France, Patin répondit avec quelque insolence : "De quelle grâce veut-on parler ? Je ne connais point mon crime

Il ne devait plus quitter Padoue : il y mourut, encore jeune, à l'âge de 60 ans, d'une "crise d'étouffement cardiaque".

Destin étonnant que celui de ce grand médecin qui, pour secouer le joug pesant de Colbert et du Roi-Soleil dut s'exiler jusqu'à Venise pour être reconnu à sa juste valeur !

La clé du mystère tient à coup sûr dans la forte personnalité des membres de la tribu Patin à commencer par Guy Patin, son père qui fut toute sa vie, e que nous appellerions "grand anticonformiste". Un contemporain[viii] en a laissé ce portrait: "Il était satirique depuis la tête jusqu’aux pieds… Son chapeau, son collet, son manteau, son pourpoint, ses chausses, ses bottines, tout cela faisait nargue à la mode et le procès a la vanité. Il avait dans le visage l’air de Cicéron, et dans l’esprit, le caractère de Rabelais."

En contraste, l'épouse de Charles, Madeleine Homanet, autre esprit brillant, se voulait, peut être par "non conformisme" envers son beau-père et son mari, "écrivain moraliste". Le couple eut deux enfants, Charlotte et Gabrielle, toutes deux témoignant depuis le plus jeune âge de dons intellectuels très vifs, avec, comme le père, la passion de la numismatique et, comme leur mère, de la littérature. Toutes deux furent devinrent membres de l'Académie de Padoue et en 1685, Gabrielle, la cadette, y prononça, ce qui ne manque pas de saveur, un panégyrique de Louis XIV...

a.fabre.fl@gmail.com

 



[1] Patin Charles, "Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, etc" (Ed.Claude Muguet, Lyon, 1674.  Londres  page 167

[2] Id.  Heidelberg Id.  Page 136

[3] Id. Augsbourg  Id.  page 56

[4] Id.  Bavière page  90 et Berlin  page 205

[5]  Id.  Weimar page  199

[6]  Id.  Ulm page  53

[7] Id.  Nuremberg  page  187

[8] Id. Munich  page  79

[9] Id.  Mayence  page 144

[10] Id.  Mahneim  page 139

[11] Id.  Leipzig  page 200

[12] Id. Amsterdam .  page  195

[13] Id.  Dresde.  page  21

[14] Id.  Constance  page  246

[15] Id.  La Haye  page 1654

[16]  Id.  Delft  page 165

[17] Id.  Utrecht  53

[18]  Id.  Autriche  page  27

[19]  Id. Salzbourg  page 234

[20] Id.  Vienne  page 223

[21] Id.  Tirol  page 77

[22]  Id.  Prague  page 218

[23] Id.  Bohème page 32

[24] Id.  Hongrie  page 247

[25] Id.  Baden  page 254

[26] Id.  Zurich page  255

[27]  Id.  Bâle  page 08

[28] Id.  Berne  page 261

[29] Id.  Geneve  page 170



[i] On lira avec intérêt la notice biographique publiée par Jean-Pierre Niceron dans "Mémoires pour servir à l'histoire des hmmes illustres dans la République des Lettres"(Ed..Briasson, Paris, 1734).

[ii] Collège jesuite de Beauvais.

[iii] Roger de Rabutin, comte de Bussy, dit Bussy-Rabutin "Histoire amoureuse des Gaules" (Reed. P. Jannet, Paris, 1856)

[iv]Académie Galiléenne des Arts et de la Science, plus connue sous le nom de l’Accadémia dei Ricovrati" (textuellement "Académie des abrités") tire son nom d'une devise empruntée à Boèce : "Bipatens animis asylum ", (" un sanctuaire de l’esprit ouvert aux deux extrémités") qu’elle s’est donné pour blason.

[v] "Quod medico chirurgo liceat absque artis dedecore bestiis etiam mederi oratio habita in archilyce", oublié en France sous le titre "Recherces anatomiques sur les causes et le siège des maladies "(Ed. Bechet; Paris, 1824)

[vi] Charles Patin a publié un livre sus ses voyages : "Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, etc" (Ed. Claude Muguet, Lyon, 1674)

[vii] Charles Patin, "La Génération de l’homme ou Tableau de l’amour conjugal"(Ed. Claude Joly, Cologne, 1694).

[viii] Vigneul Marville, pseudonyme du chartreux Dom Bonaventure d'Argonne (1634-1704)



[1] Patin Charles, "Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, etc" (Ed.Claude Muguet, Lyon, 1674.  Londres  page 167

[2] Id.  Heidelberg Id.  Page 136

[3] Id. Augsbourg  Id.  page 56

[4] Id.  Bavière page  90 et Berlin  page 205

[5]  Id.  Weimar page  199

[6]  Id.  Ulm page  53

[7] Id.  Nuremberg  page  187

[8] Id. Munich  page  79

[9] Id.  Mayence  page 144

[10] Id.  Mahneim  page 139

[11] Id.  Leipzig  page 200

[12] Id. Amsterdam .  page  195

[13] Id.  Dresde.  page  21

[14] Id.  Constance  page  246

[15] Id.  La Haye  page 1654

[16]  Id.  Delft  page 165

[17] Id.  Utrecht  53

[18]  Id.  Autriche  page  27

[19]  Id. Salzbourg  page 234

[20] Id.  Vienne  page 223

[21] Id.  Tirol  page 77

[22]  Id.  Prague  page 218

[23] Id.  Bohème page 32

[24] Id.  Hongrie  page 247

[25] Id.  Baden  page 254

[26] Id.  Zurich page  255

[27]  Id.  Bâle  page 08

[28] Id.  Berne  page 261

[29] Id.  Geneve  page 170



[i] On lira avec intérêt la notice biographique publiée par Jean-Pierre Niceron dans "Mémoires pour servir à l'histoire des hmmes illustres dans la République des Lettres"(Ed..Briasson, Paris, 1734).

[ii] Collège jesuite de Beauvais.

[iii] Roger de Rabutin, comte de Bussy, dit Bussy-Rabutin "Histoire amoureuse des Gaules" (Reed. P. Jannet, Paris, 1856)

[iv]Académie Galiléenne des Arts et de la Science, plus connue sous le nom de l’Accadémia dei Ricovrati" (textuellement "Académie des abrités") tire son nom d'une devise empruntée à Boèce : "Bipatens animis asylum ", (" un sanctuaire de l’esprit ouvert aux deux extrémités") qu’elle s’est donné pour blason.

[v] "Quod medico chirurgo liceat absque artis dedecore bestiis etiam mederi oratio habita in archilyce", oublié en France sous le titre "Recherces anatomiques sur les causes et le siège des maladies "(Ed. Bechet; Paris, 1824)

[vi] Charles Patin a publié un livre sus ses voyages : "Relations historiques et curieuses de voyages en Allemagne, Angleterre, Hollande, Bohême, Suisse, etc" (Ed. Claude Muguet, Lyon, 1674)

[vii] Charles Patin, "La Génération de l’homme ou Tableau de l’amour conjugal"(Ed. Claude Joly, Cologne, 1694).

[viii] Vigneul Marville, pseudonyme du chartreux Dom Bonaventure d'Argonne (1634-1704)

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Date de dernière mise à jour : 20/09/2014

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