Garcia da Orta

GARCIA DA ORTA (1500-1568) FONDATEUR ET MARTYR DE LA MEDECINE TROPICALE

André J. Fabre                     Octobre 2012          

 Garcia da Orta[1] appelé aussi da Horta, Horto, Orto ou del Huerte, était né au Portugal, à Castelo de Vide, près de Portalegre. Son père, Fernao Isaac da Orta, riche marchand, et sa mère, Leonor Gomes, tous eux israélites originaires de Valencia de Alcántara en Estramadura, avaient dû se réfugier au Portugal, sous le règne de Ferdinand et Isabelle d'Espagne en 1492, lors de la conversions forcée des "Cristaos Novos", les "Nouveaux Chrétiens".

 L'étudiant de Salamanque devient médecin à Lisbonne

 Garcia fait d’abord ses études en Espagne, dans les facultés de Salamanque et d’Alcalá  de Henares, la patrie de Cervantès, puis se rend à  Salamanque pour y apprendre la médecine, les arts et la philosophie. Passionné par les études, il s'initie à la pharmacopée arabe, discute des auteurs grecs, latins et s'intéresse aux œuvres des grands auteurs de Perse.

Couvert de diplômes il revient au Portugal en 1523, deux ans après la mort de son père, et s’installe comme médecin dans sa ville natale de Castelo de Vide puis, à partir de 1526 à Lisbonne même, où il accède, en 1530, à la chaire d'enseignement de la Logique philosophique.

 Médecin aux Indes

 A présent, l'inquisition menace et la chasse aux "mauvais catholiques" commence, Garcia décide, pour échapper aux persécutions, de quitter son nouveau pays. Il était interdit aux "Nouveaux Chrétiens" d'émigrer mais Garcia va parvenir, en 1534, à se faire engager comme médecin à bord du vaisseau amiral du gouverneur des Indes, Martim Afonso de Sousa, le conquérant du Brésil.

Garcia da Orta prend part à différentes campagnes de la flotte portugaise, puis, en 1538, s’installa aux Indes, dans la capitale de l'empire portugais d'Orient, à Goa.

A Goa

 Goa, actuel Panaji ou Pandjim, jadis Villanova-da-Goa situé sur une île, dans l'ancien Bedjapour (Bijapur), au Sud de Bombay, sur la côte Ouest dite Malabaretait le chef-lieu des possessions portugaises en Inde. Elle a remplacé l'ancienne Goa (Velha Goa ou Ela), un autre port situé à 9 kilomètres de là, dans la même île. Pandjim, habitée au XVIe siècle par une population arabe, fut prise par Albuquerque en 1510 et devint la capitale des Portugais  en Inde, Cette ville a joué le plus grand rôle dans tout le XVIe siècle. Sa décadence date de l'époque où les Anglais enlevèrent aux Portugais leurs possessions. dans les Indes. Elle fut abandonnée au XVIIIe siècle, à la suite d'une épidémie.

 Goa, la "ville dorée", la "Goa Dourada" émerveillait ses visiteurs par sa richesse et le dicton l'assurait : "Celui qui a vu que Goa n'a pas besoin de voir Lisbonne". A une époque où le monde commercial restait encore centré sur l'Orient, c'était le grand carrefour où se croisaient les négociants de tous les pays, non seulement Portugal ou Espagne mais encore Italie, Grèce, Perse et toutes les régions d’Asie.

 Da Orta médecin de Goa

 La carrière de Garcia va  connaître un succès éclatant: Il devient médecin du sultan d’Ahmednagar, Burhan Shah, puis de divers vice-rois et gouverneurs portugais. Un de ses patients va aller jusqu''à lui offrir un cadeau royal : l'île de Bombay, appelée de nos jours Mumbay, mais Garcia  n'aura  jamais l'occasion d'y vivre.

Garcia va, durant sa brillante carrière aux Indes, partager son temps entre la médecine et le commerce des marchandises dont regorgeaient les bazars de Goa : les perles et le corail de Bahreïn, la porcelaine et la soie de Chine, les drogues et les épices de l'archipel malais, les plantes médicinales et les pierres précieuses venues des contrées les plus lointaines.

En 1540, à l'âge de 40 ans, il épouse la fille d’un riche marchand espagnol, Brianda de Solis. Le mariage, apparemment ne fut pas des plus heureux mais Garcia en eut deux filles dont on ignore le destin

Il édifia pour sa famille une demeure luxueuse, la Quinta, et avait fonde un jardin botanique sur l'île de Bombay[2]  pour  y expérimenter la culture des plantes médicinales exotiques. A cette fin, il avait créé un réseau personnel d'agents commerciaux dont la mission était de lui faire parvenir  les plus beaux et les plus intéressants spécimens végétaux de tout le monde oriental.

Dans le même temps, il parvint à rassembler une documentation exceptionnelle, ainsi qu'il le dit lui-même, sur les "choses et les gens de l’Inde". Ce savoir unique fera l’objet d’un livre, son seul ouvrage connu: "Le colloque des simples et des drogues de l’Inde" dont le sous-titre est explicite : "Conversations sur les simples, les drogues et les substances médicinales de l’Inde"). Le livre fut édité à Goa même en 1563

 Une encyclopédie sur l'Inde du XVIème siècle[3]

 Ce livre relate un dialogue fictif entre Garcia et un ami médecins, le Dr Ruano venu de Salamanque. En réponse aux questions de son interlocuteur, Orta développe ses commentaires sur tous les points susceptibles d'intéresser le lecteur.

Un index thématique détaille par ordre alphabétique une liste des produits les plus divers de l'Inde: aliments, animaux, boissons, coquillages, épices  , insectes, maladies, métaux, minéraux, pierres précieuses, plantes, religions et terres, Autant de chapitres, ou plutôt de "colloques" intitulés, par exemple,  "De l’ivoire et de l’éléphant", "De la laque", "Du diamant". Dans chaque Colloque, Garcia se livre à d’intéressantes digressions sur la société indienne, évoquant peuples, religions et croyances, villes et batailles, "toutes choses, dit-il, qui relèvent moins de la médecine que de l’histoire mais qui, pour certaines, sont bonnes à savoir.

En ce qui concerne les plantes médicinales de l'Inde, il ne s'agit pas de recettes phytothérapiques mais d'un vrai travail de botaniste effectué deux siècles avant Linné ou Lamarck.

Un total de 45 plantes médicinales, allant de l'aloès (Aloe vera) au zédoaire (Curcuma zedoaria), est présenté sous une forme très didactique : d’abord les appellations et étymologie, puis provenance des substances et emplacement de leurs marchés. Arrive ensuite l'étape de l’identification botanique faisant appel, comme chez les Anciens, aux critères analogiques relatifs aux différentes parties de la plante. En dernier lieu, vient la partie la plus importante de l'exposé : la gamme des utilisations médicinales de la plante et des modalités de sa prescription.

On notera que, pour la première fois dans la littérature médicale des pays occidentaux, est présentée dans un ouvrage didactique, une longue description des effets du cannabis et du cannabisme.

Le livre donne une place importante aux maladies tropicales et notamment le choléra : on trouve, dans le Colloque, une description clinique qui devrait faire date dans l'Histoire de la médecine : "Le pouls est très faible et ne peut guère être perçu. La peau est couverte de sueurs froides. Le patient se plaint d'une soif ardente. Les yeux sont enfoncés dans les orbites, le malade ne peut trouver le sommeil. Il présente diarrhée et vomissements incessants et se plaint de crampes au niveau des membres inférieurs. L'issue est en général, fatale en une seule journée.. J'ai connu un patient qui n'a pas duré plus de 10 heures, et ceux qui durent plus longtemps ne vont pas au-delà de  quatre jours". C'est dans ce chapitre que se situe le compte-rendu de la première autopsie effectuée sur le territoire indien.

C'est dans les "Colloques" que se trouve la première mention, dans la littérature de l'Occident, des merveilles de Gharapuri,  île située près de Bombay sur la cote est du port, appelée "Cité des grottes" ou encore "Elephanta". Ce  nom  avait été donné après la découverte par les navigateurs portugais d'une énorme statue d'éléphant qui fut ensuite découpée en morceaux pour être amené à Bombay puis replacée ensuite dans son site original. La partie principale de la grotte contient plusieurs  représentations de le Trinité hindoue : Brahma, Shiva, Vishnu . Garcia  da Orta en avait fait la description suivante : "Une autre pagode, la plus belle, est sur l'île appelée "Pori" que nous appelons l'"Ile de l'Eléphant. Là est une colline et en haut une demeure souterraine creusée  dans le roc. Partout sur les murs se trouvent des images sculptées dans la pierre: éléphants, lions, tigres et êtres humains, quelques unes ressemblant aux Amazones et bien d'autres formes toutes aussi  bien sculptées. "

Enfin, on ne sera pas peu surpris de voir apparaître dans ce livre Luis de Camoens : le grand poète portugais séjourna à Goa de 1550 à 1570:et tout prête à croire qu'il ait pu y rencontrer Garcia de Orta. Camoens avait écrit dans un poème dédié au Comte de Redondo, Vice-roi des Indes, cer hommage à Garcia da Orta : "Rends hommage à la Science Antique qu'Achille tenait en si haute estime. Regarde car tu dois t'intéresser aux travaux de notre époque et aux fruits du "jardin" (ici, jeu de mots sur "Horta"/"Orta") où fleurissent les plantes inconnues de nos savants. Regarde ces plantes que les sorcières, Médée et Circé n'ont pu découvrir parce que les lois de la Magie les avaient  aveuglées."

 Dans les bras Sainte Inquisition

 En 1549, la mère et deux des trois sœurs de Garcia (Violante, Catarina et Isabel ) avaient pu s’échapper du Portugal, où elles étaient emprisonnées et arrivèrent à Goa mais ce fut pour leur malheur.

La Sainte Inquisition était là qui les attendait : en 1565, les persécutions contre les "Nouveaux Chrétiens" commencèrent à Goa et Catarina, une des sœurs de Garcia fut brûlée vive sur un bûcher en 1569.

Quant à Garcia lui même, décédé quelques mois plus tôt, la condamnation ne put être prononcée qu’à titre posthume : en 1580, ses restes furent exhumés et brûlés sur la place publique en témoignage d’Auto Da Fé[4].

 Comment Garcia de Orta est il sorti de l'oubli

 L'ouvrage serait tombé dans l’oubli si un médecin botaniste français, Charles de Lécluse, ne l’avait découvert par le plus grand des hasards au cours d’un de ses voyages au Portugal.. Conscient de l’intérêt scientifique du "Colloque sur les plantes des Indes", de Lécluse décida, en 1567, de le traduire en latin car, nous dit-il, "J’étais désolé que le livre soit écrit dans une langue que peu compréhensible...." Voilà comment ce livre étonnant a pu parvenir jusqu’à nous.

Il ne reste plus rien, à Goa, qui rappelle le souvenir de Garcia da Orta, en fait, il ne reste plus rien de l'ancienne splendeur de la ville si ce 'est une demi-douzaine d'églises monumentales dont l'une, la basilique du Bon Jésus (Basílica do Bom Jesus) construite en 1605, abrite, sous la garde de deux angelots de marbre, la châsse imposante où se tient  le corps momifié de saint François Xavier.

De Garcia da Orta lui-même il ne reste que le nom donné à un modeste petit  jardin public de Panaji, capitale de l'État de Goa.

 

a.fabre.fl@gmail.com


[1] Voir, sur la vie de Garcia da Orta : Boxer, C. R. Two pioneers of tropical Medicine : Garcia d’Orta and Nicolás Monardes. London: Wellcome Historical Medical Library, 1963.

[2] Les îles de Bombay furent, un siècle plus tard, offertes au roi Charles d'Angleterre au moment de son mariage avec la princesse portugaise Catarina Borganza.

[3] Colloque sur les plantes de l'Inde. Paris  Actes Sud, 2004, Collection Thesaurus, traduction Sylvie Messinger-Ramos, Françoise Marchand-Sauvagnargues et Antonio Ramos,

[4] La Sainte Inquisition était arrivée à Goa en 1560 pour  s'y maintenir jusqu'en 1812 : plus de 16.000 personnes, parmi lesquelles beaucoup d'Indiens, sont ainsi passées en jugement, 57 arrêts de mort ont été prononcés et 64 personnes furent  brûlées en effigie.

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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