A.J. Fabre                             Février 2016

 

FALSTAFF ET LE SYNDROME DES APNEES DU SOMMEIL

 

John Falstaff est un personnage fictif mais hautement célèbre qui apparaît dans trois pièces de Shakespeare, illustrant chaque fois ce que notre époque appelle le "Syndrome : des apnées du sommeil".

LE CHEVALIER JOHN FALSTAFF

On ne sait comment Falstaff a été adoubé mais il est chevalier, présenté par Shakespeare comme vétéran des guerres, soldat professionnel qui a perdu toute illusion sur la gloire et de l'honneur militaires.

Le nom de "Falstaff" a été retenu par Shakespeare après bien des hésitations : en effet  dont les familles "Oldcastle" et "Fasltolf" veillaient de près prêtes à denoncer toute calomnie. En fait, si le nom "Shakespeare" contient à la fois "Shake" et "spear" (c'est quelque chose comme "remue-pique"), Falstaff évoque deux références : " False" et "staff" avec toutes les  significations imaginables.

Dans la pièce de Shakespeare, Falstaff est là pour tenir le rôle du gros comique mais  se révèle avoir une personnalité hautement  complexe, sans doute beaucoup plus que ne l'avait initialement envisagé l'auteur . Initialement, cet obèse ventripotent vaniteux, vantard, et lâche n'était qu'un bouffon, passant le plus clair de son temps dans la Taverne de la "Tête du sanglier[1], buvant sans relâche en compagnie des personnages les plus douteux, vivant d'argent volé ou emprunté. Son emblème est d'afficher un  appétit est insatiable pour la nourriture, la boisson …et les femmes…

En fait, l'accueil triomphal fait par le public dès les premières representations a tout changé : ainsi, Shakespeare qui avait donné à sa pièce le titre de "Henry IV (première partie) va lui donner une suite intitulée ""Henry IV (deuxième partie), où Falstaff réapparait en  précepteur bouffon.[2]

Dans la première partie d'"Henry IV", Falstaff est un clown aviné mais génial : sa sagesse et son sens de l'humour fascinent. Il va devenir le "mentor" du prince Hal, enseignant à son élève les réalités de la nature humaine.

Dans la seconde partie, cependant, Falstaff a changé du tout au tout. Il n'y a plus aucune flamboyance chez lui et son intimité avec le prince Hal s'est estompée. D'ailleurs,  il ne partage plus que deux scènes avec le prince, la scène de la taverne (Acte II scène 4) et celle de son rejet par le prince devenu le roi Henri V (acte V scène 5). Certes, Falstaff occupe encore une place importante (637 vers, soit 5.477 mots, mais il est évident que Bardolph, l'ivrogne et Pistol le fanfaron sont devenus à présent  les principaux personnages comiques

Falstaff va réapparaitre dans "Les Joyeuses Commères de Windsor" mais il a changé du tout au tout.  Certains spécialistes de Shakespeare tels Harold Bloom[3] considèrent que le Falstaff des "Commères" n'est pas celui d'"Henri IV" mais un "imposteur" dénué d'esprit, d'intuition et, surtout, du sens des réparties. C'est un nigaud qui se fait ridiculiser par les femmes qu'il voudrait séduire.

Finalement, Falstaff termine sa vie dans "Henry V[4] et   sa mort est annoncée par Mrs Quickly en termes qui rappellent ce que dit Platon sur la mort de Socrate.

Par la suite, le personnage de Falstaff est resté populaire bien après que Shakespeare soit mort. Ainsi après la fermeture des théâtres décidée par le gouvernement puritain de Cromwell en 1642, les comédiens, continueront à jouer des spectacles appelés "drolls" montrant les personnages immortels de Shakespeare, tels que Simpleton le forgeron, John Swabber le marin, Clause le mendiant, Bottom le tisserand sans oublier Falstaff, toujours accompagné d'une hôtesse, mais qui a perdu son obésité…

SYNDROME D APNEE DU SOMMEIL ("S.A.S.)

Le "syndrome d'apnée du sommeil" ("SAS") publié pour la première fois en 1981 par Colin Sullivan [5]est caractérisé par des épisodes d'arrêt du flux respiratoire (apnée) ou une diminution de ce flux (hypopnée) survenant durant le sommeil. Ce trouble est souvent invalidant et peut dans certains cas entraîner la mort.

Ses causes sont diverses mais peuvent être classées en deux catégories :

.Hypopnée obstructive associée le plus souvent  à une obésité ou à un syndrome métabolique : c'est le "syndrome d'apnées obstructives du sommeil" ("SAOS"). L'apnée est dite " obstructive " quand elle résulte d'efforts respiratoires pour lutter contre une obstruction des voies aériennes supérieures : nez, bouche, pharynx, larynx. Elle représente 90% des syndromes d'apnées du sommeil.

. Hypoppnée neurologique, par anomalie du centre de contrôle de la respiration. Il  n'y a pas dans ce  cas la notion d'effort d'inspiration comme dans le cas précédent. C'est le "syndrome d'apnées centrales du sommeil" (" SACS ").

FALSTAFF ÉTAIT IL ATTEINT DU "S.A.S" ?

La description que fait Shakespeare de son célèbre héros, Falstaff, son apparence physique aussi bien que  sa personnalité incitent à envisager retrospectivement le diagnostic du "Syndrome des apnées du sommeil" :

Dans l' acte II, scène 4 de "Henri IV" [6]

Peto soulevant, après la sortie du sheriff,  la tapisserie qui cache l'ivrogne, s'écrie  " Falstaff! Il est profondément endormi derrière la tapisserie : il ronfle comme un cheval". Le prince Henry lui répond "Ecoute donc comme il respire péniblement"[7]

Falstaff (parlant de lui-même) : "Un homme assez enveloppé, je dirais, corpulent, toujours de bonne humeur avec un regard bienveillant et un maintien très aristocratique. Il a je crois quelque chose comme cinquante ans, ma chère Dame."[8]

Dans l'Acte I Scene 2 de Henri IV"

Falstaff : "A présent, Hal, quelle heure est il?"

Prince Henry " Tu as l'esprit si fort épaissi à force de t'enivrer de vieux vin d'Espagne, de te déboutonner après souper, et de dormir sur les bancs des tavernes l'après-dîner, que tu ne sais plus demander ce que tu as véritablement envie de savoir. Que diable as-tu affaire à l'heure qu'il est? A moins que les heures ne fussent des verres de vin d'Espagne, les minutes autant de chapons, à moins que nous n'eussions pour horloges la voix des ribaudes, pour cadrans les enseignes de tabagies, et que le bienfaisant soleil lui-même ne fût une belle et lascive courtisane en taffetas couleur de feu, je ne vois pas de motif à cette inutilité de venir demander l'heure qu'il est.".[9]

Dans l'ensemble le personnage de Falstaff est une bonne illustration du syndrome "SAS" mêlant obésité, somnolence et ronflements

Cependant l'apnée élément majeur du syndrome, n'est pas clairement mentionnée chez Shakespeare.

Pour rester dans le contexte littéraire la description la plus complète du "SAS" se trouve  chez Dickens : dans les "Aventures de Mr Pickwick"[10] : un des personnages, le jeune Fat Joe, domestique de Mr Wardle, gentilhomme rural, propriétaire de Manor Farm à Dingley Dell est présenté  comme une curiosité de la nature. C'est un jeune garçon étonnamment gras, rougeaud, fort goinfre et souffrant d'une somnolence irrésistible : à tout moment, même en parlant, il s'assoupit et se met à ronfler doucement, menton sur la poitrine

Le problème de l'apnée du sommeil chez les obèses était bien connu des Anciens : ainsi, ce que relate Diodore de Sicile[11] du roi Dionysios d'Héraclée qui régnait au IIIème siècle AJC sur la Bithynie[12] : cet énorme monarque s'endormait sans arrêt et des esclaves armés de longues aiguilles de cuivre avaient la tache difficile de le sortir de son sommeil.

LES VISAGES MULTIPLES DE FALSTAFF

Le personnage inventé par Shakespeare d'un noble bouffon, à l'esprit bouillonnant mais aussi, à l'appétit insatiable en toutes choses, a toujours connu depuis la création de la pièce, les faveurs du public

Iconographie

Falstaff a inspiré bien des artistes. Il faut d'abord citer les dessins George Romney et de  Thomas Rowlandson,  montrant les interprètes  du  rôle, tels John Henderson (1747-1785). Vient ensuite une iconographie particulièrement riche :

Adolph Schroedter (1867)

Eduard von Grützner: Falstaff mit großer Weinkanne und Becher (1896)

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Francis Philip Stephanoff :

Afficher l'image d'origine Falstaff and Mistress Quickly (1840)

 

Afficher l'image d'origine      Falstaff at Herne's Oak (1832)

 

 

Littérature

Au moins cinquante ouvrages ont été inspirés par l'oeuvre de Shakespeare, ainsi :

"Le mariage de Falstaff" (1766), par William Kenrick : pour retrouver quelque argent après le départ du prince Hal, Falstaff est forcé d'épouser Ursula (un personnage brièvement mentionné par Shakespeare dans la seconde pièce)

Falstaff: pièce en vers en cinq actes et sept tableaux, .de Jacques Richepin , fils de Jean Richepin, jouée au théâtre de la Porte-Saint-Martin en 1904

Musique

Falstaff est tout aussi présent ici :

Pas moins de cinq opéras :

Antonio Salieri : "Falstaff, ossia Le tre burle" (1799)

Michael William Balfe : "Falstaff" (1838).

Giuseppe Verdi : "Falstaff" (1893) sur un livret d'Arrigo Boito

Gustav Holst "At the Boar's Head" (1925)

Ralph Vaughan Williams : "Sir John in Love" (1929)

Un opéra-comique d'Otto Nicolai, sur un livret de Salomon Hermann Mosenthal: "Die lustigen Weiber von Windsor" (1849).

"Le Songe d’une nuit d’été", d'Ambroise Thomas (1850) où apparait Falstaff en compagnie… de Shakespeare et de la reine Elizabeth.

Beethoven a écrit une série de variations pour piano sur un duo du "Falstaff "de Salieri, "La stessa, la stessissima".

Edward Elgar a composé en 1913 une pièce symphonique inspirée par les deux pièces de Shakespeare consacrées à Henry IV.

Cinema

Dès les débuts du cinéma, en 1911 (!!), Henri Desfontaines tourne une version de "Falstaff produite par la Société Eclipse avec, en vedettes, Denis d'Inès, Françoise Rosay, …et une jeune actrice Louise Willy qui n'était autre, selon toute probabilité que …Colette

En 1964 Michel Cazeneuve réalise une version de "Falstaff" avec le ténor Luigi Alva

En 2013,: l'opéra de Verdi est filmé par le metteur en scène canadien Robert Carsen

A la même date, François Roussillon tourne la version de l'opéra donnée au Festival de Glyndebourne avec l' Orchestre philharmonique de Londres.

CONCLUSIONS

L'apnée du sommeil existe, aussi loin que remontent les textes, depuis les débuts de l'humanié. Reste à expliquer le lien mystérieux qui associe surpoids, ronflements et troubles du sommeil.

De nombreux travaux sont en cours, en France et dans le monde et ce syndrome invalidant aura tôt ou tard son explication.

BIBLIOGRAPHIE

Drouet Pascale "Un avant-goût de Harry & Jack: Entretien avec Édouard Lekston". Shakespeare en devenir" (In Les Cahiers de La Licorne - Shakespeare en devenir | N°7 – 2013)

Fleissner RF. "Putting Falstaff to rest: "tabulating" the facts" (Shakespeare Stud. 1983;16:57-74.s)

Kryger MH. "Sleep apnea. From the needles of Dionysius to continuous positive airway pressure".( Arch Intern Med. 1983;143:2301-2303

Lausin Philippe: "Traitement du syndrome d'apnee obstructive du sommeil par ortheses endobuccales" (Thèse de Doctorat dentaire, Nancy, 30 juin 2005)

Lavie Peretz : "Restless nights : Understanding snoring and sleep apnea" (Ed. Yale, U. Press, 2003)

Venet Gisèle : "Falstaff, du "cerf gras" au "pourpoint rembourré de paille" : les paradoxes de l’excès" (Sté Fr. de Shakespeare, 25, 2007)

 

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[1] "The Boar's Head Inn" était une taverne du centre de Londres, avenue Eastcheap

[2] Parmi les traductions françaises : Le roi Henri IV traduit par Emile Montegut en 1869

[3] Harold Bloom " Shakespeare: The Invention of the Humane. New York: 1999"

[4] "Henri V", acte II, scène 3

[5] Sullivan CE, Issa FG, Berthon-Jones M, Eves L (April 1981). "Reversal of obstructive sleep apnoea by continuous positive airway pressure applied through the nares". Lancet 1 (8225): 862–5.

[6] La traduction de "Falstaff" donnée par Victor Hugo est disponible sur "https://fr.wikisource.org/wiki/Henry_V/Traduction_Hugo,_1873

[7] Peto: "Falstaff is fast asleep behind the arras and snorting like a horse." Prince: "Hark! How hard he fetches breath." Act II, scene 4, page 22, Ed. Sparknotes)

[8] " A goodly portly man, i' faith, and a corpulent; of a cheerful look, a pleasing eye, and a most noble carriage, and, as I think, his age some fifty, or, by 'r Lady" (Act II, scene 4, page 18, Ed. Sparknotes)

[10] "The Posthumous Papers of the Pickwick Club" de Charles Dickens pblié en 1836 (Ed. Chapman & Hall)

[11] Diodore de Sicile Bibliotheca, xv. 81, xvi. 36;

[12] La Bithynie est en Asie mineure, au nord de l'actuelle Turquie

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Date de dernière mise à jour : 13/02/2016

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