Grande Peste de Marseille de 1720

 LA GRANDE PESTE DE MARSEILLE 

 CONFRONTATION AVEC LES AUTRES EPIDEMIES EN EUROPE OCCIDENTALE*

André J. Fabre                     Octobre 2012               

L'épidémie de peste de 1720 à Marseille est restée célèbre 

Le 1er juillet 1720 arrivait à Marseille un bateau de transport, le Grand Saint Antoine en provenance d'Orient avec un chargement de soieries précieuses. Du fait des législations en vigueur a l'époque, ce bateau aurait du être mis en quarantaine mais, après de longs atermoiements, les armateurs obtiennent que le navire soit ancré à l'île de Pomègues, puis à l'île de Jarre mais une partie de la cargaison, sortie en fraude, commence à circuler dans Marseille.

Le 20 juin 1720 l'épidémie éclate, encore limitée au début au Vieux Port elle s'étend rapidement pour prendre des proportions catastrophiques. En quelques semaines, la moitié de la population a péri. Les hôpitaux et même les cimetières sont débordés. On creuse à la hâte d'immenses fosses communes pour déposer les cadavres qui jonchent les rues. Une très belle toile de Michel Serres en rappelle le souvenir[1].

La peste gagne toute la Provence et c'est l'intervention énergique de l'état, des mesures très strictes d'isolement sous le contrôle de l'armée. Un mur long de plus de 100 km vient ceinturer la ville. Un arrêt du Conseil d’État daté du 14 septembre 1720 interdit de quitter Marseille sans certificat sanitaire et bloque les ports de Marseille et de Toulon. Pour la première fois en France, des mesures sanitaires sont prises par l'Etat.

Des le mois d'octobre, le reflux survient mais l'épidémie aura fait un nombre énorme de victimes, au moins 120 000 personnes pour une population de 400 000 (Marseille y compris).

Parmi la très importante somme de travaux consacrés à cette épidémie, il faut surtout citer les fouilles archéologiques réalisées par Michel Signoli[2] de Marseille sur une fosse commune des anciens jardins du couvent de l'Observance. Près de deux cents squelettes ont été exhumés entre août et septembre 1994 et ont fait l'objet d'études anthropologique et paléomicrobiologiques qui ont confirmé sur des restes de pulpes dentaires la présence de l'ADN du bacille de la peste.

Il nous a semblé intéressant de confronter le drame de Marseille à d'autres épidémies de peste observées en Europe à la même époque, à Milan (1629–1631), Séville (1649) et Vienne (1679–1670s) mais surtout Venise (1630-1631), Londres (1665-1666) et Moscou (1771-1772).

 Epidémie de Venise

L'épidémie de Venise de 1630-1631 se situe dans une longue suite de vagues épidémiques.

Les malades et tous les suspects de peste étaient mis en quarantaine dans des lazarets: d'abord le Lazzaretto Vecchio situé près du Lido, puis, en 1468, le Lazzaretto Nuovo, situé en face de l'île de Sant'Erasmo.

 En 1575-1576, Venise avait déjà connu en une épidémie de peste sévère ayant nécessité la prise de mesures draconiennes instaurant un couvre-feu et l'interdiction à tous les titulaires d'une charge publique de quitter leur poste. On dut construire un village flottant sur plus de trois mille barques. Au-dessus de ce lieu spectral, baigné de fumigations odoriférantes de romarin et de genévrier destinées à purifier l'air, flottait un drapeau qu'il était interdit de dépasser et à côté, un gibet pour ceux qui n'obéiraient pas aux ordres : "Il ne se passait pas un jour, nous dit un chroniqueur de l'époque[3], sans que ne soient remorquées au moins cinquante barques pleines de gens mis en quarantaine et tous joyeusement acceptés et salués, à la grande exultation de chacun qui souhaitait aux arrivants de ne pas perdre courage, parce qu' ici on ne travaillait pas et qu''on était au pays de Cocagne.'' En 1577, pour obtenir l'intercession divine et hâter la fin de l'épidémie[4], le Sénat fait construire à La Giudecca, sur les plans du Palladio, une magnifique église, le Rédempteur.

Encore plus dramatique a été l'épidémie de 1630 amenée par la Guerre de Trente Ans. Après une trêve des mesures sanitaires accordée pour le Carnaval, l'épidémie avait repris au printemps. Là encore l'évolution va être très rapidement meurtrière : 46.000 des 94.000 habitants de Venise vont périr. En octobre 1630, le Sénat décide de la construction à l'extrémité sud du Grand Canal d'une Basilique consacrée à la Vierge Marie, "salut des malades", La Salute.

Les sites funéraires du Lazzaretto Vecchio ont été l'objet de travaux intéressants menés par des chercheurs du CNRS[5]. Ainsi, 84 sépultures ont été mises au jour et plus de deux mille squelettes exhumés et analysés.

 Epidémie de Londres

L'épidémie de Londres de 1665-1666 se situe prés d'un un demi-siècle avant celle de Marseille.

D'autres épidémies de peste étaient déjà survenues, en particulier en 1603 et 1636 : on retrouve à Londres comme à Marseille la notion d'un port très actif sillonné de ruelles étroites.

La "Grande Peste" est arrivée en 1665 dans le port de Londres véhiculée par des balles de coton arrivant d'Amsterdam où la peste sévissait depuis 1663. D'abord limitée aux quartiers les plus pauvres, l'épidémie prend des proportions cataclysmiques : elle début au printemps mais, dès la mi-juillet, on enregistre mille décès par semaine. Les habitants épouvantés tentent de fuir Londres par tous les moyens et le roi Charles II lui-même quitte la ville avec sa famille.

Des mesures d'urgence sont prises : les médecins ainsi que toutes les personnes ayant charge de malades devaient porter des robes de couleurs spéciales, les domiciles où un nouveau cas survenait devaient rester sous surveillance durant quarante jours qui suivaient la guérison (ou la mort...), les lettres et tout courrier venant de Londres étaient soumis à fumigation.

A la fin de l'automne commence à refluer mais l'épidémie a fait au moins 70.000 victimes.

Un nouveau drame était proche : dans la nuit du 2 septembre 1666, survient un incendie d'ampleur historique, mais les chroniqueurs de l'époque y ont vu l'assainissement de leur ville : de fait, plus aucune épidémie ne s'observera par la suite.

Témoignages intéressants : Samuel Pepys[6] qui fournit un compte rendu de la peste dans son Journal, et Daniel Defoe[7] qui a publié en 1722 un récit fictif de l'épidémie en s'aidant de souvenirs familiaux.

Peste de Moscou

La peste de Moscou survient un demi-siècle après celle de Marseille, en 1771.

Cette fois, la peste ne vient pas de la mer mais est amenée par les troupes ayant pris part à la guerre russo-turque de 1768-1774.

En novembre 1770, les premiers cas de peste s'observent dans un hôpital militaire de Moscou mais la Grande Catherine refusa d'en faire connaître l'existence. En février 1771 l'épidémie se propage dans une entreprise textile de Moscou. Dans un premier temps tout a été fait pour cacher la vérité : les cadavres étaient enterrés secrètement chaque nuit mais bientôt les employés, pris de paniqué s'enfuient à travers toute la ville. En mars, le pouvoir a dû reconnaître la réalité de l'épidémie en décidant une quarantaine mais une grave disette est alors survenue. Début septembre, la peste faisait un millier de victimes par jour. Les morts jonchaient les rues et il fallut utiliser les détenus des prisons pour enterrer les cadavres.

A la mi-septembre les habitants de Moscou, poussés par la famine, se révoltent. L'émeutes s'est poursuivie durant trois jours avant que le favori de la Grande Catherine, le comte Orlov, ne parvienne à contrôler la situation à la tête de son armée. En même temps, les conditions d'application de la quarantaine étaient notablement assouplies et une commission médicale d'enquête mise en place.

L'épidémie qui avait fait 200.000 victimes, à Moscou et dans sa région, eut un retentissement considérable dans les milieux scientifiques de l'époque : le rapport établi par un médecin belge alors établi à Moscou, Charles Mertens[8].

 Conclusions 

Confrontation des épidémies de peste en Europe

 1630 Venise  Soieries venues d'Orient     45.000 morts Suites immédiates : Création des lazarets

1665 Londres Textiles venues d'Amsterdam 70.000 morts Suites immédiates : Incendie de Londres

1720 Marseille Textiles venues de Smyrne  120.000 morts Suites immédiates : le Mur de la Peste

1771 Moscou  Textiles venus de Bessarabie 200.000 morts Suites immédiates : Révolte des affamés

 Beaucoup de points communs

A l'analyse rétrospective des épidémies de peste en Europe occidentale d'avant l'ère industrielle, plusieurs points sont à souligner :

Conséquences sanitaires de l'ouverture faite en Europe, après le Moyen Age, au commerce international. Adrien Proust qui avait dénoncé, il y a plus d'un siècle, les risques épidémiques des échanges internationaux[9].

Evolution cyclique des épidémies de peste marquant une forte récurrence pour le printemps et l'été.

Rôle des infestations murines parasites liées au développement des dépôts textiles dans les ports. Ainsi, Marseille porte de l'Orient largement ouvert au commerce des textiles provenant de Smyrne et de Syrie, foyers endémiques de peste.

 la Grande Peste de Marseille possède cependant de nombreux caractères spécifiques

Les conditions de survenue de l'épidémie : Marseille était un port largement ouvert au commerce des textiles[10], et particulièrement des textiles venus d'Orient, foyer endémique de peste.

Les mesures sanitaires prises à Marseille : construction d'une "ceinture sanitaire" : le "Mur de la peste", s'étendant sur 27 Kms dans les Monts de Vaucluse, doublé en 1724 d’une seconde muraille à douze mètres de la première puis, en 1825, d'une troisième enceinte.

Etudes paléomicrobiologiques: comme l'ont montré les travaux de Michel Signoli sur les sites funéraires de Marseille[11], un nouveau champ d'investigations a été ouvert par la biologie moléculaire, à l'exploration des sites archéologiques.

 A l'analyse rétrospective des épidémies de peste en Europe occidentale d'avntl'ère industrielle, plusieurs points sont à souligner :

Tout d'abord, les conséquences sanitaires de l'ouverture faite depuis le Moyen Age au commerce international : Adrien Proust avait déjà dénoncé, il y a plus d'un siècle, les risques épidémiques des échanges internationaux.

Un des caractères les plus marquants des épidémies de peste est leur répétition cyclique marquée d'une forte récurrence au printemps et en été.

En conclusion, il convient d'insister sur le fait que la peste reste une maladie sans cesse émergente : les derniers cas observés en France datent de 1945[12] mais la dernière épidémie au Congo ne date que de 2006[13]. Faut-il enfin rappeler que la peste a, hélas, pris place à notre époque, dans l'arsenal des armes biologiques[14]. 

 

a.fabre.fl@gmail.com

Notes

[1] Le Chevalier Roze déblayant la Tourette  au plus fort de la peste par Michel Serre (Musée Atger, Montpellier). En arrière plan du tableau s'aperçoit l'ancienne cathédrale de la Major

[2]  Laboratoire "Adaptabilité humaine : biologie et culture" de l' UMR CNRS 6578 de Marseille

[3] Francesco Sansovino. Venetia citta nobilissima et singolare,  Descritta in XIIII. Libri

[4] Une des victimes les plus célèbres de l'épidémie avait été, en aout 1576, Le Titien

[5]  Michel Signoli et Catherine Rigeade. La peste au temps des Doges .Journal du CNRS - N°197 - Juin 2006

[6] Samuel Pepys (1633- 1703)  haut fonctionnaire de l'Amirauté et  membre du Parlement qui a laissé un Journal où sont relatés méticuleusement tous les évènements des années 1660

[7] Daniel Defoe (1660-1731) célèbre auteur de Robinson Crusoé et Moll Flanders qui publia en 1720 un ouvrage de fiction basé sur des récits familiaux de la Peste de Londres.

[8] Charles Mertens. Traité de la peste, contenant l'histoire de celle qui a régné à Moscou en 1771 Paris :  Didot Le Jeune et Méquignon, 1784

[9] Proust A. Essai sur l'hygiène internationale, ses applications contre la peste, la fièvre jaune et le choléra asiatique, Paris, Ed. G. Masson, 1873

[10] Le commerce des textile a laissé sa trace dans le noms de rues à Marseille, ainsi,  la rue du Tapis Vert du nom de l'enseigne d'un magasin textile du XVIIIème  siécle  et la célèbre Canebière où se tressaient les comme son nom l'indique, les cordages en chènevis.

[11] Déjà cité

[12] Bernard L. Dounet  G., Jaujou  B. - L’épidémie de peste bubonique à Ajaccio (1945). Recueil de travaux de l’Institut

National d’Hygiène, 1948, 2, 355-375, 126 p.

[13] Plague, Democratic Republic of the Congo. Wkly Epidemiol Rec. 2006 Oct 20;81

[14] Mollaret H. L'arme Biologique ; Bactéries, virus et terrorisme, Ed. Plon, Paris, 2002

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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