Haschish, cannabis et chanvre

André J. Fabre                                                Décembre  2012

HASCHICH, CHANVRE ET CANNABIS : L’ÉTERNEL RETOUR

 

L’Histoire du cannabis est celle d’un éternel retour. Au fil des siècles, cannabis et cannabisme surgissent dans les régions les plus lointaines pour réapparaître à nouveau, fléau imprévisible mais chaque fois plus menaçant.

Le cannabis, sous les noms les plus divers (chanvre, hemp, haschisch) est l'une des substances végétales dont l’utilisation est le plus anciennement avérée : initialement récolté pour en tisser les fibres, ses propriétés singulières furent très tôt utilisées à des fins religieuses et thérapeutiques mais il est bien difficile en de situer dans le temps les débuts d'un usage hédoniste.

 

Le cannabis dans le monde Antique

C'est dire l'intérêt des récits qu'a fait, au Vème siècle avant J.C., Hérodote, de la pratique du cannabisme chez une peuplade de nomades indo-européens, les Scythes qui occupaient alors les steppes d'Asie centrale.

De nos jours, s'est popularisée partout l’idée d’un monde Antique mêlant les fumées du cannabis au stupre des orgies La vérité est quelque peu différente : certes, il existe d'amples mentions d'une utilisation du cannabis chez Dioscoride, Galien et Pline et bien d'autres auteurs de Traités sur la médecine, l'agriculture ou la cuisine : plus de 30 références peuvent être dénombrées sans y trouver la moindre allusion à une utilisation hédoniste.

Il en est de même dans les Traités de botanique, les textes mythologique, les récits de voyage et toutes les chroniques historiques des Anciens. En dehors des récits d'Hérodote, le seul témoignage irréfutable du cannabisme est archéologique : la découverte, en 1991, dans une tombe des environs de Jérusalem, datée du IVème siècle, des restes d’une très jeune femme enterrée avec, près d’elle, un fœtus : à l’évidence le témoignage d’un drame obstétrical. Près du corps, était une coupelle contenant des traces d’une substance identifiée, après analyse, comme tetrahydrocannabis : on conviendra qu’il est difficile de parler ici d’utilisation hédonisme

En résumé, tout fait penser que les Anciens redoutaient de voir arriver chez eux le cannabisme, la suite, semble-t-il, ne leur a guère donné tort

En Orient

En Orient, le statut du cannabis est longtemps resté inchangé mais tout va basculer à partir du Xème siècle lorsqu'arrive dans le monde arabe la grande vague du haschich encore amplifiée par la vogue du Soufisme, doctrine mystique prônant à la fois l'ascétisme et le recours aux drogues. A titre personnel, nous avançons l'hypothèse de ce que irruption du cannabisme en Islam n'est pas sans relation avec l’interdiction coranique de l’alcool et du vin ...

A l’"Age d’Or" de l’Islam, le cannabis est partout présent en Orient. Comment ne pas faire état de la légende "Vieux de la Montagne", le célèbre cheikh Hassan ibn al-Sabbah qui utilisait le haschich pour endoctriner ses disciples à qui la légende a donné le nom d'hashischins", pour en faire de redoutable guerriers. En Egypte seule, on estimait, à la fin du XIXème siècle, le nombre de consommateurs de haschich à plus de 12 millions

En Occident

En Occident, à l'inverse de l'Orient, la progression du cannabisme fut, à ses débuts du moins, une marche silencieuse. Il est certes difficile d'affirmer que le Moyen Age et la Renaissance aient ignoré le cannabisme mais toute affirmation dans ce domaine reste hasardeuse. Ainsi, la Bulle du pape Innocent VIII fréquemment citée comme une première référence au cannabisme, ne contient, en réalité, rien qui puisse s'interpréter dans ce sens et il en est de même des nombreux textes relatifs aux procès en "sorcellerie" du Moyen-Age et des premiers Traités de Botanique.

Cependant, dès le XVIème siècle, quelques publications donnent à penser que le cannabisme n'était pas inconnu des contemporains, ainsi le "Tiers Livre" de Rabelais qui contient un récit de voyage assez particulier puisque il s'agit de l'usage du "Pantagruelion", autrement dit le chanvre, qui en ouvre les portes. On pourrait également citer le Colloque des drogues de l’Inde publié en 1563 par Garcia da Orta où se trouve la première référence au cannabisme de la littérature occidentale et "Les beautés de l'exotisme" d'Engelbert Kaempfer médecin allemand de la fin du XVIème siècle qui ramena d'un très long périple le récit de sa rencontre aux Indes, lors de cérémonies religieuses, avec le cannabis.

 La première rencontre des Occidentaux avec le cannabis se situe en 1798, lors de la campagne d'Egypte : Bonaparte avait été, à son entrée dans Alexandrie, agressé par un fanatique en état d’ivresse cannabinique. Peu de temps après, fut édicté pr le général Menou le Décret du 17 Vendémiaire An IX (8 octobre 1800) prohibant le haschich, premier texte de loi dans ce domaine.

Le fléau allait ensuite déferler en France : en 1844 dans l'île Saint Louis, à l'Hôtel Pimodan, un "Club des Hashishins" est fondé par un médecin, Moreau de Tours, grand spécialiste de l'aliénation mentale. Toutes les personnalités marquantes des arts et des lettres venaient y défiler : Théophile Gautier a laissé le récit de cette expérience dans ses Souvenirs, Charles Baudelaire, à la suite de cette expérience, publia deux ouvrages pour en dénoncer les dangers, Gérard de Nerval, fidèle habitué des drogues, écrivit dans son "Voyage en Orient" deux nouvelles à la "gloire" du haschich. Alexandre Dumas, de son côté, n'hésite pas à montrer le Comte de Monte Cristo; alias Sinbad, servir à ses hotes une délectable "confiture de haschish" servie dans une coupelle de vermeil...

La médecine, à son tour, s'empare du cannabis : en 1829, Edmond de Coursive va lui consacrer une Thèse très remarquée. Quelques années plus tard,, le Pr. Charles Richet, futur Prix Nobel décrit dans "Les poisons intellectuels" les effets observés sur lui-même lors d'une expérimentation héroïque : il en sortira pleinement convaincu que le risque est bien réel ! En fait, à la fin du XIXème siècle apparaît une nouvelle gamme de médicaments analgésiques, sédatifs ou hypnotiques et c’en est désormais fini du cannabis médical.

Cependant, le cannabisme va réapparaître avec force dans la littérature : Alfred Jarry en 1897, raconte dans "Les jours et les nuits" l'histoire d'un déserteur sous l'emprise du cannabis, Henri de Monfreid publie en 1933 "La croisière du haschich", André Breton, en 1932, dans les "Vases communicants" fait du "rêve de haschich " un "récit surréaliste", Ernst Junger relate longuement son expérience des "paradis artificiels" dans "Approches, drogues et ivresses" (1970).

En Angleterre, dès le XVIIème siècle, le pasteur Robert Burton, dans le "Traitement de la mélancolie" proposait le recours au cannabis dans les cas les plus sévères. Un siècle plus tard, Samuel Coleridge, le poete halluciné écrivait ses plus grands poemes sous l'emprise du "bhang" qu'il faisait venir des Indes, Thomas de Quincey, le "mangeur d'opium" avait, le premier, donné au cannabis une "aura" littéraire avant de sombrer dans l'enfer de la drogue.

h    Ch. Baudelaire

 

 (AutoAuto-portrait  )

          (1867 ?)

 

Axel Munthe, fait l'aveu dans sa correspondance, d'avoir essayé du haschish lors d'un voyage en Algérie en 1887 : il le raconte lui même, mais ne renouvellera pas l'expérience..

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En 1954 Aldous Huxley publie un ouvrage, "Les portes de la perception", exposant une philosophie spirituelle largement étayée par les substance psychédélique".

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Un chapitre trop méconnu de l'Histoire des Sciences est l'œuvre de William Brooke O'Shaughnessy (1808-1889) un des personnages les plus étonnants du XIXème siècle : émigré aux Indes, il va y découvrir les propriétés pharmacologiques du haschich et son "Mémoire sur le chanvre indien" présenté en 1839 à la Société Royale de Londres, peut être considéré comme la première étude médicale du cannabis étayée par l'expérimentation animale.

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Aux Etats Unis, le cannabisme va apparaître en 1920 avec l'arrivée à la Nouvelle-Orléans de travailleurs des Caraïbes.

Une véritable épidémie de cannabisme s'ensuit où les musiciens de jazz vont tenir un rôle prépondérant.

La "marijuana" (on ne disait plus "haschich ") déferle ensuite sur tout le territoire des Etats Unis, amenant Franklin D. Roosevelt à faire voter, en 1937, une loi appelée Marihuana  Tax Act.

 

 Les Fumeurs de

        Haschish

          daumier_fumeurs de haschish

  

"      Aaaaaaaaaaaaah! !

Quel plaisir oriental! je commence a éprouver ...

 

Il me semble que je trotte sur un chameau!

 

- Et moi... je crois recevoir une bastonnade!...

 

(Honoré  Daumier)

(1845)

 

Dans les années 1960, le cannabisme va connaître une nouvelle flambée lors de l'envoi au Viet Nam des troupes américaines. Dans les années suivantes, apparait un mouvement de contre-culture où les hippies rejetaient bruyamment la "société de consommation" : en fait, ils allaient se montrer eux memes gros consommateurs mais de drogues hallucinogènes destinées à "ouvrir les frontières mentales"

La suite est bien connue : avec le mouvement de contestation étudiante né dans les Universités californiennes de 1968 surgit la "flower generation", mais les fleurs vont bientôt être remplacées par l’"herbe"...au sens "oriental" du termeLa réaction ne se fit guère attendre : en novembre 2010, les électeurs de Californie rejettent par referendum une proposition de loi destinée à légaliser le cannabis

Quelques noms illustrent l'Histoire de l'"herbe" aux Etats Unis : dans un livre au titre provoquant, "Le mangeur de Haschich", Fitz Ludlow décrivait minutieusement le "voyage" d'un drogué. Il mourra en 1870 à l'âge de 34 ans : sur son cercueil, figuraient, ainsi qu'il l'avait souhaité, deux mots : "Enfin libre...". Autre partisan acharné de la drogue, Miton Mesirow dit Mezz Mezzrow, célèbre musicien voué à la marijuana, comme tant d'autres joueurs de jazz de cette époque, Timothy Leary, ardent propagandiste des substances psychédéliques qui répétait partout  son slogan : "Turn on, tune in, drop out "("Droguez vous, soyez branché et sortez du système"). Autre douloureux prosélyte du cannabis, William Burroughs, richissime héritier de l'inventeur des machines informatiques: son livre le plus célèbre, "Le festin nu" est le récit cauchemardesque d'une descente aux enfers de la drogue.

A notre époque

Le cannabisme est devenu, dans tous les pays, un "fait de société" avec de très lourdes conséquences sur le plan sanitaire et social.

En France, les statistiques du ministère de l'Intérieur faisaient état en 2009 de près de quatre millions de consommateurs dont un sur trois "consommateur habituel" et un sur dix, "consommateur dépendant". Selon les mêmes sources, un adolescent sur trois reconnait avoir fait "au moins une fois" l'expérience du cannabis et un sur cinq en avoir consommé récemment. Depuis 1990, le nombre d'actions judiciaires concernant l'usage et le trafic du cannabis s'est multiplié par cinq. Particulièrement alarmant est le développement en France d'une production "locale" de cannabis à hauteur de dix pour cent de la consommation globale : c'est à présent dans la "France profonde" que se récolte en toute illégalité, une "herbe" cultivée dans les lieux les plus divers, entrepôts désaffectés, hangars ou même locaux souterrains, sous la lumière du néon...

Dans tout le monde occidental, la situation est tout autant alarmante : en 2010, un rapport de l'O.M.S. estimait à 150 millions le nombre des usagers du cannabis, soit 2,5% de la population mondiale. Fait capital, les plus touchés par le fléau sont les jeunes des pays riches (Amérique du Nord, Europe occidentale et Australie) où s'observe un abaissement de plus en plus marqué  de l'âge du premier "joint".

La Législation du cannabis suscite bien des commentaires : une Convention sur les stupéfiants a été signée en 1961 par tous les pays membres de l'O.M.S. De très nombreux textes de lois ont été depuis lors, édictés dans le monde entier avec des effets, sur la consommation de cannabis, pour le moins problématiques.

En France, les dispositions légales concernant le cannabis figurent dans l'article R 5181 du Code de la santé publique mais les modalités d'application ont déjà fait l'objet de plus de 500 circulaires émanant de différents ministères, principalement de la Justice, de la Santé et de l'Intérieur.

Dans ce contexte la prévention reste un objectif prioritaire centré sur le maintien au sein de la famille comme du milieu scolaire, d'un dialogue attentif avec l'adolescent menacé du  piège de la drogue. En fin de compte, l'"éternel retour" du cannabisme appelle bien des commentaires. On pourrait évoquer l'attrait de l'exotisme ou de "l’ailleurs" : tiraillé par des pulsions contradictoires, l'adolescent va chercher dans l'ivresse de la drogue une "évasion" du réel. En même temps, le fait de "fumer" va constituer pour l'adolescent une pratique sociale qui le lie au groupe par le "joint" (les mots ont parfois un cheminement étrange) du cannabis. Ainsi va s'ouvrir pour lui le piège des "paradis artificiels" : "Paradis", puisqu'il s'agit d'un refuge pour ceux qui veulent fuir les misères de la condition humaine, mais aussi "artifice" puisqu'il s'agit d'un plaisir factice coupé de toute réalité. La recherche scientifique, élément clé du "dossier cannabis" : est parvenue à déchiffrer les mécanismes complexes qui unissent, dans cerveau, la sensation du plaisir aux drogues addictives. Ce sont de véritables leurres pharmacologiques court-circuitant dans le cerveau les neuromédiateurs naturels pour obtenir une "récompense" fictive

En conclusion

De nombreux enseignements sont à retenir dans cette longue Histoire du cannabis : le fait majeur reste que les utilisateurs aient, de tous temps, si mal compris la gravité des faits. A l’évidence, il y a là une mission impérative pour les professionnels de la santé, mais aussi pour les enseignants et les familles, d'aider à sortir du piège les adolescents trop enclins à "brûler" leur vie. 

 

Dr A.J. Fabre, 40 av. Paul Doumer, Le Parc St Maur 94100,

e-mail : a.fabre.fl@gmail.com

 

 

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Date de dernière mise à jour : 15/12/2016

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