Colchique : deux millénaires d'actualité

 LE COLCHIQUE : DEUX MILLÉNAIRES  D'ACTUALITÉ 

André J. Fabre                     Octobre 2012       

Cette humble fleur des prairies humides aux couleurs blanche, rose ou violette tient une place singulière dans l'Histoire de la Médecine.

 

Déjà attire l'attention la multiplicité des noms donnés, à travers les âges et les pays : pour les botanistes modernes, c'est le Colchicum automnale (famille des Liliaceae). En grec, tout est simple, le nom fait référence au pays de Colchis, lieu supposé de naissance de la plante : "κоλΧικóν".

 

 Bien d'autres appellations étaient utilisées par les Anciens :  bulbus, hermodactylus ("le doigt d'Hermès"), ephemeron, spalax (la taupe). En Orient, le colchique était le "Suringam" tandis qu'en Europe les qualificatifs les plus étranges étaient donnés au colchique, allant de "Naked lady" chez les Anglais, "Ephemeron" chez les Grecs (on en rapprochera l'"Herbstzeitlose" des Allemands), enfin, ce qui annonce la réputation que va garder le colchique pendant des millénaires,"Tue chiens" et "Mort-chiens" en vieux français.

 

Pour brouiller encore un peu plus les pistes, bien d'autres noms donnés au colchique orientent vers de fausses pistes : "safran des prés", "safran bâtard", et autres formes de "crocus", "lys" ou "iris sauvage".

 

Sur le plan botanique, on peut définir le colchique comme une plante à bulbe qui fleurit dans les près pendant les mois d'automne. Les fleurs sont de grande taille, souvent de couleur rose, surmontant un tube allongé qui sort directement d'un bulbe. Les bulbes ont la grosseur d'une noix et sont revêtus extérieurement d'une membrane brune. Ils renferment une substance charnue et blanche d'odeur désagréable, de saveur âcre et nauséabonde. Le bulbe et la semence renferment en proportions variables selon la saison et les espèces, un alcaloïde qui, malgré sa toxicité, possède une activité remarquable dans bien des domaines thérapeutiques, la colchicine. Ainsi, nous allons le voir, le colchique va connaître, pendant plus de deux millénaires, un destin exceptionnel dans l'Histoire de la Médecine et de la Pharmacie

 

DU MYTHE A LA MÉDECINE

 

Depuis la nuit des temps le colchique garde une auréole de mystère et de drames. La tradition le fait naître dans le  pays de Colchis, sur la rive orientale de la mer Noire, là où un fleuve, le Phasis sépare l'Europe de l'Asie. En fait, il s'agit du Caucase et plus exactement, de la région de Mingrelia en Georgie.

Dans la mythologie grecque, c'était le pays de la Toison d'Or, comprenons la peau de mouton qui servait à extraire de l'eau des rivières[1] les pépites d'or qu'étaient  venus chercher Jason et les Argonautes. Bien des aventures légendaires les attendaient, comment ne pas rappeler les amours tumultueuses de Jason et de Médée, fille du roi de Colchis, pays réputé pour ses sorcières et ses empoisonneuses[2] : Médée n'était elle pas nièce de la célèbre Circé[3], elle-même fille de la redoutable Hecate  ?

Par la suite le destin du pays de Colchis allait se révéler fort riche en péripéties diverses. Il faut mentionner entre autres, le règne du  "prince des antidotes", roi du Pont-Euxin sur les bords de la mer Noire et qui n'était autre que Mithridate VI Eupator (120-63 avant J.C.). Après le règne de Trajan, le Colchis devient part de l'Empire romain et restera par la suite ce qu'il a toujours été un poste avancé pour les marchands grecs et romains.

 

1. une plante bien connue du monde Antique

 

Théophraste d'Eresos[4] (372- 287 avant J.C.), peut-être du fait de la réputation qu'avait le colchique, consacre un long développement à l'identification botanique de la plante qui reçoit le nom d'"Hermodactyle amer"[5]. Ce "doigt d'Hermès" allusion manifeste au long tube qui surmonte la fleur appelle bien des interrogations : on y a vu l'image d'un doigt déformé par la goutte mais notre interprétation personnelle irait plutôt vers l'idée d'un rappel des risques mortels encourus par l'ingestion de colchique : les traditions de la chiromancie font de l'annuaire le "doigt de Mercure", le dieu qui avait charge de guider vers l'enfer des âmes défuntes.

 

Par la suite, le colchique fait carrière dans la médecine Antique mais dans des indications "marginales" : on ne trouve aucune mention du colchique chez Hippocrate (460-377 avant J.C.)[6] qui avait cependant beaucoup traité de la goutte[7] dans ses ouvrages (13 mentions répertoriées dans l'index de l'édition Littré). Il en est de même dans les ouvrages de Celse (14 avant J.C.-37)[8], Caelius Aurelianus[9] (vers 450 ?)  et Serenus Sammonicus (vers la fin du IIème siècle) [10] . En fait, les Traités de Médecine Antique ne s'intéressaient qu'aux risques toxiques du colchique et à sa réputation redoutable. Ainsi, au IIème siècle avant J.C., un Grec d'Asie Mineure, Nicandre de Colophon. mentionne, dans son Alexipharmaque  consacrée aux antidotes[11], l'éphémère comme le "feu destructeur de Médée la magicienne". Pline (23-97)qui traite longuement de la goutte dans le De naturalis historiae[12] ne fait mention qu'une seule fois du colchique et seulement pour en dénoncer les dangers[13]. En fait, le colchique était victime de sa réputation redoutable : ainsi, au IIème siècle avant J.C., un Grec d'Asie Mineure, Nicandre de Colophon. mentionne, dans Alexipharmaque  consacrée aux antidotes[14], l'éphémère comme le "feu destructeur de Médée la magicienne"..

 

2. L'apport de Dioscoride

 

C'est Dioscoride, au Ier siècle, qui va apporter les premiers éléments d'une classification en différenciant le colchicum, au bulbe empoisonné, d'une autre plante à bulbe, celle là comestible, l'éphémère qui n'était peut être qu'un iris sauvage ou un crocus[15] ou, encore, le muscari. Voici ce qui est dit du colchique dans le De Materia Medica, au livre IV (Cap. LXXXIV)[16] : "Certains l'appellent colchicon, d'autres ephemeron. Les Romains l'appellent bulbus agrestis. Quand l'automne arrive à sa fin, la plante donne une fleur blanche. Plus tard apparaissent des feuilles qui ressemblent à celles du bulbus (esculenti)[17]mais en plus brillant. La tige a une palme[18] de hauteur et les graines sont de couleur rougeâtre. Une fois pelée la racine se montre blanche, tendre, juteuse et de goût sucré. A mi-hauteur de la tige naissent les fleurs. Cette plante se trouve principalement en Messénie[19] et en Colchide. Si on en mange, la mort survient par suffocation comme c'est le cas dans les empoisonnements par champignons. La description que nous avons donnée est destinée à éviter toute confusion entre colchique et bulbus qui, lui, est comestible. Le risque est grand pour ceux dont l'attention n'est pas en éveil car le goût du colchique est agréable. En cas d'ingestion, l'administration de lait de vache sera efficace[20], ainsi qu'il en est dans les empoisonnements par champignons. Si du lait est donné, il n'y aura pas besoin d'un autre antidote". Au chapitre suivant du De Materia Medica, Dioscoride va traiter en ces termes de l'ephemeron (Cap. LXXXV) : "L'ephemerum que d'aucuns appellent iris agreste a une tige et des feuilles semblables au lys en plus fin. Il a de petites fleurs blanches, les graines ont une consistance molle. Il n'y a qu'une seule racine de forme allongée, de la grosseur d'un doigt, astringente et odorante. Il pousse dans les sou-bois à l'ombre. La racine convient en applications locales pour traiter les maux de dents. La décoction de la feuille dans du vin (s'utilise) dans le traitement des œdèmes et des verrues". Dans le De Simplicium medicamentorum, au chapitre XXV du livre XI Galien va donner les précisions suivantes : "L'ephemèron, délétère et mortel, est tout différent de ce qu'on appelle l'iris agreste . Les feuilles et la tige sont de couleur blanche, la racine allongée n'a pas la forme arrondie de celle du colchique, sa grosseur est celle d'un doigt, elle est astringente et d'odeur suave. (L'ephemeron) purifie l'haleine et n'est pas sans effet sur les douleurs dentaires. Les feuilles s'appliquent sur les grosseurs cutanées et les tumeurs. Les applications de feuilles macérées dans du vin activent la maturation des abcès."

On notera ici le soin avec lequel Dioscoride mentionne les effets du colchique sur les "grosseurs" : ne peut-il y avoir ici l'annonce de ce que sera plus tard l'utilisation du colchique en oncologie ?[21][22]

 

3. La première mention d'une colchithérapie de la goutte

 

Il faudra attendre le IVème siècle pour que les propriétés thérapeutiques du colchique telles que nous les connaissons soient clairement exposées dans un texte : c'est l'œuvre d' Actuarius[23] médecin de Byzance (voir en annexe les extraits de textes originaux) qui mentionne l'hermodactyle comme "antidote de la podagre et des affections articulaires".

 

Ainsi, l'Histoire du colchique aura été, pendant des siècles, une longue suite d'équivoques, mêlant la confusion des espèces ("colchique", "iris", "crocus") à la pluralité des appellations ("hermodactyle", "éphémère" et "colchicum"). Plus grave encore de conséquences est l'ignorance où sont restés longtemps les Anciens des connaissances qu'avaient les médecins d'orient.

  

LA LUMIERE VIENT DE L'ORIENT

 

1. Les traditions médicinales de l'Inde, de la Perse et du Moyen orient

 

            Une longue tradition faisait du colchique un médicament majeur des pharmacopées orientales. En Égypte[24], le papyrus  Ebers[25], daté de 1500 avant J.C. fait mention d'affections qui pourraient être interprétées comme goutte et de l'utilisation de "crocus" dans leur traitement.. En Perse[26] et aux Indes[27] plusieurs des textes sacrés font mention du colchique sous le nom de "suringam" dès la période archaïque. Il est tentant, sur ce sujet, d'évoquer les campagnes d'Alexandre le Grand[28] pour évoquer qu'il y ait eu très tôt transmission de ce savoir oriental à la Grèce.

 

2. L'essor de la médecine Byzantine

 

 C'est à Byzance, capitale de l'Empire romain d'Orient  que la colchithérapie va prendre naissance avec ses indications spécifiques.

 

Alexandre de Tralles (525-605)  médecin grec originaire de Lycie, au sud de la Turquie actuelle, a laissé un "Traité de thérapeutique"[29], peut être inspiré de Jacques le Psychriste (457-474), médecin personnel d'un goutteux célèbre, l'empereur Léon le Grand. Voici le texte consacré au traitement de la goutte par l'hermodactyle dans le livre XII au chapitre "De la podagre" : "Certaines personnes, d'autre part, absorbent en liquide le remède dit "à l'hermodacte", et prétendent que la douleur cesse aussitôt en même temps que se produit une évacuation intestinale ichoreuse. Le soulagement est tel qu'elles veulent aussitôt marcher. Il est vrai  qu'on voit rarement ce médicament ne pas tenir sa promesse. Cependant il a quelque chose de désavantageux car ceux qui le prennent en boisson sont fréquemment repris de fluxion. Pour éviter ce retour, les uns y mélangent du cumin, du mastic et du gingembre, d'autres ajoutent de l'euphorbe pensant que l'hermodactyle est laxatif et narcotique.  Pour d'autres cela n'est pas du tout vrai car il ne pourrait pas purger autant s'il avait un pouvoir refroidissant assez intense pour entraîner du narcotisme. Je tiens aussi cette opinion pour inexacte car tous ceux qui ont absorbé ce remède reconnaissent que leur estomac ne s'en est pas bien trouvé quand ils ont voulu prendre des aliments le jour même." On notera que les effets digestifs secondaires de la colchithérapie sont ici mentionnés pour la première fois.

 

Paul d'Aegine (vers 650 ?), chirurgien venu du sud de la Grèce, est un autre grand nom de la médecine byzantine, auteur d'un Traité en 7 volumes[30] où de longs développements sont consacrés à la maladie goutteuse et à son traitement[31] : "Certains, au paroxysme des douleurs articulaires, ont recours aux purgatifs en utilisant l'hermodactyle. Il faut cependant remarquer que cet hermodactyle est nuisible pour l'estomac, occasionne l'apparition de nausées et de diarrhées, et ce traitement devrait être réserve à ceux qui, du fait de leur activité, ont besoin d'une guérison rapide. En effet, le médicament agit en deux jours au plus…"

"

De très nombreux témoignages attestent de l'intérêt porté par les médecins de Byzance au colchique:  Nicolas le  Myrepse[32] (le "faiseur de drogues") (v. 1250), né à Alexandrie mais ayant vécu à Byzance, auteur d’un Traité sur les médicaments et fondateur de la pharmacopée moderne, Demetrius Pepagomenos (v.1200 ?)[33] qui dédicace à l'empereur Michel Paleologue son "Traité sur la podagre" dans lequel il préconise la prescription de pilules d'hermodactyle[34]

Il faut surtout retenir les nom de Sérapion le Jeune (v. 1050 ?) qui fut le premier à reconnaître l'unicité des différentes appellations : colchique, ephemeron, hermodactyle, suringam et d'Aetius : (v. 502-575 ??)[35] médecin de la Cour impériale et auteur d'une compilation de 16 volumes largement consacrée à la goutte :

 

En conclusion à ce chapitre, on peut considérer que c'est à Byzance qu'est né ce qui allait devenir plus tard la rhumatologie[36]

 

3. L'héritage de la médecine Arabe

 

Héritiers directs de la médecine byzantine, les grands auteurs de la médecine arabe [37] vont poursuivre l'étude des propriétés thérapeutiques du colchique :  Rhazès (Xème siècle), médecin arabe né en Perse, recommande l'emploi d'hermodactyle dans les cas de goutte et Avicenne (au XIème siècle), lui aussi originaire de Perse, et de la même ville que Rhazès, fait état de son expérience personnelle du suringan provenant des régions de l' lndus. C'est lbn el-Baytar, au XIIIème siècle enseignant la médecine au Caire qui aurait le premier utilisé le colchique sous son nom actuel.  

L'école espagnole de médecine hérite de la science arabe : Gomez Pereira [38] (v. 1560) traducteur de Paul d'Aegine identifie la provenance indienne des bulbes d'hermodactyle.

 En Italie, dès le début du XVIème siècle, Pietro-Andrea Mattioli (1500-1577) fils d'un médecin de Venise et médecin lui-même[39] a laissé de bonnes représentations comparatives et sans ambiguïté du colchique établies à partir d'échantillons rapportés de Constantinople par l'ambassadeur d"Espagne, frère puîné du plus célèbre des goutteux, l'empereur Charles Quint. 

            En conclusion de ce premier chapitre, on peut affirmer que de grands progrès avaient été faits dans la connaissance du colchique et de la maladie goutteuse mais il restait à prendre conscience de ce que le colchique, loin d'être une plante exotique, est commune en Occident.

 

LA MARCHE VERS L'OUEST

 

En un siècle, le colchique, plane des prairies humdes d'Occident, Utilisation non plus limitée au traitement de l'hydropisie mais de la goutte Identification du produit actrif : colchicine et

 

1. L'apport de la médecine anglaise

 

L'Angleterre a, sans aucun doute, été le premier pays d'Europe à promouvoir la colchithérapie : dès le Moyen-Age, Gilbertis Anglicus (1170-1180 ?) prescrit l'hermodactyle, dans les cas de "calide podagre", sous forme de "Pilulae Arthreticae"[40] Dès 1679, van Leeuwenhoek, l'inventeur du microscope, inspiré par la "micrografia" de Robert Hooke (1665) était parvenu à démontrer la présence de cristaux dans les articulations goutteuses. Certes, le grand Thomas Sydenham [41] (1624-1689) ne fait jamais référence au colchique dans ses nombreux ouvrages consacrés à la goutte mais l'édition du British Formulary de 1618 porte bien mention du colchique sous le nom de "radix colchici" et "hermodactylus".

C'est en 1764 que parait, dans le Gentleman's Magazine (1764, XXXIV,  426-9) une  première publication consacrée à la colchithérapie sous le titre "Some Account of the Use and Effects of the Root of  Meadow Saffron". Elle est signée par le "baron Anthony Storck, conseiller aulique et medecin-chef de l'impératrice". On notera cependant qu'il s'agit du traitement de l'hydropisie et non de la goutte.

Bientôt, en Angleterre, le colchique sera utilisé sur un goutteux célèbre, George IV qui a règne en Angleterre de 1820 à 1830  : c'est lui qui aurait persuade Louis XVIII alors en exil en Angleterre des bienfaits de la colchithérapie.

 

2. Une redécouverte du colchique aux Etats Unis ?

 

La tradition veut que Franklin, autre goutteux notoire, ait découvert à Paris où il avait été envoyé comme ambassadeur en 1779, les effets bénéfiques du colchique pour en rapporter ensuite l'usage aux Etats Unis. La vérité est toute différente : certes Franklin a composé durant son séjour parisien un pamphlet consacré à la goutte[42] mais il n'y est aucunement question du colchique…Il convient, cependant, de nuancer quelque peu le jugement de l'Histoire ; nous devons, grâce à l'obligeance du Pr Karen Duval, Editeur associé du fonds Benjamin Franklin à l'Université de Yale, copie d'une lettre adressée à Franklin le 15 novembre 1776 par un médecin anglais qui rapporte les effets favorables de la colchithérapie sur la goutte. Il ne reste malheureusement plus trace de la réponse à cette lettre mais il est permis de voir en Benjamin Franklin le promoteur de ce qui allait devenir une longue tradition d'echahges scientifiques entre l'Europe et les Etats Unis.

 

3. "Miracle à Paris"

 

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le colchique avait été utilisé en France, dès le XVIème siècle, dans le traitement de la goutte : Ambroise Paré (1509-1590) en fait explicitement mention dans son Traité de médecine[43] et, bien longtemps avant lui, Villehardouin (1148-1213)[44] avait décrit une affection qu'il avait pu observer durant les croisades, la "gout".

 Pour en venir à une époque plus récente, comment ne pas citer le livre édite dès 1703 à Paris, sous le titre "Sur le traitement de la goutte par un médicament venu de Turquie par le sieur de Bisance"[45] et, en 1765, un an seulement après la publication du baron Storck, du Traité de M. Murger[46] consacré à une "Observation de l'usage interne du bulbe de colchique d'automne donne sous forme d'oxymel dans les hydropisies".

En 1783, Nicolas Husson[47] qui n'était nullement médecin mais militaire, avait connu, avec son "Eau médicinale", un succès tel qu'un arrêt de police dut en interdire la vente ...pour la rétablir cinq jours après... Les secrets de la composition de ce médicament miraculeux avaient été jalousement gardés et c'est un pharmacien anglais, Want, qui put démontrer au début du XIXème siècle, que l'"eau médicinale" était une suspension de colchique[48].

 C'est au XIXème siècle, et en France, que seront entrepris les premiers essais d'exploration scientifique du colchique : Pelletier et Caventou, professeurs à l'Ecole de Pharmacie, réussirent le tour de force d'isoler, dès 1820 le principe actif du colchique[49]. Il faudra attendre 1884 pour qu'un autre pharmacien, Alfred Houdé[50], mette au un procède permettant d'obtenir la colchicine à l'état cristallisé et en quantités suffisantes pour une production industrielle suivie[51][52].

 On notera cependant que le Colchicum autumnale reste à notre époque, l'une des sources principales d'extraction de la colchicine[53].

 Ainsi, plusieurs siècles ont été nécessaires pour parvenir à élucider les mystères du colchique et de ses propriétés. Bien des causes peuvent expliquer ce retard et, en premier lieu, les difficultés longtemps rencontrées pour obtenir de pays lointains des échantillons bien conservés.

 Il faut également tenir compte de la grande variété botanique du colchique : 280 genres et près de 4000 espèces ...).

 Ce qu'il faut surtout retenir dans l'Histoire du colchique, c'est le cloisonnement pour ne pas dire le confinement des connaissances à cette époque. Il est ainsi révélateur de voir l'Encyclopédie de Diderot[54] ne faire aucune mention du colchique à l'article sur la "goutte" alors que l'hermodactyle, à la rubrique de ce nom, est qualifiée de "panacée pour les goutteux"...

 En conclusion de ce chapitre : long délai d'attente pour accepterla colchithérapie, cloisonnrement scientifique, Ignorance de ce que serait l'avenir du colchique

 

QUOI DE NEUF ? LE COLCHIQUE

 

Certes, le colchique reste le médicament "impérial" de la maladie goutteuse mais, durant les dernières décennies,  son emploi s'est singulièrement élargi :

 

1. Prolifération des indications thérapeutiques données au colchique

 

Le traitement de la goutte reste un des chapitres les mieux fournis de l'histoire de la médecine : En Orient [55] : une longue tradition a laissé nombre de témoignages écrits et de documents iconographiques. En Occident, dès le IVème siècle, Hippocrate donnait dans ses écrits une place importante à la goutte[56]. Il en sera de même durant toute l'Antiquité pour de nombreux auteurs de Traités de médecine. En fait, c'est à Byzance où nombre de malades étaient suivis pour des symptômes articulaires étiquetés "podagre", ou "goutte", qu'allait apparaître, à la fin de l'Empire romain, ce qui était destiné à devenir la rhumatologie[57]

 

Une des plus intéressantes indications de la colchithérapie concerne le traitement  de la maladie de Behcet qu'on peut définir comme une stomatite aigue récidivante associée à une vascularite chronique poly viscérale comportant notamment le risque d'atteintes oculaires et cutanées graves.

 

On pourrait encore citer bien d'autres exemples de ces nouvelles indications thérapeutiques données au colchique dans les domaines les plus divers : affections du collagène, rhumatologie, dermatologie, hépatologie et, en particulier, dans la méningite à cellules endothéliales de Mollaret [58].

 

2. La decouverte de l'activité anti-mitotique du colchique

 

Cependant, c'est en oncologie que se situe le champ le plus étonnant des utilisations du colchique : un chapitre trop peu connu de l'Histoire de la Médecine est celui des travaux expérimentaux menés, à la fin du XIXème siècle, en 1889, par un médecin de Palerme, Pernice[59], qui avait pu mettre en évidence sur des animaux ayant reçu de larges doses de teinture de colchique, d'importantes anomalies de la mitose chromosomique avec inhibition de la metaphase cellulaire[60], Malgré la portée considérable de leurs conclusions, ces travaux devaient rester méconnus jusqu'en 1949, date à laquelle la référence à ces travaux fut exhumée de l'Indes Medicus. Certes, l'utilisation du colchique en oncologie reste encore controversée[61] mais Pernice restera dans l'Histoire de la Médecine comme celui qui, le premier, a pu démontrer qu'une substance chimique puisse modifier le capital chromosomique.

 

Comment ne pas rapprocher ces faits des indications données au colchique par les Anciens dans les cas de "phyma",  en particulier chez Dioscoride Galien[62] : certes, il peut s'agir d'une simple "enflure" ou d'un "bouton", la dénomination des tumeurs est toujours imprécise dans les textes anciens mais la question reste posée..[63][64].

 

3. Un nouvel essor pour la colchithérapie : la maladie périodique

 

Cette curieuse (et toujours énigmatique) affection a été publiée pour la première fois par Siegal en 1945 sous l'appellation de "péritonite paroxystique", appellation élargie en 1948 par Reimann[65] sous le nom de "maladie périodique". Dès 1951, les publications de Cattan et Mamou, puis de Fred Siguier, Zara, Funck-Brentano et Lagrue vont apporter de nouvelles connaissances à cette étrange affection.[66].[67].

 

La maladie périodique s'observe en règle chez des sujets originaires de la partie orientale du bassin  méditerranéen : la symptomatologie en est polymorphe associant douleurs abdominales, diarrhée, état fébrile survenant par accès de quatre à six jours séparés par des intervalles de quatre à six semaines à une atteinte poly séreuse (péritonéale ou pleurale) et mono-articulaire ainsi qu'à une splénomégalie persistante entre les crises.

 

Des travaux récents ont donné à la maladie périodique, au moins dans la forme typique de fièvre méditerranéenne familiale, un cadre génétique précis : il s'agit d'une affection autosomique récessive dont le gène est localisé dans le bras court du chromosome 16[68]. Toutefois, le plus remarquable dans cette étrange affection reste l'efficacité spectaculaire, mise en évidence dès 1972 par Goldfinger[69], de la colchithérapie.

 

Bien des questions restent ainsi posées par les textes de l'Antiquité : faut-il rapporter à la maladie périodique les cas de splénomégalies fébriles traitées par l'"iris des marais"[70] , les nombreuses observations de "goutte" rapportées par les anciens auteurs peuvent elles avoir été des formes atypiques de maladie périodiques ?

 

Comment ne pas rapprocher la prédisposition ethnique propre à la maladie périodique (cette maladie s'observe électivement chez les sujets originaires d'Arménie et du pourtour oriental de la Mer Noire) du fonds ancien, tel que nous l'avons rapporté,  des légendes mythologiques ?

 

Aucune autre substance médicinale, sauf peut être le pavot, n'a fait la preuve d'une telle pérennité dans ses indications ni d'une utilisation aussi large chez des peuples aussi divers. Voilà le destin exceptionnel de cette humble fleur des champs "couleur de cerne et de lilas" immortalisée par Guillaume Apollinaire.

 

 

André J. Fabre                     Octobre 2012                    

a.fabre.fl@gmail.com  

Commentaires (2)

1. dr perse pierre 23/01/2016

merci a tous ceux qui ont travaille sur ce sujet depuis la nuit des temps....moi, meme gouteux,la colchicine m a soulage et gueri de nombreuses crises.
je fais des recherches sur le traitement genetique de la goute CF charpentier :chirurgie du genome

2. ANDRIS Jean 12/10/2016

Bonjour,

voici un travail intéressant,comme beaucoup d'autres sur ce site. Ne mettez-vous pas systématiquement les références de vos articles?
Cordialement
Jean ANDRIS, médecin et historien

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Date de dernière mise à jour : 28/07/2013

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