Dr. Frankenstein

André J. Fabre                                Juin 2015

Le Dr Frankenstein et le monstre sacré de l'Angleterre Victorienne

 

Tout le monde connait le nom de Frankenstein et le cinéma a beaucoup œuvré pour que reste dans la mémoire collective l'image du monstre portant ce nom.

La réalité est sensiblement plus nuancée : Le Dr Frankenstein est avant tout le héros du livre d'un auteur anglais, Mary Shelley, épouse du grand poète : c'est l'histoire d'un chimiste qui créa de toutes pièces le monstre qui bouleversa son existence

Mary Shelley (1797-1851)

Mary Shelley était fille d'un éminent philosophe aux idées politique avancées, William Godwin (1756-1836), un des premiers tenants, en Angleterre, de l'idéologie anarchiste.

Sa mère était l'écrivain féministe Mary Wollstonecraft dont le parcours pour le moins non conformiste l'amena vivre à Paris les heures les plus brulantes de la Révolution. Après la chute de Robespierre , il lui fallut, cependant, mettre fin à son expérience et aller se réfugier au Havre.

De là, elle parvint à regagner l'Angleterre et, à Somer's Town près de Londres, accoucha le 30 août 1797 de Mary Shelley. Quelques jours après l'accouchement, la mère mourut, comme tant d'autres à cette époque, de fièvre puerpérale. Mary et sa sœur furent alors recueillies par William Godwin qui veilla de près, tous les témoignages l'attestent, à l'éducation des enfants.

A l'âge de 16 ans, Mary rencontre Shelley[1] poète de génie célèbre pour ses excentricités. Ils se marieront en 1816, après le suicide de la première épouse de Shelley.

Le couple partit ensuite  voyager à travers toute l'Europe pour s'installer en mai 1816, à Cologny, près de Genève, sur les bords du lac Léman, dans la villa Chapuis.

Ils étaient accompagnés de Clara Jane Clairmont une jeune fille de 18 ans, dont William Goldwin avait épousé la mère en secondes noces. Clara était enceinte d'un poète déjà célèbre, Lord Byron[2] qui ne tarda pas à venir rejoindre les Shelley.

Lord Byron arrive le 25 mai, accompagné d'un jeune médecin, John William Polidori et s'installe, du 10 juin au 1er novembre, dans une superbe maison toute proche, la Villa Belle Rive[3]. On a peine à imaginer tout cela dans le cadre puritain de l'Angleterre prévictorienne…

Au début de leur séjour, le groupe passait de longs moments à voguer sur le lac mais l'été de 1816 devint tout à coup un été sans soleil[4] et faute de distractions, les deux couples décidèrent d'organiser un concours d'"histoires d'horreur".

Shelley écrivit "Fragment d'une histoire de fantôme", Byron, une nouvelle dont le héros Augustus Darvell, porte un nom que John Polidori reprendra plus tard dans un livre devenu célèbre, "le Vampyre". Mary, quant à elle, opta, après mûre réflexion, pour l'histoire d'un homme de sciences qui parvient, pour son malheur, à recréer la vie mais sous forme d'un monstre.

Le Dr Frankenstein

A vrai dire, le héros du roman de Mary Shelley n'est pas le monstre mais son créateur, un chimiste, nommé Victor Frankenstein, qui au cours d'une expérience de laboratoire, parvient à recréer la vie en donnant naissance à une créature monstrueuse.

Pourquoi ce nom de Frankenstein ? Tout simplement parce que les Shelley au cours d'un voyage sur le Rhin en 1814, avaient aperçu, près de Gernsheim, un château appelé Frankenstein où, selon la légende locale, un alchimiste avait autrefois conduit de mystérieuses expériences .

Comment fut édité le livre ? Après deux refus éditoriaux, le roman fut accepté en mai 1818 par une petite maison d'édition de Londres : Lackington, Allen and Co[5] qui le publia sous le titre de "Frankenstein ou le Prométhée moderne". Aucune mention n'est faite de l'auteur mais la préfacé est signée par l'époux de Mary, le poète Shelley et le livre est dédicacé à William Godwin, le philosophe, père de Mary

Quel fut l'accueil du public ? Le tirage initial n'était que de 500 exemplaires mais le succès arriva bientôt. Quatre ans plus tard, le livre est porté sur la scène d'un théâtre londonien [6] sous le titre du "Destin de Frankenstein ou la Présomption'" et, en 1831, pour répondre aux demandes croissantes du public le grand éditeur, Henry Colburn, Richard Bentley and Co, va mettre sur le marché une version populaire fortement révisée et réunie en un seul volume.

L'histoire de Frankenstein telle qu'elle est racontée par Mary Shelley

Le livre se présente, ainsi que le voulait alors la mode, comme un roman épistolaire sous forme de lettres échangées entre un capitaine Robert Walton et sa sœur, Margaret Walton Saville.

Walton part en exploration au Pôle Nord et, parvenu au milieu des glaces, aperçoit un traîneau à chiens conduit par un personnage gigantesque. Quelques heures plus tard, est hissé à bord un homme à moitié mort de froid et d'inanition: c'est Victor Frankenstein, qui lorsqu'il est en état de raconter son histoire, explique comment  il avait crée en laboratoire, après de longues recherches, une créature artificielle haute de près de trois mètres rendue hideuse par la couleur jaune de ses yeux et la minceur de sa peau recouvrant à peine les muscles et les vaisseaux sanguins.

Livré à lui-même, le monstre commet d'innombrables crimes et fait le malheur de Victor qui finit par prendre la fuite tandis que disparait sa sinistre créature. Désormais ce sera une poursuite sans fin entre le créateur et sa créature.

Peu de temps après avoir terminé son récit, le Dr Frankenstein meurt d'épuisement. Le navire est menacé d'être pris par la glace et l'équipage demande instamment à reprendre la route du Sud. Le monstre réapparait une dernière fois : juché sur un iceberg, il semble narguer les humains  mais, bientôt, va disparaitre à tout jamais de leur monde.

Le plus intéressant de l'histoire de Frankenstein est le "halo" romantique partout présent : Mary Shelley avait créé un nouveau genre littéraire qui va perdurer par delà des siècles.

Les sources du livre

Il faut, en premier lieu, citer la référence au Titan dépeint par Ovide[7] : Prométhée avait voulu se substituer au savoir divin en recréant une forme de vie humaine avec des restes de boue. Le châtiment de Zeus ne tarda pas : Prométhée fut enchainé sur un rocher du mont Caucase, renaissant chaque jour pour être livré à un aigle qui dévorait son foie[8].

Une autre référence est la vogue, en Angleterre du XIXème siècle, des histoires "gothiques" saupoudrant de sentimentalisme les récits les plus macabres, ainsi, " Fantasmagoriana"[9] traduit en 1812 par le géographe français Jean-Baptiste Benoît Eyriès[10] d’après un livre allemand. [11]

Il faut surtout voir dans le livre de Mary Shelley la marque des avancées scientifiques de l'époque dans le domaine de la biochimie et des recherches sur l'être vivant menées par Lavoisier, Dalton et Berzelius.

On peut également évoquer ici les travaux de Giovanni Aldini[12] sur la stimulation galvanique : Mary Shelley le dit clairement dans sa préface à l'édition de 1831 de son "Frankenstein" : "Un corps pourrait sans doute retrouver la vie grâce au Galvanisme. La vie pourrait peut être se créer chez une créature artificielle"[13]

Un "quiproquo" mal dissipé : Frankenstein n'est pas le nom du monstre mais de son createur…

Dans l'œuvre de Mary Shelley, le "monstre" n'a pas de nom : l'auteur le désigne, à chacune de ses apparitions par des termes tels que "créature", "démon", "diable", "démon" ou simplement, "le misérable". Ainsi, au chapitre 10, lorsque Victor interpelle la "créature", il l'appelle "vil insecte" , "misérable monstre" et même "diable abhorré" ("wretched devil").

Jamais au grand jamais, le monstre, créature totalement sortie des mains du Dr. Frankenstein, ne porte le nom de son créateur et pourtant, le public s'obstine à donner au "monstre" le nom de Frankenstein.

Ne cherchons pas plus loin : le grand coupable c'est le cinéma

le Frankenstein des films d'Holywood

Le personnage de Frankenstein a toujours inspiré les cinéastes : pas moins de 57 films lui ont été consacrés depuis les temps du cinéma "muet".[14]

L'acteur anglais William Henry Pratt, plus connu sous le nom de Boris Karloff (1887 –1969)a été le plus célèbre des Frankenstein. Il a tourné au moins trois versions différentes : "Frankenstein" (James Whale, 1931),  "Bride of Frankenstein" (James Whale, 1935) et "Son of Frankenstein" (Rowland V. Lee, 1939.

Un autre spécialiste du rôle, lui aussi Britannique, était Sir Christopher Frank Carandini Lee, dit Christopher Lee qui tint le rôle en 1957 dans le film de Terence Fisher, "Frankenstein s'est échappé" ("The Curse of the Frankenstein")

On ne saurait assez souligner les différences entre le "Frankenstein" du cinéma et le "monstre" de Mary Shelley . Ainsi, dans les films "made in Holywood" :

Le monstre est amené à la vie par la foudre bien que ceci ne soit jamais précisé dans le roman. Notons cependant que le Dr. Frankenstein avait observé  la foudre frappant un arbre et donne vie au "monstre" en communiquant "une étincelle à la chose inanimée"

Il est constitué de morceaux de cadavres déterrés au cimetière, cousus ensemble par des gros points de suture alors que dans le livre de Mary Shelley, " pour donner la vie à de l'argile inerte", l'homme de science a pris des "os dans les charniers", "dans l'humidité infecte des tombeaux" et "torturé des animaux encore en vie"[15].

Il a des électrodes sur le cou, ce qui n'est jamais mentionné dans le livre de Mary Shelley pourtant fascinée, nous l'avons vu, par le galvanisme.

Il possède une intelligence "limitée" et un vocabulaire très grossier alors que le "monstre" de Mary Shelley s'exprime de façon tout à fait intelligible parlant un bon anglais et même quelque peu le Français [16]

La littérature n'est pas en reste vis-à-vis du cinéma : en témoigne un roman récent de Peter Ackroyd[17].

Il faut bien admettre que le tragique de la condition humaine est encore et toujours à explorer sous toutes les formes artistiques possibles...[18]

Que reste t-il de Frankenstein ?

Comme le laissait deviner le titre original "Frankenstein ou le Prométhée moderne", le "leitmotiv" du livre est le drame de la condition humaine tragique, trop tragique, et la révolte qui s'ensuit.

En filigrane, un thème revient sans cesse, celui du créateur et de son double : le savant a créé une "créature" à son image, qui reflète les sentiments qui l'animent : désespoir, tristesse et solitude. Finalement, ce qui reste du héros tragique de Mary Shelley et de son effroyable créature est la question : " Qui est le véritable monstre? Le créateur, ou sa créature ?"

Nous sommes ici bien loin du personnage de "science-fiction" où le grand public a trop souvent enfermé le Dr Frankenstein et sa créature…

Fruit d'un concours d'inspiration entre écrivains de génie, le mythe de Frankenstein, indissociable double de la créature et de son créateur, mais aussi exploration tragique de la condition humaine, a sans aucun doute, encore de "beaux" jours devant lui.

 

Adresser toute question ou commentaire relatifs à cet article à l'adresse courriel suivante : a.fabre.fl@gmail.com

 

[1] Percy Bishe Shelley (1792-1822), était fils d'un aristocrate membre du Parlement, le "baronet" Timothy  Bishe. "Il est considéré à notre époque comme  un des plus grands poètes romantiques du XIXème siècle  

[2] George Gordon Byron,  6e baron Byron, devenu célèbre sous le nom de Lord Byron (1788-1824), est un des plus illustres  poètes de la langue anglaise. Il avait été admis à la Chambre des Lords à l'âge de 21 ans.

[3] La demeure, sise au n°9 du chemin de Ruth, tout près du Golf Club de Genève, existe toujours. Le peintre Balthus y trouva logis en 1945. Byron l'avait baptisé "Villa Diodati" en mémoire du traducteur italien Giovanni Diodati, oncle de Charles Diodati, ami intime de John Milton

[4] Une éruption volcanique géante en Indonésie assombrit le ciel de toute l'Europe pendant plusieurs années

[5] Les éditions Lackington, Allen and Co étaient spécialisées dans le "surnaturel" : ainsi, furent publiés, de Francis Barrett, "The Magus; or Celestial Intelligences; a complete System of Occult Philosophy, being a Summary of all the best Writers on the subjects of Magic, Alchymy, Magnetism, the Cabala &c" (1801)

[6] La pièce est l'œuvre de l'auteur à succès  Richard Brinsley Peake (1792-1847) Pendant près de quarante ans, Peake écrivit des comédies burlesques, des farces, des mélodrames et des romances musicales "operadiques". Un critique de l'époque juge sa pièce, The Meltonians comme "une extravagance et un drame parfaitement illégitime"….

[7] Ovide, Métamorphoses (I-5-86)

[8] On notera que le mari de l'auteur, Shelley, avait écrit un long poème sur Prométhée :  

[9] Fantasmagoriana, ou Recueil d'histoires d'apparitions de spectres, revenants, fantômes, etc.. Le livre fut publié en 1813  par Sarah Elizabeth Utterson aux Éditions White, Cochrane and Co (Fleet-St., London)

[10] Jean-Baptiste Benoît Eyriès (1767–1846), géographe, auteur littéeraire et traducteur

[11] Cf l'article de Ruth Richardson " Death, Dissection and the Destitute " (Ed University of Chicago Press Books, 2001)

[12] Voir l'article de Mark Pilkington intitulé "Sparks of life" dans l'édition du 7 octobre 2004 du Guardian.

[13]  " Perhaps a corpse would be re-animated; galvanism had given token of such things: perhaps the component parts of a creature might be manufactured, brought together, and endued with vital warmth " (Préface à l'édition 1831 de "Frankenstein or the modern Prometheus".) Voir http://www.gutenberg.org/cache/epub/42324/pg42324.txt)

[14] On trouvera la liste complète de ces versions cinématographiques du héros de Mary Shelley 1910-1994 sur le site internet

       " knarf.english.upenn.edu/Pop/filmlist.html"

[15] "Frankenstein or the modern Prometheus", chapitre IV

[16] Id., chapitre XV

[17] Peter Ackroyd, The Casebook of Victor Frankenstein (Ed. Anchor books, 2010)

[18] Voir, à ce sujet, le "Dictionnaire des mythes du fantastique" de Pierre Brunel et Juliette Vion-Dury (Ed. Pulim, Limoges, 2003)

 

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Date de dernière mise à jour : 02/09/2015

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