Eugène Doyen (1859-1816)

A.J. Fabre                                      Fevrier 2015

                                            EUGENE DOYEN INVENTEUR DU CINÉMATOGRAPHE 

                        Eugène-Louis Doyen (1859-1916), dont nous avons vu l'Histoire dans une précédente Lettre, fut l’un des plus célèbres chirurgiens de son siècle[1]. Il fut précurseur dans bien des domaines, de la chirurgie, certes,  mais aussi, ce que beaucoup ignorent, dans le domaine du cinéma médical. Il fut, en effet, un des premiers, sinon le premier, à comprendre ce que  le cinéma allait apporter à l'enseignement des techniques chirurgicales.

Entre 1898 et 1906, plus de 60 interventions réalisées par Doyen purent ainsi être filmées avec l'aide technique d'un cameraman des frères Lumière,  Clément Maurice[2] 

Les débuts

Cinq ans seulement après la découverte des Frères Lumière, Eugène Doyen, publie dans le premier numéro de la "Revue critique de médecine et de chirurgie", le 15 août 1899, un article de 4 pages sur "Le cinématographe et l’enseignement de la chirurgie". Il y  explique les avantages du cinématographe comparés aux problèmes posés par une intervention chirurgicale en amphithéâtre public :  " Si vous photographiez au cinématographe une opération typique, où il est fait usage d'un instrument, vous ferez comprendre en moins d’une minute à un millier de personnes ce que toute une conférence ne pourra démontrer qu’à un petit nombre d’étudiants, placé à proximité du professeur… "et Doyen d'ajouter :  " Bientôt, les élèves n’encombreront plus inutilement les salles d’opération où ils assistent bien souvent en curieux… Ils devront suivre, avant d’être admis auprès du chirurgien, un enseignement préparatoire… " 1

En fait, Doyen avait déjà quelque expérience du cinématographe : dès 1897[3], il avait pu prendre contact avec deux cameramen des frères  Lumière : Clément-Maurice et Ambroise-François Parnaland pour leur faire filmer, à des fins d'enseignement, certaines de ses interventions. Les deux cameramen après avoir modifié leur appareil de prise de vue pour augmenter les durées d'enregistrement, purent réaliser  un premier essai enregistrant les images  du Dr Doyen effectuant, en 9 minutes (!) une craniectomie, dans sa clinique de l'avenue d'Iéna[4].

Les deux techniciens avaient d'abord demandé de tester leur filmage sur un cadavre, puis le tournage en plein air pour assurer des conditions optimales d'éclairage, mais Doyen ne voulut rien changer à son projet d'enregistrement cinématographique d'une intervention chirurgicale..

Au début de 1898, deux nouvelles séances chirurgicales sont filmées avec succès: une craniectomie et une hystérectomie  .

Par la suite, Doyen largement explorer les possibilités techniques du cinématographe notamment dans l'emploi de la couleur[5] . En 1913, avec l'aide de son mécanicien Auguste Hulin, Doyen ira jusqu'à proposer un modèle de caméra stéréoscopique!

Après avoir tourné ses deux premiers films, Doyen décide de les présenter  au Congres de la British Médical Association,  le 28 Juillet 1898 à Edimbourg et  la projection y est accueillie avec enthousiasme.

Il n'en sera pas de même en France : de retour à Paris,  Doyen reçut de ses collègues un accueil pour le moins réservé et  l'Académie de médecine refusa d'inscrire à son programme le compte-rendu des premiers essais de cinématographie chirurgicale. En effet, une bonne partie de ses collègues ne voyaient dans les essais de cinéma de Doyen, qu'une volonté sacrilège de révéler au public les secrets du compagnonnage chirurgical. 

L'œuvre cinématographique d'Eugène Doyen

Dès le mois d'août 1900, Doyen entreprend de développer sur une large échelle  l'usage du cinéma médical en faisant  filmer plusieurs  interventions réalisées dans sa nouvelle clinique par un brillant technicien,  Auguste Baron[6] :  "La résection du genou. Opération du Dr Doyen,  Prise de vue par A. Baron, lieu : la Clinique de la rue Piccini[7]. Août 1900 "

Par la suite, le  cameraman attitré de Doyen sera  Clément Maurice, nommé  par contrat en 1899 "Chef et directeur des laboratoires radiographiques et cinématographiques "

Entre 1899 et 1906, Clément Maurice va ainsi tourner plus de 60 films qu'utilise Eugene Doyen dans divers congrès, de Londres à Lisbonne et de Berlin à Moscou.

C'était une véritable politique de promotion des nouvelles techniques d'enregistrement des actes chirurgicaux et un film devint bientôt célèbre : "La "séparation des jumelles siamoises, Radica et Doodica" : l'intervention, pour le moins risquée étant donné la médiocre condition des deux jumelles  fur pratiquée avec succès en 1904.

Cependant, en arrière plan, s'engageait une vive polémique avec les collègues chirurgiens, sur la durée de l'acte opératoire : pour Doyen, dont la dextérité était proverbiale,  il  fallait à tout prix mener une intervention dans des délais aussi brefs que possible mais, en revanche, nombre de ses collègues entendaient profiter des progrès de l'anesthésie pour prendre le temps nécessaire aux  conditions optimales d'un acte opératoire.

Pour résumer, Doyen voyait dans le cinéma la démonstration de ce que la rapidité des gestes  n'est pas dangereuse, mais au contraire bénéfique et ses films étaient destinés à montrer pleinement la dextérité technique de l'opérateur qui a laissé ce jugement dans un de ses écrits : " Quand je me suis vu sur un écran, j'ai enfin pu juger de ce que je faisais. Il me restait à corriger, perfectionner, simplifier et améliorer sans cesse la qualité de mes gestes chirurgicaux et le cinéma, dans ce domaine, s'est montré  irremplaçable"

Lorsque Doyen faisait une conférence, il présentait d'abord au public graphiques, diagrammes et images plan fixe mais terminait avec  un film.Un de ses collègues, autre chirurgien brillant, Jean Louis Faure, le successeur de Samuel Pozzi à la chaire de chirurgie de la Faculté de Paris, résumait ainsi ses impressions après avoir vu un film de Doyen : "Magnifique ! Je n'ai qu'une remarque à faire : on voit bien le chirurgien  mais très peu sa chirurgie…"

En fait, pour un spectateur moderne, apparait pleinement, à la projection de ces films plus que centenaires, leur qualité didactique, certes, mais tout autant l'étalage des dons chirurgicaux du  Maitre jonglant avec ses instruments pour enseigner le détail des techniques opératoires… 

Le pillage des fêtes foraines

Après quelques années, Doyen fut informé de ce que son intervention sur les sœurs "siamoises", était  projetée dans les  baraques foraines de la Foire du Trône pour amuser les curieux et les amateurs de sensations fortes. L’un des anciens caméramans de Doyen, Ambroise-François Parnaland, avait, en effet, vendu les documents à l’insu du chirurgien.

Un long procès s'ensuivit à la suite duquel  Doyen prit la décision, en 1906, de ne plus tourner de nouveaux films et de confier la distribution de tous ses anciens  films à une firme commerciale spécialement créée, la "Société  générale des Cinématographes Éclipse". 

Mort et résurrection

Après la mort de Doyen, en 1916, la presque totalité de ses films fut perdue. En 1990, tout ou presque, avait disparu ; 5 seulement des 60 films de la collection avaient pu être retrouvés .

Fort heureusement, il y a peu, quelques "survivants" de la production filmée d'Eugène Doyen ont été miraculeusement retrouvés …au Portugal

Les films proviendraient du cycle de conférences données par Eugene  Doyen  en Avril 1906 à la Faculté des sciences médicales et chirurgicales de Lisbonne dans le cadre du XVème Congrès  International  de médecine et de Chirurgie. Un hebdomadaire portugais, "Ilustração Portuguesa", consacra à l'événement un numéro spécial pour mettre le grand chirurgien en vedette et le quotidien de Lisbonne  " O Século", publia le commentaire suivant :“(…) personne de dira que le Dr. Doyen est lent dans ses gestes mais il ne donne jamais une impression de hâte comme c'est trop souvent le cas chez les grands chirurgiens. Le Dr. Doyen fait preuve en toutes circonstances d'une maitrise incroyable de ses gestes et d'une précision admirable à contrôler chaque détail. A certains moments, le Dr. Doyen trouve encore le temps de se tourner vers l'objectif, c'est à dire vers ses futures spectateurs et leur adresser comme un demi-sourire qui en dit long sur l'impression de  force tranquille qui se dégage du film.."

En 2002, la Cinémathèque de Lisbonne annonça qu'elle avait pu complètement restaurer deux des trois programmes thématiques  présentés par Doyen lui-même en 1906 et 1911, chaque programme ne contenant pas moins de dix films.

On ne peut conclure ce bref exposé sur le génie inventif d'Eugène Doyen sans citer ces lignes de Marcel Proust : "Ce n’est pas seulement… comme un praticien obscur, devenu à la longue, notoriété européenne, que ses confrères considéraient Cottard [Doyen]. Les plus intelligents d’entre les jeunes médecins déclarèrent, au moins pendant quelques années, car les modes changent, étant nées elles-mêmes du besoin de changement,  que si jamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître auquel ils confieraient leur peau"[8]

 

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[1] Eugène Doyen fut l'un des :modèles de marcel Proust pour son célèbre "Docteur Cottard" de la "Recherche du temps perdu"..

[2] Clément-Maurice Gratioulet, dit Clément Maurice (1853-1933) photographe, réalisateur, producteur de film et scénariste français, fut, dès 1899,  engagé par les frères Lumière pour le tournage de films tels que "Excursion automobile Paris-Meulan".

[3] 1897 : année où la reine Victoria f$éta son jibilé….

[4] Eugène Doyen  exerça d'abord à la clinique de l'avenue d'Iena avant de s'installer plus tard rue Piccini

[5] La plus grande partie de ces enregistrements a été détruite dans un incendie

[6] Auguste Baron (1855-1938) ingénieur et pionnier français du cinéma qui avait fait breveter quatre procédés de synchronisation de cinéma parlant (dont le graphonoscope et l'hélio-glyptogramme, un ancêtre du  cinéma en relief

[7] Augene Doyen était propriétaire  de cette clinque sise au n°6 de la rue Piccini, toute roche de l'avenue Foch: Valery y fut hospitalisé plus tard

[8]Marcel Proust, "A l'ombre des jeunes filles en fleur" (433/5)

 

 

Commentaires (1)

1. Jérôme 03/04/2015

Vous pourriez au moins citer vos références !

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Date de dernière mise à jour : 10/02/2015

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