L'enfant transfiguré_Edition complète

 L'ENFANT TRANSFIGURÉ

 André Jullien Fabre                             29 mars 1991

Je t’ai dit que je suis né plusieurs, et que je suis mort, un seul. L’enfant qui vient est une foule innombrable que la vie réduit assez tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt (Paul Valery) (Eupalinos)

 

I. L'ENFANT INÉSPERÉ

 Inespéré, c'est pour nous inespéré, répétaient les parents. Ils ne pouvaient plus comprendre et essayaient de ne pas pleurer. Tout autour de nous, les parois de verre réfrigéré laissaient voir comme la porte d'un four, l'été incandescent du Middle-West. Un voile de chaleur moite recouvrait la ville, vibrant au lointain, épaississant le ciel presque gris, brûlant l'asphalte, grillant la carrosserie des grosses voitures multicolores rangées devant la façade en style neo-Tudor du Children's Hospital. La salle était vouée au blanc brillant toute entière : les murs d'isolant laiteux, le sol en faux marbre, le plafond de lumière blanche d'où pendaient partout câbles et tuyaux amarrant les nacelles transparentes où reposaient les bébés cosmonautes, somnolant dans leurs cocons électroniques. Même les bruits semblaient filtrés dans le grondement continu des climatiseurs, à peine quelques cris d'enfants. Les infirmières parlaient entre elles à voix basse. Assise dans un coin, une aide-soignante vêtue de rose chantonnait doucement en berçant une tétée. L'enfant Disgracie était placé à l'écart, allongé nu dans un berceau, doyen de la salle et déjà vieux de quelques mois. Les jambes grêles pointant sous un gros ventre, son thorax en bréchet montant par saccades, gémissant de temps à autre, les yeux fermés sur un masque d'elfe, l'enfant Disgracié attend. Le Dr W. reste penché sur le berceau : il promène ses mains sur tout le corps de l'enfant, palpe le ventre et les flancs gonflés, percute les zones réflexes, déplie les jambes et les bras enraidis, observe longuement les traits du visage. Puis il scrute en bon chiromancien, attentif à l'avenir génétique, les dermatoglyphes que forment les lignes, les travées et les plis au creux des pauvres mains de l'enfant, méditant, sans doute, sur les foisonnantes classifications linnéennes de la vie. Enfin, le Dr W. se redresse, sans avoir encore dit un mot, tout le monde s'est tu, on n'entend plus dans la salle que le ronronnement sourd de l'air conditionné, Nous formions cercle autour du Dr W. : les résidents vêtus de pyjamas blancs, cheveux en brosse, comme des militaires, cravates noires, souliers noirs bien cirés, et les seniors, bras nus dans leur chemise d'été, cravates multichromes et stylos en batterie, le stéthoscope émergeant de la poche revolver. Qu'en pensez vous, Frenchy ?" Le Dr W. était brusquement tourné vers moi. J'aimais bien le Dr W. : petit, râblé, il avait des cheveux blancs toujours ébouriffés, un grand nez osseux surmonté de sourcils épais et dans les yeux un regard dur et malin de vieux tzigane. Il était arrivé dans cet hôpital bien longtemps auparavant, après avoir troqué les subtilités de l'endocrinologie viennoise pour la science des anormalités et de la génétique, à l'époque où l'Amérique n'était encore qu'une sorte d'Australie exportant du cinéma et de la viande en boite. Son savoir énorme, accumulé en sédiments successifs, était connu de tous, ainsi que son aptitude à dire d'une voix douce les jugements les plus brutaux, secrètement heureux chaque fois d'avoir mis à mal le peuple des vainqueurs. Les étudiants le haïssaient pour sa morgue, ses sarcasmes jugés trop continentaux, mais aussi son goût prononcé des citations littéraires et des allusions mythologiques lancées dans un style irrésistiblement "mittel - europa", (tel ce diplomate d'opérette viennoise qui s'écrie, face au public : "il y a des moments où ma finesse m'épouvante"), faisant subtilement référence au monde englouti, désormais disparue la Vienne de Franz Werfel ou de la Pologne de Chagall. Dans la société du Middle West, le succès du Dr W. avait été tout de suite immense, d'autant qu'il ajoutait à tous ses talents celui de musicien capable de tenir vaillamment sa partie de violon dans le très snob "Kammer Orchester" de l'Université où il aurait été inconvenant pendant les répétitions de parler autre chose qu'allemand. J'aimais aller de temps à autres à ses concerts et le voir jouer devant son public d'amis et d'amateurs (mais d'amateurs américains bien en peine de reconnaître Alban Berg de Schrecker).Tandis que ses doigts couraient sur les cordes, l'archet animé de mouvements langoureux, le Dr W. n'avait plus rien de brutal ni de sarcastique, ses yeux gardaient un éclat sourd de bonté infinie et presque de tendresse, il semblait presqu'heureux d'être ailleurs, là où, peut-être, il aurait enfin le droit d'être lui même. Au fonds, le Dr W. avait toujours gardé, comme tant d'autres mercenaires de la "Foreign Legion" médicale, un souvenir lointain mais insistant de la vieille Europe, avec cependant, je le sentais bien, une certaine défiance pour la France et les français.  "Eh bien, Frenchy, quelle est votre idée sur Timothy, c'est votre malade, n'est ce pas ? Certes oui, c'était mon malade, Timothy. J'étais, moi-même, allé, la nuit précédente, le chercher de l'autre c"té de la rue (nous y prenions la garde à tour de r"le), au caravansérail des pauvres, dans la salle d'attente crasseuse du General Hospital, où de grands ventilateurs brassaient inlassablement l'odeur de tabac refroidi. Là venait échouer, en désordre, le peuple des naufragés de la nuit arrivés pêle-mêle dans de grosses limousines défoncées, hommes canailles aux cheveux gras en toupet , les bras couverts de tatouages, grosses femmes en robes à fleurs, l'éventail à la main, cigarettes aux lèvres, serrant contre elles des enfants pales aux cheveux collés de sueur, lèvres vissées sur leur "pacifier", vieillards hagards et résignés, drogués tremblants aux yeux fixes, matrones noires tapies près du ventilateur, suçant la glace dans de petits gobelets de carton, l'écume de la nuit attendait dans une odeur de sueur et de mégots écrases. De l'autre côté de la rue, tout changeait : salles d'accueil feutrées comme des salons de palace, infirmières suaves, médecins attentifs à contrôler leurs gestes et leurs paroles,  Ici, rien, jamais rien, ne pouvait paraître blessant ou d'inquiétant, même les maladies, tout y était plus propre et plus sain. C'était, pour la foule des naufragés, comme un grand bateau blanc apparu soudain dans la nuit, refuge et salut, violemment éclairé de lumières. Voilà ce qu'avaient tant espéré les parents de Timothy, qu'il puisse, lui aussi, traverser la rue, qu'il soit un jour "éligible" au Children's Hospital, une chance inespérée. Pour moi, le moment était venu de procéder au rituel du diagnostic. Je le déployais lentement, précautionneusement, comme ferait un novice à sa première messe, d'abord les antécédents, les pourquoi-où-comment de l'histoire , non, des histoires de maladie, enfin tout ce qui, pour les résidents, portait le nom symbolique de ROSY ("Review Of Systems"), à la fois rose de sables des symptômes et gaine-corset des datas. Il fallait, maintenant, en arriver, par guirlandes entières de medspeak (le latin, c'était hier), au point culminant de la démonstration : le diagnostic final, ou plutôt, la gamme des diagnostics, du plus plausible au plus brillant, huit sur la glace des dernières figures cliniques imposées, kaléidoscope des poly-malformations, talmudologie des références bibliographiques, télescopage des étiopathogénies multiples emboîtées l'une dans l'autre en poupées russes, carnaval-parade des formes cliniques, bataille des éponymes dans le champ galactique des syndromes où chacun a voulu laisser sa trace et son nom.

  En fin de parcours, je devais déclarer mon choix :nanisme thanatophore (le trop bien nommé), pan-dysplasie létale (reconnaissable à sa tête d'oiseau (baptisé "vogel gesicht" dans la publication initiale), syndrome du masque kabouki (au faciès marqué par la torture génétique)ou syndrome du "paidos distortus" (mêlant grec et latin en des dysmorphismes complexes) ? Mon inclination personnelle serait plus volontiers allé dans ce "smorgasbord" diagnostique, vers la maladie de Grabstein et Shortlife-Willinski, certes compatible à 75 % avec l'ensemble des symptômes, mais présentant de surcroît l'intérêt de pouvoir rappeler au Dr W. l'existence d'un vieil ami qui avait été jadis compagnon de route à l'époque des grandes migrations vers l'Ouest. Il ne restait plus, à ce moment, qu'à isoler de la forêt des diagnostics le "décision tree" du malade et en présenter avec délicatesse les branchages les plus fins pour obtenir que le manuel du résident appelait la logique d'une décision ramifiée.  J'arrivais donc au terme de ma dissertation. Je pris alors mon élan : "Tout compte fait, en ce qui concerne Timothy". Je m'entendais moi même prononcer ces trois syllabes, et, brusquement, à ces trois coups, une porte s'ouvrait. Pardonne moi, enfant Disgracié, je n'avais pas su te voir, u restais caché derrière l'arbre aux diagnostics. Je vois, maintenant, de façon distincte, une chambre d'enfant, la tienne, des jouets, des vêtements, les tiens, et je te vois, Timothy, pour la première fois, en chair et en os, un vrai Timothy de chair et de sang. C'était comme un signal que le réel venait d'arriver tout près de nous, sous nos yeux, et que le compte à rebours fatidique allait bientôt commencer. La valse des diagnostics s'arrêtait suspendue sur une dernière mesure, la décision supérieure venait de tomber, elle était prise, ignorant les règles de jeu du savoir. Plus rien à dire, "pollice verso", tout est prêt sur la table d'autopsie, le garçon d'amphithéâtre attend, cigarette aux lèvres, les viscères malformés sont rangés sur le marbre, "morituri te salutant", c'est toi, Timothy, je te reconnais bien. "Frenchy, ne vous arrêtez donc pas, quelles sont vos idées?" reprit le Dr W. "Des idées, comment ne pas en avoir ?, ce sont les meilleures idées qui sont accouchées par le malheur. On dit cela en Europe, mais on ajoute (c'est quelqu'un d'autre qui l'a dit) "crains la subtile, trop subtile utilisation du malheur, elle ne te donnera que des idées fausses." Je me tus, soulagé, soudain, d'un désir de référence à mon ailleurs. Tel le marin Popeye, retrouvant des forces avec une lampée de nourriture favorite, je me sentais mieux, heureux maintenant d'avoir en bouche le goût de ma culture, message conjuratoire, peu m'importait, ou de dérision, issu des fatigues d'une garde harassante. Tous se taisaient, gênés ou peut être hostiles, épiant ce qui allait suivre. En arrivant dans ce pays, je l'avais très fort éprouvé, ce que tous appelaient, ici, le choc culturel, se pouvait il, à présent, qu'il y ait jeu de contre-choc, comme au billard ? D'un coup, me prenait l'envie de partir (je voudrais tant rentrer chez nous), retrouver le vieux continent, les miroitements de pensée, le verbe souverain dont les mots, bien sûr, sont un peu fanés, les sentiments usés, mais si confortables, comme ces vieux habits dont on ne peut plus se passer. Je voudrais rentrer chez nous, je voudrais rentrer chez nous. "Ici, remarqua, dans un grand silence, le Dr W., nous ne pensons plus que Nietzsche ou Socrate puissent contribuer valablement à la décision médicale"

 Déjà le chef résident, sorte de petit parachutiste roux reconverti pour le meilleur et pour le pire dans les soins intensifs se préparait à la charge.

 J'entendais déjà son exhortation habituelle : "For God's sake, be positive, Frenchy, be positive". C'est alors que, dans le grand mutisme de l'incommunicable, tomba de l'interphone, la voix d'un ange : "French résident, french résident (l'ange n'avait jamais pu apprendre à prononcer mon nom) votre nouveau malade vous attend aux urgences. "Well, Frenchy, ajouta le Dr W., avec une sorte de sourire cette fois, le malheur accouche mais seule l'action délivré". Lorsque je revins, la famille avait déjà quitté la salle, le Dr W. allait partir lui aussi. Il s'arrêta dans le couloir quelques instants pour boire à la fontaine d'eau glacée. Je m'approchais lentement. Je sentais bien qu'il fallait présenter quelque excuse après tant d'inconvenances : la garde avait été très éprouvante, la fatigue m'avait trahi, entravant mon jugement, me retenant de participer à l'effort de réussite qu'on sentait partout pressent. Comment convaincre les autres de ma volonté brûlante de faire comme eux et de réussir à faire espérer ? Le Dr W. restait impassible et je sentais, dans ma fatigue, mon anglais devenir de plus en plus malaisé. "Vous leur en voulez de ne pas vous comprendre, mais étés vous sûr de les avoir compris vous même?(Il ne disait plus "nous", à pressent) Tout est possible, ici, sauf d'accepter l'idée de l'échec ! Ceux qui ont la crainte d'être dupes, ou la tentation de se résigner trop vite, les experts en fatalité, les pessimistes,ce sont pour nous (il rentrait dans le rang), des spectateurs, vous savez ?, de simples spectateurs. Soyons réaliste, il n'y aura jamais de place pour eux ici. Notre hôpital est une machine superbe et compliquée, une formidable machine à guérir."  D'un seul coup, dans la chaleur du mois d'Août, je revoyais après tant d'années passées, l'armée américaine surgissant dans le décor morne, tassé, lentement décomposé du Paris de cette année 1944. Énorme nappe de métal mécanisé, baignée de fuel et d'huile à moteur, déferlait nuit et jour autour de la ville, laissant, dans les faubourgs où campaient les bivouacs, parmi les tanks drapés de camouflage, dressés en montagnes d'armes et d'acier, dans une odeur d'essence, de tabac blond et de cuir neuf à peine sali par la guerre, ces voyageurs d'un autre monde que je ne me lassais pas de venir regarder. Spectacle fascinant, mêlant l'étrange a ce qui, malgré les salissures de la guerre, était pour nous le luxe, ces soldats habillés en sportifs, masqués de grosses lunettes de soleil, fumant des cigarettes de riches, mangeant les nourritures interdites, oranges et chocolat, lisant des "comic strips" aux couleurs violentes, et laissant traîner des musiques de danse sur la radio de leurs jeeps. Comment oublier ce formidable étalage de puissance et de force triomphale dont nous séparait, comme une paroi de verre, la réalité quotidienne. "Je ne leur en veux pas, (je retrouvais ma voix), l'orgueilest la seule faiblesse des forts et ici c'est leur pays. Ils peuvent tout se permettre, même le défi à l'injustice,même le défi à la vérité et pourtant, elle est obstinée, la vérité, comme tous les gens tristes, elle finit toujours par avoir le dernier mot. "Vous savez, moi aussi, j'ai mon idée, reprit le Dr W., cette fois avec la voix aux inflexions douces que je lui connaissais bien, moi aussi, j'ai toujours cherché la vérité, même en médecine, et même en génétique. La vérité est toute simple, en médecine, comme ailleurs. Ce n'est pas, comme a dit Einstein, (le Dr W., je ne sais pour quelles raisons personnelles, n'aimait pas Albert et affectait en toutes circonstances de lui préférer l'autre, Alfred le musicien, le vrai, le "Stein one" disait-il avec sarcasme), ce n'est pas que Dieu soit fantaisiste ou même méchant. La vérité, mais, surtout, ne le répétez à personne, est que Dieu haït ceux qui souffrent, voilà le "main point", ceux qui souffrent : il aime ceux qui ont la grâce. 

II.- L ENFANT DE RIEN

La grâce maligne des cellules cancéreuses, ajourées et tortueuses, une fresque inquiétante de salle de garde mystique, on ne s'arrête pas facilement, pensait-il, d'être médecin. Autour de lui, dans l'escalier étroit, les figures de pierre se tordaient, faces et membres, en contorsions bizarres, lèvres grimaçant avec orgueil ou indifférence, mains enlacées en rituels secrets, pantomime grouillante de prières et de passions. A chaque marche, la chaleur se faisait un peu plus écrasante. Le souffle court, il s'arrêta : la foule, il ne pouvait oublier la foule rencontrée dès le matin, à la sortie de l'hôtel. C'était bien avant le lever du soleil, la grosse voiture noire roulait doucement dans des rues encore obscures, et, déjà, de chaque côté, à travers les rideaux de dentelle tendus sur les vitres, surgissaient des fantômes à peine visibles, enveloppés de blanc sale, commençant avec peine une lente déambulation dans les voiles de la nuit. Puis, soudain, le jour venu, au quartier du bazar, la foule prenait vie dans la lumière aveuglante, la voiture avait peine à traverser un grouillement d'êtres humains : vieillards faméliques vêtus de serpillières, accroupis sur le sol et fixant au lointain sans voir, femmes drapées de longs pans d'étoffe, pieds nus dans la poussière et ornées de bijoux voyants, errants en pyjamas roses ou blancs de dormeurs insomniaques, cuisiniers de famine soufflant la flamme de foyers épars entre des immondices, enfants émacies aux grands yeux globuleux, infirmes brandissant des membres mutilés, gisants suspects étendus, entre la sieste et l'agonie dans une odeur d'urine et d'encens, sur le sol jonché des taches sanglantes du bétel. Ce monde indicible, vêtu de péplums douteux, c'était la Rome Antique surgissant tout à coup d'un rêve, ou plutôt le "fasching" du cauchemar, le carnaval de la misère, couvert de crasse et de bijoux, dans un camp, oui, un vrai KZ où venaient crever en public, face aux touristes, les tziganes aux yeux tristes, dans l'ultime cercle de la misère, l'"anus mundi" des horreurs de la guerre. La voiture, à présent, avait quitté les faubourgs et filait sur une route desserte bordée d'espaces marécageux, parsemés de palmiers, piqués de rares touffes vertes à peine germées avec les premières pluies. Derrière eux traînaient de gros nuages de poussière ocre. Dans le ciel déjà voilé par l'approche de la mousson, on voyait çà et là de lourds oiseaux rapaces tourner en cercles au dessus d'une carcasse de bétail à demi dévoré. De gros chiens jaunes s'enfuyaient, le museau sanglant. Parfois surgissait un temple en ruine abritant sous son ombre des dormeurs affalés, bras demi fléchis, comme au premier plan d'une vedutta italienne, puis de rares hameaux construits en boue séchée autour d'un puits fangeux marqué de hautes fourches de bois. Des femmes drapées de longs voiles où s'accrochaient leurs enfants se dressaient, immobiles, figées par le passage de la voiture, tenant d'un bras le grand vase de cuivre posé sur leur tête. A l'entrée d'un de ces hameaux, le chauffeur s'était retourné, et avait dit en mauvais anglais (savait il, seulement, que  j'était médecin ?) : "Mon enfant est malade, vous voulez visiter ma maison ?" Déjà la voiture avait ralenti et s'arrêtait dans des giclées de poussière devant une maison basse bordée de haies d'épines. Des enfants nus couraient à leur rencontre, poussant de grands cris. La mère était sur le seuil, drapée de blanc, marquée d'une tache à son front, les cheveux noirs coiffés en bohémienne. Des femmes se pressaient autour d'elle , curieuses d'apercevoir le visiteur. L'intérieur était une grande pièce au sol de terre battue, bourdonnante de mouches, éclairée de fenêtres étroites. Assise devant la cheminée couleur de boue, une vieille femme au visage momifié, vêtue d'une cotte de bure, comme les paysannes des contes anciens, surveillait, sans mot dire, une grosse marmite noircie par la fumée. Tout près d'elle, accroché au mur sur un tableau grossier, une divinité équivoque dardait sur le monde un regard de justicier indiffèrent. Seul luxe de la maison, un petit poste de radio laissait filer dans un coin des volutes de musique tournoyant inlassablement, comme les vautours tout à l'heure. L'enfant attendait, couché sur un pauvre lit de camp, toussant par petites quintes sèches, avec de gros yeux mornes sur un visage luisant de sueur, couvert de mouches qu'il s'efforçait de chasser comme font les animaux malades, par saccades répétées, Pour tout vêtement, il portait un maillot sale affichant, en lettres sales : "I scream for ice cream !").Le père se tenait devant lui, parlant à voix basse, penché en avant avec l'expression de lassitude résignée qu'avait le pauvre pécheur sur une fresque de Puvis de Chavanne, (dans quel couloir de faculté l'avait-il-entrevu ?) Il fallait à pressent répéter les gestes immémoriaux du métier, toucher, palper, ausculter, percuter les flancs, prendre le pouls, tenir le rôle attendu de celui qui guérit. Mais, où est la force magique de la médecine lorsqu'on est égaré, loin des siens, sur la face cachée du cosmos ?. Dans un autre univers, parallèle et incertain, celui de l'antimatière, peut-être , ou de l'anti-occident, la grande question, la question de vie et de mort n'était elle pas à l'évidence, de se demander s'il y a bien une vie avant la mort ? Halte là !, Hippocrate, Sir Osler, Pasteur, Alexander Fleming, no trespassing, au delà de cette limite, votre savoir n'est plus valable, rien ne va plus, sauf l'incompréhensible... A défaut de comprendre, il reste la pitié... Il n'y a plus, près du lit de camp, qu'un médecin défroqué qui va prendre doucement la main de l'enfant malade, va caresser son visage, essuyer la sueur de son front et laisser, avec un peu de honte, quelques pièces sur le lit. L'enfant souriait maintenant puis se mettait à parler, d'abord à l'étranger puis à son père qui écoutait en hochant la tête. Qu'a-t-il dit ? " Rien, répond le père dans son "broken english",il n'a dit rien. J'ai  dit qu'il faut partir parce qu'il est tard et nous avons encore un grand voyage à faire. Vous savez, C'est un enfant qui ne fait jamais de mal, rien. Il a dit "pourquoi ?", et rien d'autre." La visite prenait fin avec un verre de thé et quelques paroles d'amitié, l'attente avait déjà repris pour le petit garçon aux gros yeux mornes. La route était encore longue mais la tour se voyait de très loin, sorte de long minaret juché sur un socle de pierre à la fois forteresse et mosquée dominant un désert de minéraux acides, où essaimaient partout des ruines roussies par le soleil. A peine la voiture arrêtée, un peuple de miséreux surgis lentement de refuges invisibles, entourait les visiteurs d'une mélopée sourde. Le chauffeur l'avait dit, il ne fallait pas s'arrêter, ne pas voir, ne pas écouter pour atteindre la porte d'entrée où somnolaient des gardiens, accroupis dans l'ombre. Après avoir franchi la muraille par une sorte de chatière au plafond bas, commençait la montée interminable, spiralant dans l'escalier étroit où, à chaque marche, guettaient des figures grouillantes dans l'obscurité. Parvenu au faîte de la tour, le souffle lui manquait, il dut s'arrêter, le cœur battant, les tempes fracassées par la chaleur étouffante. Tout à coup la lumière éclatait, et du haut de l'escalier surgit un vieillard décharné, couvert de haillons, le visage caché d'une barbe mal rasée, mais parlant anglais avec une élégance presque affectée. Le sommet de la tour s'ouvrait sur un chemin de ronde étroit, à peine bordé d'un rempart très bas laissant le visiteur, à la suite du guide, plaqué contre le mur au dessus du vide. Tout a l'entour, s'étendait un paysage de désert peuplé de ruines aux couleurs d'ocre et de cendre. Les yeux hagards, le vieillard n'en finissait pas de réciter dans un conte sinueux et rempli de redites rituelles, la légende des palais fabuleux aux jardins baignés de ruisseaux parfumés, la litanie interminable des batailles et des massacres, les histoires de dieux et de déesses voués à des cultes compliqués et précis. Dans un geste large, il montrait au loin, émergeant des ruines un essaim de mausolées et de trophées funèbres commémorant au fil des âges l'immolation de peuples entiers. La mort était là, toute familière, empreinte indélébile, visible de toutes parts, seule certitude, mais rien de plus. L'enfant malade était là, lui aussi, pas moyen de lui échapper. Il attendait patiemment la réponse aux mêmes questions, le visage couvert de sueur et de mouches, avec, dans ses gros yeux mornes, le regard trop sérieux des victimes, un vrai enfant de rien. Et, sous le ciel plombé, tandis que le vieillard fou continuait le récit des sortilèges, montait de partout, dans la chaleur vibrante et poussiéreuse, l'hymne, c'est bien cela, l'hymne des mauvais anges : "Notre nada qui êtes au ciel, que votre nada soit faite, donnez nous aujourd'hui comme hier notre nada de chaque jour, notre rien du tout". 

III L'ENFANT PERDU

  Rien, ce n'est rien ! soupire la princesse en ouvrant les yeux. Allongée sur un grand fauteuil peluché, elle attend, entourée de ses soldats-infirmiers, le médecin de service. Lorsqu'elle était tombée, l'émotion avait été grande puis, très vite, le bal avait repris. Quand le temps du fasching arrive, quand la neige commence à fondre sur les portiques corynthiens du Kurhaus, c'est aussi,  dans la ville, le temps des enfants, le Kinder Bal. Tous sont là, dans la grande salle de concert décorée pour la fête, devant l'estrade couverte de fleurs où se tient l'orchestre, un vrai orchestre à danser, pour eux aussi, c'est Carnaval. Les familles ont veillé avec soin à ce que leurs enfants soient bien déguises en vraies miniatures d'adultes costumés : empereurs ou vamps, junkers ou sorcières, sirènes ou cow-boys, mousquetaires ou vahinés, tous cabriolent et tournoient par couples sous le regard attentif des parents attablés tout autour dans les loges, devant des pâtisseries à la crème et de grandes bouteilles de vin du Rhin. La princesse avait douze à treize ans, très pâle dans sa robe de velours bleu nuit, avec un grand col de dentelle blanche  et des parures de faux diamants. Le souffle court, nez pincé, des cernes sous les yeux, elle respirait avec peine, ses mains et ses bras étaient  marqués de petites taches mauves. Dans la chute, sa perruque avait glissé et son crâne chauve luisait de sueur. Elle ferma les yeux en me voyant arriver et ne dit plus rien. Le père étai déjà là, il se précipita vers moi : "Docteur, docteur, si vous saviez ...". Dans une garnison , tout se sait, Il passait pour avoir été aumônier pendant la guerre(prêtre ou rabbin, nul ne savait), par la suite, converti,  comme bien d'autres, en fonctionnaire de l'armée, une sorte d'espion ou de contr'espion dans la bureaucratie militaire. Il menait une existence apparemment tranquille, entre la caserne et le petit HLM pour officiers où vivaient, avec lui, sa femme et sa fille, dans le quartier français de la ville.  Petit, corpulent, les cheveux encore noirs, peut être teints, avec des yeux à la Peter Lorre, de gros yeux  globuleux au regard peuplé, il me racontait à présent tout, le diagnostic redouté et longtemps refusé, les hospitalisations à Strasbourg, (loin de la garnison, pour que personne ne sache), le cycle des traitements dont peu à peu plus personne n'attend quelque chose, les tuyaux et les cathéters, la chimiothérapie,  l'irradiation qui laisse sans forces, la récidive. Et les crises douloureuses, les bouffées dépressives,  les retours à l'hôpital. Mais aussi, tout ce que les parents donnent à l'enfant, à la fois adulé et réprouvé, pour lui faire oublier l'angoisse et l'obsession de la souffrance. Puis, à nouveau, d'autres consultations, d'autres spécialistes, d'autres traitements et de nouveaux espoirs le temps de reprendre souffle et croire à nouveau. Durant le récit, pendant que je l'examinais, la petite avait repris connaissance mais gardait les yeux mi-clos, comme absente, sans dire un seul mot. Une fois, cependant, elle tourna la tête et dit a voix basse : "Aide moi, Papa, on a tout perdu, tu sais". Déjà le père, à genoux, s'était mis à ramasser, un par un, les objets du déguisement qui jonchaient le sol.  A ce moment arrivait le cortège du Roi et de la Reine du Carnaval, annoncé par une fanfare triomphale : le Roi étincelant dans son uniforme d'opérette, la Reine, suivie d'une longue traîne pourpre portée par une armée de pages chamarrés et, derrière eux, le Fou qui sautillait, sceptre d'or à la main, faisant gicler force bouffonneries sur son passage.  L'orchestre enchaîna en attaquant "Fièvre de printemps" (ou bien, était-ce "Ne faites donc pas des yeux si romantiques" ?) La princesse avait déjà disparu, emportée sur un brancard vers la sortie des coulisses. Je ne devais revoir son père que beaucoup plus tard, dans le train militaire qui reliait Berlin à l'état-major traversant deux Allemagnes en plein hiver : immenses champs de neige, villes noires à peine entrevues dans la nuit puis la frontière traversée de barbelés, gardée de miradors, surveillée de gardes armés, casqués et bottés en soldats du Troisième Reich. A présent, le train entrait dans la ville, ralenti par des travaux sur la voie ferrée, il passait lentement, dans le lever du jour, au milieu des ruines, grands pans de pierres dentelées, beffrois démantelés, forteresses camouflées en décombres, maisons aux vitres crevées, alternant, dans l'éclat des lampes  électriques encore allumées, avec des casemates grises et de vieux blockhaus désarmes.  Au loin se devinait, à une immense lueur mauve, la partie Ouest de la ville, illuminée comme une kermesse géante. C'était cependant l'autre Berlin qui m'attirait, Ost Berlin, le vrai cœur de la ville.  A peine émergé de l'U Bahn, c'était la traversée du miroir, l'arrivée dans un autre monde où le passé surgissait de partout à la fois, en fantôme fascinant et inquiétant. Champ de ruines archéologiques, mon KriegsPompei, je te retrouve enfin. Spectre de Spartakus, c'est toi qui vient chaque jour roder derrière les façades sans âme de la Stalin Allee. Dans cette ville morte et sans lumières, rien pour réchauffer la froideur des nuits, pas de bars ni de night clubs, rien que des souvenirs et le feu des théâtres. Tragédies, schauspiel, opéra bouffe, comédie lebenstuck, drames lyriques sprecht gesang, pas de bas morceaux, tout était bon pour moi. Je sais, le médecin chef de ma garnison parlait toujours de l'âme allemande. Les âmes ont-elles un passeport, j'en doute, mais j'avais, à l'époque, ce goût du romantisme fiévreux, de l'emportement des passions qui va jusqu'à la brisure de l'être, que dire, comme ce violoniste tzigane qui, après une nuit de saoulerie éperdue, brise son archet dans un élan de rage lyrique. Berlin, pour moi, c'était les années terribles en direct, l'écran géant à trois dimensions où se projette tout le mal du siècle. Je regardais défiler par la fenêtre du wagon lit le paysage de ruines familières qui contrastait si fort avec le monde clos où je me tenais calfeutré, quand je vis, tout à coup, dans le reflet de la glace, l'image du père. C'était bien lui mais amaigri, avec des yeux encore plus globuleux, presque bouffis. Je n'eus pas à demander les nouvelles que je connaissais  depuis longtemps. Il venait vers moi en tendant des mains moites et brûlantes. "Je l'ai perdu, Docteur, elle qui  travaillait si bien en classe, notre enfant, elle a tellement  souffert, elle ne voulait même plus retourner à l'école, elle s'arrêtait même de manger et de dormir. A la fin, elle passait ses journées à écouter de la musique, et ne parlait presque plus. Vous savez, Docteur, c'est comme les blessés pendant la guerre, quand ils attendent de mourir, vous voyez ce  que je veux dire, et qu'ils vous demandent tout le temps :  tu es là, tu es là ?  Elle, justement, elle avait si peur, elle ne voulait pas lâcher ma main. Elle avait peur de souffrir, vous comprenez, de souffrir. C'est pas juste, çà, Docteur, c'est pas juste et si, un jour,j e vois Dieu, je lui dirai, oui, je le lui dirai : c'est pas bien tout ça, je veux savoir pourquoi, pourquoi vous avez fait çà, c'est ça que personne n'ose lui dire". Cette révolte sourde et véhémente qui se vidait sur moi, je l'avais rencontré partout dans la ville, présente à chaque coin de rue, à chaque pan de ruines. C'était la troupe hallucinée des rescapés de l'horreur, les réfugies faméliques aux aguets, la gamelle à la main, les femmes en fichu déblayant les décombres, les enfants  en haillons jouant parmi les gravats de l'Allemagne Année Zéro. Et puis, au Schiff am Bauerdamm, c'était le défilé des soldats déchirés, grotesquement mutilés par la guerre venant manifester devant Dieu, brandissant leurs écriteaux de cauchemar :"Pour le châtiment du faible et la défense du fort", "La bonté de l'âme avant l'abattoir", "La vie est un malentendu que seule la mort vient dissiper", "L'immortalité de l'âme pour tous en temps de guerre", "Un coup de main aux forts, un coup de pied aux faibles et tout ira bien mieux", "Vive l'ordre naturel des choses", et puis, "Malheur à toi qui a perdu". Appel strident à l'angoisse, violence doucereuse dans la lumière crue des projecteurs, musique persiflante et moelleuse, mêlant aux cantates une parodie de marches militaires, berceuse rauque et douce-amère, fascination oppressante, obsédante du désespoir, je t'avais reconnu. J'essayais de trouver les mots qu'il aurait fallu dire. Le train entrait en gare, le voyage avait pris fin. Le père baissa la vitre du wagon lit, comme pour mieux apercevoir ce qui l'attendait au lointain, puis la remonta lentement. C'est vrai qu'elle avait peur de souffrir, et moi aussi, mais, vous savez, Docteur, quand nous avons perdu notre fille, ma femme et moi (c'était la première fois qu'il parlait de sa femme), nous avons tout perdu, même la peur de souffrir. 

IV L'ENFANT MALTRAITE

Souffrir ?, dit Marzio, mais ceux qui souffrent rêvent toujours à l'Amérique ! Regarde ..." Il se retourne et, d'un grand geste, montre l'immense étendue de prairie vert bleu, piquée de petits drapeaux rouges sur le vert tendre des greens, tachée des flaques ocre de bunkers, hérissée d'une forêt de jets d'eau tournoyants, rasée de frais domestiquée avec soin par une armée de jardiniers. "Regarde, Même ici, encore et toujours, l'Amérique ! Je ne sais pas pourquoi, mais, au golf, on a toujours envie de faire des confidences, comme à l'église. Pourquoi parler de ceux qui souffrent ?, c'est difficile à dire entre médecins, mais j'ai été ce qu'on appelle un enfant maltraité, oui, c'est bien cela, et qui peut souffrir autant qu'un enfant maltraité ? Comprends moi, je vivais avec mon père et ma sœur très loin dans le Sud, au talon de la botte, dans une ville majestueuse mais oubliée de tous depuis le temps ancien du royaume de Naples. Tu ne me croiras pas : mon père, aussi, était médecin et même médecin d'enfants, célèbre en son temps, ayant été un des premiers intéresses à ce qui, de nos jours, porterait le nom compliqué de pédopsychiatrie ou, peut-être, de psycho-pédiatrie. Nous habitions une grande maison un peu triste, plutôt austère, dont la façade, comme toutes les maisons riches de la ville, était ornée de petites fenêtres grillagés et d'une lourde porte surmontée d'un balcon de pierre donnant sur une place à l'italienne toute en lumière. Je revois encore cette place, bordée de grandes arcades tendues de stores multicolores, avec, en son milieu, une vieille fontaine romaine dont l'eau coulait nuit et jour dans un bruissement murmuré qui m'est toujours, depuis resté à l'oreille. Nous voici au départ du nº 8, le plus dangereux ! Tous les jours, une foule de parents assiégeait notre maison, attendant mon père jusque dans l'escalier pour obtenir un mot de lui, un seul, qui puisse faire comprendre ce qu'était leur enfant et donner la force de l'accepter. Marzio se redresse : décidément, je passerai toujours mal l'appui du côté gauche ! Ma mère était morte très tôt et nous avait laissé seuls, ma sœur et moi, avec notre père et la vieille bonne qui nous avait élevés. Je voyais peu mon père, qui, toujours occupé par les enfants des autres, ne prenait pas trop plaisir, je crois, à la conversation des siens. Son seul plaisir, c'était l'Opéra. En vérité, il y avait là une institution sacrée pour notre petite ville dont le Théâtre Lyrique s'était hissé aux dimensions d'une cathédrale, mais nous n'avons jamais su les causes de cette passion chez un homme qui se voulait rationnel en tout. Peut être y avait il trouvé la forme la plus subtile de l'indéfinissable, du "tça", le grand secret de l'alchimie psychiatrique ? Qui pourrait mieux exprimer le heurt des passions, le flux et le reflux des sentiments, les houles de joie et de tristesse qui sont le mécanisme de l'âme ? Ainsi, mon père était il fasciné par la musique de Verdi, tu sais, l'air de Desdémone ...le saule, piangea cantando... Il aimait en faire de savantes exégèses pour bien montrer ce que peuvent livrer quelques portées de musique : la nostalgie des moments heureux de l'enfance, la meurtrissure des souvenirs, le remous des émotions contradictoires, et, dans le final, l'angoisse venant monter par salves, par petits coups a travers la mélodie, comme des bulles crevant la surface de l'eau. Encore un effort et nous serons sur le green. Peut être se donnait il le droit, lorsqu'il était assis au théâtre, sa partition sur les genoux, de vivre par personnes interposées, sangloter, s'indigner, s'enthousiasmer (toutes choses qu'il s'était interdites à lui-même) sans avoir à expliquer ou comprendre, encore moins à juger. Enfermé dans le théâtre, seul avec sa musique, il ne pouvait plus fuir ni refuser d'être lui même. Ca, c'est un joli coup de golf ! Peut être aimait il, dans ces quelques heures passées dans le noir, retrouver son enfance, les premières rencontres avec l'univers des adultes, la première soirée à l'Opéra, où l'enfant ressent des sensations si fortes qu'elles ne s'effaceront jamais, la salle illuminée avant le spectacle, les hommes en habit noir, braquant leurs jumelles sur les loges, les femmes en robe longues, étalant avec nonchalance leurs bijoux sur le velours des avant scènes, le raclement confus des instruments dans la fosse d'orchestre murmurant que tout va commencer bientôt, le grand rideau rouge frémissant derrière lequel, vous le sentez, on vous épié, les premières mesures d'ouverture et l'attente impatiente, toutes lumières éteintes, avant le lever de rideau, les chanteurs habillés de faux brocart et de strass qui viennent au premier plan déclamer, bras ouverts, leur grand air, devant des décors de carton peint, triomphe de la convention et de l'artifice, où l'invraisemblable, comme dans les songes, finit par construire une réalité plus vraie que le réel. Aujourd'hui n'est pas mon jour de chance, j'aime bien le golf mais lui, je crains, ne m'aime pas. Dans sa propre enfance, mon père avait été gavé de livres, de tableaux et de musique, d'où sa croyance en ce qu'il y aurait là, et pour toujours, réponse à tout.  Sorti de son rôle de guérisseur, sa raison d'être, sa seule certitude, était sa foi de charbonnier de la culture. Le soir, après le dîner, servi dans le décor bourgeois d'une pièce de boulevard, mon père trouvait quand même le temps déposer quelques questions sur l'école, et donner quelques conseils pour nous éviter l'humiliation d'être second en classe (ne pas être premier lui aurait paru inconvenant !) Sur tout autre sujet, il laissait liberté complète, aux conditions, bien sûr, de ne pas enfreindre les règles implicites de l'étrange écosystème où nous étions enfermés. Crois tu qu'il faille ici un fer 8 ou un bois ? Souvent, je dois dire, j'éprouvais quelque nostalgie d'un père plus autoritaire qui aurait voulu nous obliger à être ou ne pas à son image, d'une force contre laquelle il aurait été bon de se mesurer, d'un mur sur lequel on aurait pu frapper ou s'appuyer, à défaut de pouvoir l'abattre. C'est à toi de jouer. Combien de fois, pourtant, ne l'avais-je pas entendu raconter l'histoire du petit garçon qui demandait, la veille du Nouvel An : "Papa, est-ce cette année que j'aurais le droit de ne plus faire tout ce que je veux ?" Mon père vivait dans un univers clos comme une bulle que nous n'arrivions jamais à crever, et que dire de plus ? Sais tu ce que répondait cet homme qui méprisait tant chez les autres le conformisme des idées ou le refus du dialogue, ce qu'il répondait aux questions naïves que nous posions comme le font tous les enfants : je vous expliquerai cela plus tard, lorsque vous serez plus grands...! Là dessus, il finissait aussi vite que possible de boire son café et allait s'enfermer dans la bibliothèque (temple ou refuge ?)où l'attendait toujours quelque travail urgent ou un livre à lire. Faudra-t-il nous asseoir, nous aussi, dans l'escalier et vous y attendre, disait ma sœur, pour obtenir le droit d'être écoutes ? Près du cerveau, loin du cœur, soupirait la bonne... Je parle trop, le golf est une maîtresse exigeante, qui ne demande toujours plus d'attentions. Certains jours, n'y tenant plus, j'allais dans la cuisine retrouver notre vieille bonne pour lui livrer mes secrets avec ingénuité. Je lui parlais des heures entières et n'en recevait, en retour, que peu de paroles mais prononcées avec cette autorité tranquille et joviale qui apporte aux enfants le sentiment très fort d'être, désormais, à l'abri de tout et de tous. Entre les fourneaux et l'évier, je me sentais un peu moins triste de ne pas être pris au sérieux comme l'étaient ces enfants que mon père analysait et interrogeait longuement tous les jours. Nous voilà arrivés au départ du 10 et d'une longue aventure. La nuit venue, il ne restait plus qu'à m'enfermer dans la chambre, et s'enfoncer dans le rêve. Je m'installais, à demi dissimulé, tout près de la fenêtre laissée grande ouverte sur le spectacle de la nuit. Naufragé recroquevillé sur un radeau tournant lentement à la dérive, je rêvais dans le noir en écoutant vivre les autres, là bas, sur la petite place, d'où montaient chaque soir des bruits de fête ou de dispute, mêlés à des fragments de musique montant de la terrasse des cafés. Sous la lumière douce des globes électriques, des gens restaient là, pendant des heures, assis sur des fauteuils de rotin, à parler, jouer aux cartes, riant, se querellant, parlant filles, peut-être, ou football, acteurs d'un théâtre jamais clos même sur le tard quand les garçons venaient fermer la devanture et empiler en gerbes les dernières chaises sur le trottoir. Maintenant, attention au bras gauche ! Même après que soient éteintes les lumières, même après le départ des derniers promeneurs, parlant entre eux d'une voix trop forte, restait le spectacle de la petite place devenue toute noire, bordée d'ombre par les grands arbres avec, au milieu, la tache claire de la fontaine qui bruissait toute la nuit du même murmure.  Et, moi, je me disais toujours : Quand viendra donc mon tour, de jouer à la vie, me faudra t-il encore attendre longtemps ? Voilà le fairway ! Je n'ai pas eu longtemps à attendre, tout finit par arriver, même dans une ville du Sud. Non, pas ce que tu crois, ça n'est arrivé que bien après ! Le golf, c'est une grande école de modestie !Pour l'instant j'avais treize ans à peine et c'est l'Amérique qui s'est d'un coup engouffrée dans ma vie. Décidément, il me faudra améliorer mon grip. C'était la distribution des prix et le directeur de mon école avait eu l'idée d'ajouter de la musique au programme des cérémonies. Le jour venu, nous étions tous réunis dans la grande salle avec professeurs et parents (sauf mon père, bien entendu), lorsqu'arriva un groupe de militaires. Il restait encore, à cette époque, quelques soldats de l'armée américaine qui attendaient, dans une petite garnison isolée en dehors de la ville, d'être rembarqués pour leur pays. Tous étaient noirs, sauf l'officier, un prêtre, je crois, qui expliqua que ses hommes ne connaissaient rien à la musique mais chanteraient des cantiques appris dans leur enfance, là bas, au pays natal, et qu'on appelait "negro spirituals" Le bras gauche, le bras gauche ! Lorsque le chant commença, ce fut soudaine une éruption de voix étranges, accordées en feulement feutrés déferlant en basses vibrantes, transfigurant par des répétitions rituelles et des halètements syncopés, de pauvres mélodies en hymnes sauvages, comme si ces cantiques avaient reçu, dans les transes, la marque d'une possession, d'une force irrépressible jaillissant devant nous dans cette salle des fêtes, comme le démon issu d'une lampe magique. Après cela, je n'eus de cesse que mon père ne fit entrer dans la maison cette musique ainsi révélée. Voyant que je restais ce qu'on appelle un bon élève, il céda vite et le jazz obtint chez nous droit de cité. Pourquoi nous font ils tous ces signes derrière, je me concentre avant de jouer, c'est tout !Il n'est pas facile d'expliquer ce que cela représentait alors, le jazz... Il faudrait imaginer une petite ville d'un pays de l'Est, tu te promènes dans la rue, et, tout à coup, tu entends cette musique sortir d'une fenêtre pourtant bien calfeutrée. Si tu entrais, je suis s–r que tu y trouverais un adolescent, un enfant, qui ne cherche qu'une chose, s'évader du monde qu'on a refermé sur lui. Tout va bien pour lui, merci, le voyage vient de commencer. C'est vrai que c'était une drogue, tu sais, la musique sortie de ces hauts fourneaux du rêve, ces formidables machines à rythme de l'époque sacrée du swing, les grands orchestres de jazz. Heurt des timbres qui se cherchent, se heurtent, s'entrecroisent, pulsation sourde des basses, ascension brutale des cuivres, gloussement moqueur des sourdines ouah-ouah, emphase lyrique des trombones, répétition obsédante des riffs, vol immobile des notes puis descente en glissade planante, reprise, chute brutale, volutes lents des saxes reprenant le thème au moment où il allait disparaître pour le modeler à nouveau, le pétrir, comme un boulanger sa pâte, terminant sur une glissade, en attente de l'accord final, qui vient enfin, au moment où on ne l'attend plus, exploser comme un énorme flash chromatique.  Il faudra que je surveille mon slice ! Encore un plaisir, le rituel des initiés, les mots techniques, les surnoms, le langage hermétique (et doublement, puisqu'il s'agit d'une langue étrangère), joie obscure de l'initié, plaisir de la provocation, plaisir secret refermé d'une révélation qu'on entend bien interdire aux profanes. Du coup, je suis revenu dans la bibliothèque de mon père. On y trouvait tous les livres, entassés sur les murs, même les livres interdits. C'était là qu'il fallait chercher la littérature américaine, considérée par tous ceux dont le jugement faisait autorité comme trop brutale, trop crue (au sens de nourriture barbare), trop grossière pour trouver place ailleurs que dans les kiosques à journaux. L'idéal, au golf, serait d'avoir tapé un plein seau de balles avant de commencer à jouer ! Une première surprise fut de voir que mon père, même s'il n'en montrait rien, refusait, apparemment, de penser comme les autres et c'est assis devant son bureau, dans son grand fauteuil de cuir que je reçus à nouveau le choc, l'appel de ce nouveau monde qui faisait tout oublier. Récits de voyages transatlantiques, épopées du désenchantement confortable de la génération perdue, noyées de spleen et whiskey, dandysme littéraire de la Nouvelle Angleterre, errances picaresques dans le ghetto noir des grandes villes futuristes, paysages du Sud peuplés de paysans farouches et de pasteurs inquiétants, rêves de Wall Street, pavée d'or et de bank-notes, fuite vers l'Ouest à bord du Pacific Railway, dévorant, dans le hululement des locomotives, un continent entier qui défile en images fugitives à travers la glace securit des grands wagons Pullman, univers colossal et barbare, riche et cosmopolite, c'était donc cela, l'Amérique, libérée du péché originel de la culture, vierge de tout passé, éclatant du bonheur d'être elle même et de n'avoir pas vécu. Quand je joue, plus rien n'existe. Sais tu, c'est l'histoire d'un de mes amis : Il jouait un jour à quatre avec des anglais. Au milieu du parcours, un des joueurs tombe mort, crise cardiaque, plus rien à faire, sais tu ce qu'il a fait ? Le jeu venait bien, c'était déjà tard, il a laissé le caddy surveiller le cadavre et a repris la course avec trois joueurs. J'en reviens, comme toujours, à mon père... Songes et mensonges, rêveries, tout n'est que rêveries, me répétait-il, lui qui n'avait vécu que le rêve des autres, il n'existe que dans ta tête, ce pays des songes. Et pourtant, ce pays, je le retrouvais chaque jour, dès la sortie du lycée, dans une petite salle de cinéma toute proche. Tous les soirs, j'y faisais ma plongée hors du quotidien, comme ces cascadeurs qui, dans les films d'action, s'évadent en sautant à travers une fenêtre de sucre filé. Brutalité et luxe sirupeux, univers de téléphones blancs et de musique douce, ballets aux couleurs criardes et aux gestes savamment synchrones, force jaillissante et mal calfeutrée de la jeunesse, et vous, Hollywood-Babylone aux piscines de marbre rose, recevez, je vous prie, mes plus chers souvenirs. Tu vois, on s'impatiente derrière nous ! Je sais bien, à présent, qu'un film tourné dans ma petite ville aurait paru, là bas, tout aussi étrange et exotique, mais, emporté dans un gaspillage confus d'émotions, harcelé par le besoin de tout connaître, résolu à refuser toute allégeance au passé, je ne voyais pas plus loin que le bout de l'Atlantique... C'était l'âge où l'on voit encore ce que les adultes ne savent plus voir. C'est vrai que mon père, entraîné, en vrai professionnel démonter et remonter les rouages de l'âme, aurait pu voir et comprendre, mais comme tous les médecins, il souffrait de scotome et de phokose dès qu'il s'agissait des siens. Il n'a pas voulu entendre, il n'a rien pu voir et pourtant, c'est sans reproches, peut être sans surprise, qu'il m'a laissé partir, sans un mot, non plus... Tu vois bien qu'il te laissait tout faire... Si, il m'a parlé, et sais tu ce qu'il m'a dit, lui qui voulait tout expliquer aux autres en disant que l'expérience ne se transmet pas ? : "J'aurais voulu faire comme toi et tout est bien ainsi, mais, tu ne le sais pas encore, écoute moi, tu reviendras". "Et tu as fait comme il te l'avait prédit ?Comment faire autrement ? L'Amérique, c'était un songe et il a bien fallu m'arracher au sommeil paradoxal pour retrouver, à la force du cerveau, l'état de veille. Regarde toi jouer, le "shanking" est la pire des maladies pour un golfeur ! Avant, j'avais souffert, mais là bas, j'ai, comme aurait dit mon père, étouffé mon enfance et l'enfance, vois tu, ce n'est qu'une question, toujours la même, qui revient toujours : "M'aimez-vous ?, m'aimez vous vraiment ?" L'adulte a pris des forces, il s'est endurci, son âme s'est tapissée d'un cuir épais de rhinocéros, sphacélé par plaques, mais il peut affronter les autres. L'enfant à qui on verse de l'intelligence lorsqu'il attend de l'amour (il n'écoute pas ce qu'on lui dit, il voit ce qu'on lui fait) sera toujours un enfant maltraité. Au retour, mon rêve n'était plus désormais, qu'un ensemble un peu flou, une suite d'images que le dormeur à peine éveillé, essaie, encore tout hébété de sommeil, de se remémorer, une simple tache grise comme une estampe chinoise, tu sais, la Plaine Après le Passage des Cavaliers, lorsqu'on ne voit plus qu'un grand nuage de poussière et des oiseaux, tout au loin, qui volent en cercle. Rêver de l'Amérique, autant arriver à New York, comme je l'ai fait, venant d'Europe par la mer, un matin de Juin quand le soleil va se lever, voir s'illuminer la façade dorée des gratte ciels, et, jaillissant de partout, les tours géantes de verre et d'acier que séparent ces vallées obscures au fond desquelles se devine le grouillement fabuleux de l'Amérique. Autant faire demi-tour et revenir tout de suite, exit, tout le monde descend, coupez le songe ! Et maintenant le 17, le cauchemar du golfeur ! L'Amérique est efficace, elle donne à chacun la place qui lui revient, ma place était ici, dans le Sud, plein de sarcasmes et d'émotion, sentimental et pathétique, et toujours au bord, trop au bord, du doute. Le monde anglo-saxon, attentif là où nous sommes approximatifs, sûr de lui là où nous ne croyons plus à rien, irradiant de foi tranquille et de bonne conscience là où nous cultivons le cynisme et la dérision, nourri de lait (alors qu'il y a si peu de lactase dans nos viscères latins pour le digérer !)nouveau monde, ma belle histoire d'amour, nous ne vieillirions pas ensemble. Aujourd'hui, j'ai du perdre une fortune en balles de golf ! L'Amérique ne fait que révéler, comme l'immunofluorescence révèle un conflit antigène-anticorps, ce qu'il y a de plus vrai en soi, et ma vérité, à moi, était d'être prêt à devenir ce qui m'avait fait tant souffrir jadis. "Et ton père ?" Pour lui, ça été, comme aiment à dire les psychiatres, une mort symbolique. Il a, d'abord, voulu m'attendre pour être sûr que je tiendrais bien sa place et, peu à peu, il a disparu.  Je ne veux plus penser à mon handicap ! Le dernier jour, il s'est fait descendre dans son bureau, s'est assis une dernière fois dans le grand fauteuil de cuir, face à son tableau préféré, une pauvre copie de paysage mythologique jonchée de dieux et de déesses, devisant à contre-jour, dans un coucher de soleil olympien. C'est là qu'il est mort, ainsi qu'il avait vécu, sans comprendre. Comme ce sera bon d'arriver au club-house, dans un moment ! D'un geste, Marzio embrasse l'horizon, sans vouloir prêter attention aux joueurs qui font des signes, là bas, très loin en arrière : "Vrai, voilà pourquoi je suis revenu !.N'est-ce pas que c'est beau...!" Sous l'éclat du soleil déjà bas sur l'horizon, les pelouses prennent des reflets comme craquelés dans la lumière jaune qui baigne les vallonnements un peu mauves du lointain, le ballet des jets d'eau se couvre d'une poudre irisée, le ciel luit d'un éclat cuivré, presque mystique, comme dans un tableau du Lorrain. Le club-house prend figure de temple antique et les jardiniers de figures allégoriques nonchalamment posées dans une apothéose d'or et de pourpre. Mais déjà, commence à tomber le soir, la lumière se ternit, seuls se devinent au loin les petits drapeaux rouges piqués sur les greens, le paysage est redevenu terrain de golf, tout parait désormais voué à l'ordre et la précision dans cet îlot protégé de campagne artificielle, enclave anglo-saxonne campée en territoire latin. "Tu vois, c'est là qu'on peut l'aimer pour de bon, l'Amérique ! N'est elle pas fabuleuse, vue d'ici ?" Il salue au passage le groupe de jardiniers assis dans le soleil couchant. "En vérité, le Sud, c'est l'enfance : le destin du Sud, c'est d'être toujours vaincu."

 V-L'ENFANT PRODIGUE

 "Vaincus, Seigneur, seront tous ceux qui n'ont pas entendu Ta voix et compris Ta parole". Le chant des enfants Rois s'enfle, s'élève, envahit le Temple aux murs laqués de blanc et bleu. La lumière filtre des vitraux immaculés et se réfléchit doucement sur les lustres de cuivre aux grosses boules brillantes couronnées de bougies électriques. Tout est purifié, pacifié et harmonieux. Les enfants Rois sont tous là près de l'autel, en surplis blancs amidonnés, si propres et si beaux. Leurs yeux sont clairs et candides, leurs cheveux bien peignés et leurs voix montent sagement dans l'air climatisé du Temple. "Enfant divin, longtemps j'ai cherché ma route pour venir Te retrouver ". Et toi, tu es là face à l'autel, dressée les bras étendus, tes cheveux blonds dénoués sur l'étole brodée d'or, tes pieds nus dans des sandales de moine, sans maquillage ni fards, toi, femme et prêtre à la fois, qui leur a tout donné, ta vie et ton amour, aux enfants Rois. "La nuit étoilée viendra bientôt recouvrir la terre et je sais que mon bonheur, mon Seigneur, sera de rester près de Toi". Tu t'es mis face à moi, debout sur les rochers noirs devant cette mer que tu aimais tant, presque bleue aujourd'hui, et ridée de fines lignes blanches (les oies de la mer, m'as tu dit),les mouettes volent autour de nous, jetant de longs cris implorant, tout parait moins barbare, sur cette plage de basalte noire, maintenant que le soleil est là. Les îles, aujourd'hui, découpent avec netteté leurs taches grisâtres sur l'horizon, les bateaux sont sortis autour du sémaphore, voiles déployées en signe d'allégresse, le vent va se calmer, le ciel reste à peine taché de petits nuages brillants, avec cette grande forte lumière d'été qui vient de partout à la fois comme dans une salle d'opération. C'est l'heure où les étudiants en casquette blanche et blazer bleu marine viendront dans les restaurants du bord de mer s'attabler devant les plateaux d'écrevisse et les verres de schnaps, en chantant des hymnes à l'alcool et à l'été. Le soir va venir, tout doucement, très doucement, simple clair obscur puis nuée violette diluée dans la nuit d'été qui tiendra, tremblante et tenue, mais à peine obscurcie, jusqu'au lever du jour, là bas, sur la crête semée de maisons rouges cernées de blanc, chacune peinte à neuf, avec des fenêtres aux rideaux bien tirés, et, devant chaque porte, hissé en haut d'un grand mat le drapeau, le drapeau jaune et bleu de ceux qui n'ont jamais connu la guerre. Toi, tu es là dans mes bras, à peine halée, les lèvres peintes, les joues fardées, cuirassée de robe bleue ciel à volants, et chaussée d'escarpins à talons hauts. O pays de l'été transfiguré, de la contrainte et du bonheur, monde rêveur et transparent, je déclare ici même, tout abjurer de ma vie passée. Fini, pour moi, l'analyse méticuleuse des sentiments, terminée la dissection des viscères de l'âme, "vade retro", plus rien, entends tu, plus rien ne me fera loi, pas d'autre "credo" que ton évangile et tes dogmes, Toi, ma vraie foi révélée ! "Enfant divin, j'avais quitté la maison de mon père pour aller en Terre Promise, j'ai longtemps erré sur la route avant d'arriver jusqu'à Toi".

 Nous vivions, souviens toi, à Babylone, il y a si longtemps. Paris était encore le centre d'un monde fabuleux mais,tant de présages l'annonçaient, déjà condamné. Les malheurs de la guerre n'étaient pas si loin,(rappelle toi, 1943, l'année de ta rougeole et il n'y avait plus de jus d'oranges ), rien d'autre n'existait que la recherche du plaisir, chacun égoïstement engoncé dans une cosmogonie portative, faite sur mesure, sans autre souci des autres ni de l'univers. Et tout cela dans ce décor de théâtre que tu aimais tant :

villages de grande ville où le temps s'est arrêté, squares-jardins décorés de gardes en pèlerine noire, rues provinciales bordées de bistrots et de portes cochères devant lesquelles, les soirs d'été, les concierges fument la pipe, assis à califourchon sur leur chaise, larges avenues aristocratiques où alternaient palais de haute couture et hôtels pour touristes princiers, arcades abritant de petites chopes aux vitres mal lavées, marchés aux tréteaux de bois blanc chargés de fruits et légumes primeurs que les maraîchers, à l'aube, sont venus livrer dans de vieilles voitures cahotantes. Et les cafés où s'entassait dès le matin un peuple de travailleurs moustachus et gouailleurs, en casquettes et ceintures de flanelle, le verre de vin à la main, immortels figurants des Rues de Paris. Et les musées, que nous avions visité, salle après salle, répertoriant, à livre ouvert, tous ces trésors lentement sédimentés, contemplant avec vénération les objets oubliés du culte de la culture. C'était pour toi la grande période de la littérature, la vraie, la française, bien sûr. Tu y puisais à pleines mains formes et noms, comme dans un coffre de pierres rares les verbes précieux, les tournures archaïques, les imparfaits du subjonctif, épithètes, paléologismes, synonymes, et tous les mots, vilains, propres, figurés, à double sens, gros, sous entendus, maîtres, clés et jeux compris, tous à toi, ces beaux mots. C'était, pour toi, le défilé permanent des top models de la littérature, hiératiques et raffinés, modèles exclusifs de haute culture, chacun griffé, bien sûr de son étiquette :essai de mœurs, pamphlet, saynète, tragédie, fabliau, théâtre bourgeois, conte philosophique ou sottie. Et la poésie, les sonnets, la métrique aux battements réguliers de sublime machine à coudre, les rimes riches ou pauvres, les élégies, les vers libres, les poèmes en prose et les alexandrins aux douceurs de loukoum que tu me récitais sans vouloir les comprendre : "Craignez Seigneur, craignez, en cette nuit cruelle, la colère d'un Dieu dont vous fûtes rebelle " Tu me disais : chez nous, on juge les ministres sur leur aptitude au sport, ici, sur leur façon de parler des livres, le seul sport de France, c'est la littérature ! Alors, dans la journée, comme on irait au stade, tu allais à la culture. C'était dans un institut poussiéreux rempli de jeunes filles parlant des langues insolites mais bien décidées, comme toi, à vivre tout ce que Paris peut offrir. C'est là que je venais te chercher le soir, parmi tous ceux qui, comme moi, dans la rue, attendaient les étrangères.

 Alors commençait, chaque soir, le long cheminement dans le Paris nocturne et ses étapes, ses îlots de lumière et de bruit dans une ville endormie, mal éclairée de vieux lampadaires parcourue de rares taxis. D'abord les cafés enfumés où palabraient les bohèmes, entre café crème et rhum au lait, les caves où se retrouvait la secte des adventistes du be-bop, puis l'errance sans fin de tous ceux pour qui la nuit est une quête vers on ne sait quel espoir, aventure ou plaisir, guetteurs de l'inattendu, refuzniks du sommeil, marcheurs de l'ombre. Rappelle toi les traversées de ce Paris désert et silencieux et les levées du jour, à l'heure où les oiseaux se mettent à chanter tous ensemble dans les arbres, comme font les coqs de Grèce lorsque arrive l'aube, l'heure où les brasseries ouvrent leur rideau de fer, l'heure où vont se retrouver aux Halles, toutes castes mélangées dans le petit matin, les "fermeurs" de Paris. Et les soirs de bal, quand nous dansions toute la nuit dans les rues, sous les guirlandes et les lampions de papier, devant les estrades décorées où un petit orchestre jouait du saxophone et de l'accordéon, parmi les fêtards, les ivrognes et les enfants, au grand rallye des prolétaires. C'était çà Paris, pour toi, une fête, un diorama pour photos souvenirs, ton Luna Park, ton Tivoli d'exotisme impur mais combien délicieux, rien que pour toi, et pour moi. Tu le savais, dis, qu'il était condamné, ce monde tiède et tendre, plein de rouerie nécessiteuse et de conformisme insolent, où l'intelligence prenait compte de tout, même de la chair et du sang, ce Titanic naufragé s'enfonçant lentement, toutes lumières allumées, dans les eaux glauques du souvenir, Dieu, ton Dieu, sait que tu l'aimais pourtant, et comme tu m'aimais! "Herr Jesus, j'ai tant besoin de Ton aide pour aller jusqu'au bout de ma route". Sont ils si loin, ces revenants de l'armée des songes, perdus dans la nuit d'hiver ! Enfants Rois si sages, la vague de bonheur vient déferler, c'est Noël, chantez de vos voix si pures pour oublier la mort du soleil, voici vos cadeaux, c'est Noël. La fête est pour vous, ce soir, dans les appartements trop chauffés, où le froid ne pénètre jamais malgré la glace qui couvre, dehors, les toits de cuivre vert de gris. C'est Noël tant attendu, où les enfants se rassemblent autour du sapin illuminé de parures barbares, ancré dans des amas de paquets multicolores. La table de Noël attend, chargée du festin rituel, tout ce qui va se manger à la vingt quatrième heure du soir, le cru et le cuit, le maigre et le gras, le sucre et le sel, les viandes et les fruits rares, le lait, le miel et les amandes. Tout vous est donné, et, de surcroît, l'excellence de l'âme et du corps. Dehors, la neige gelée scintille sous les lumières de la ville, tout s'est assourdi, les rues décorées pour la fête se sont endormies mais bientôt, la foule va sortir dans le froid du Nouvel An pour chasser les brumes de l'alcool et de l'hiver, glissant bras dessus, bras dessous sur la chaussée glacée, s'interpellant d'un trottoir à l'autre pour crier "Gott Nytt Ar, Gott Nytt År" et tu te serres plus fort contre moi. "Ah, mon cœur, écoute, écoute ton Prophète"

 Lorsque tu vas monter dans la chaire, tout à l'heure, je sais bien ce que tu vas leur dire, aux Enfants Rois, la parabole du souvenir. Souviens toi, quand nous marchions le long d'un lac gelé, ce jour où le froid semblait tout purifier, ce jour qui a changé nos vies, tu te tenais serrée contre moi, toute enveloppée de fourrures et quand tu parlais, une fumée sortait de ta bouche. Tu m'as dit : "Connais tu la parabole de l'Enfant Prodigue ? Certainement, car, dans ton pays, on se croit "sacheur de tout"... Pauvre Enfant Prodigue, tout lui semblait fade dans la maison du Père. Un jour il a voulu fuir aussi loin qu'il en aurait les forces. Il a erré si longtemps, dilapidant peu à peu ce qui restait de sa jeunesse. Lorsque l'heure a sonné, il comprit qu'à Babylone, on ne trouve que vanité (et vanité des vanités !) Les jours étaient désormais comptés, il fallait revenir à la maison du pasteur, là où reviennent toujours, forcement, les brebis égarées. Le père l'attendait, à force d'amour, il a réussi à croire qu'il ne s'était rien passé et, parce que l'Enfant Prodigue était de retour, l'ordre est revenu. "Seigneur, je t'appelle en vain, pourquoi est elle si longue la route qui mène vers Toi ? " Qu'a-t-Il fait en toi pour que muent ainsi ton corps et ton esprit, pour que ta vie soit ainsi offerte à tous ces Enfants Rois? Ecoute, moi qui suis savant mais ne crois pas à grand chose, je sais que tu as été, jadis, pour moi ce que tu n'as, peut-être, jamais été. Fais les venir, les Enfants Rois, qu'ils se mettent à genoux, face à toi, devant la balustrade de marbre, te présenter leur visage aux yeux clos pour recevoir, de tes mains, l'hostie. J'irai, moi aussi, m'agenouiller devant la table sacrée, devant toi. Tu me reconnaîtras, dis, je sais que tu me reconnaîtras, Tu n'auras rien oublié, rien, et, entre ouvrant ces lèvres qui ne sont plus fardées, tendant l'hostie de tes mains aux ongles qui ne sont plus peints, tes pauvres mains humbles d'officiante, tu diras à voix basse, murmurant comme tu le faisais le dernier jour, souviens toi, à la gare du Nord, dans la fumée embuée des locomotives, le seul poème, tu sais, que tu aies voulu retenir : "Les souvenirs, les souvenirs haïs rongent mon cœur dans l'ombre..."

VI L'ENFANT BLEU

L'ombre ne quitte jamais Venise, dit la mère à son fils, même en plein midi. Déjà des cheveux gris et le regard de ceux qui ont vieilli trop vite, elle est habillée de deuil, rien d'une touristes malgré le livre à couverture rouge qu'elle tient à la main. Le fils, douze ou treize ans, porte l'uniforme de tous les enfants du monde : blue jeans, chaussures de sport et sweat-shirt bleus mais ses yeux sont voilés de grandes lunettes noires aux verres épais, il écoute et sourit sans répondre, sans regarder non plus. Ce n'est pas Venise qui se laisserait voler son ombre ! Elle ajoute : tu te rappelles, autrefois, comme tu aimais cette histoire, quand je te la racontais, je te faisais croire que c'était un film, mais les vénitiens, tu sais, ne se laissent jamais rien voler, même par le diable et surtout pas leur ombre. Elle se reprend aussitôt, mon pauvre enfant, je ne devrais pas dire cela, à toi, c'est la lumière qui a été volée. Je voulais tellement te montrer Venise, je veux dire t'en montrer les images, tu sais, comme autrefois, lorsque je te racontais les films que j'avais vu. Je venais ici, quand j'étais enfant, chaque année avec tes grands parents. Ton grand père aimait tant cette ville (je pars faire ma cure, disait il à chaque voyage). Il connaissait tout de Venise, il avait tout lu, même l'annuaire du téléphone volé un jour dans un restaurant (le seul vol qu'il ait commis de sa vie).Il savait le nom des deux cent vingt églises de la ville et pouvait en réciter la liste, quand il n'arrivait pas à s'endormir le soir, à la façon dont les insomniaques comptent les moutons. Les églises, moi, je les détestais (les musées aussi) et je n'aimais Venise que pour y manger des glaces place Saint Marc ou regarder les robes de poupées aux boutiques de la Mercerie. Maintenant, vois si la vie est ironique, mon père et ma mère sont morts et j'aime Venise. Vrai, le film déçoit au début, la sortie du port pourrait servir de générique à un film néo-réaliste : imagine le traveling sur de grands hangars désaffectes aux murs couverts de slogans politiques, les grues délabrées, les cargos sales flottant sur une eau jonchée d'ordures et de fruits pourris avec, à l'arrière plan, les vieilles bâtisses de la Giudecca, aux façades de pierre brune avec des fenêtres crevées, comme on en voit dans les films expressionnistes, souviens toi, le port où s'embarque Nosferatu. Mais ici, justement, Venise va commencer, au bout du quai, là, où apparaissent les premiers bouquets d'églises et les maisons ocres aux fenêtres cernées de blanc. En face, orgueilleusement à l'écart, toutes portes closes, mais leit-motiv des fastes religieux d'autrefois, le Rédempteur (imagine les feux d'artifice zébrant la nuit et dans l'ombre, le grouillement des barques illuminées de lampions de couleur). Fais attention, le gondolier a décidé de s'arrêter : voici l'étape du chromo sublime, le plan-cinémascope qui va de Saint Georges au Palais Ducal, la vedutta-choc de Venise. L'église d'abord : Saint Georges, sur son île, c'est l'apothéose de l'harmonie, bâtie sur les nombres d'or du paysage et les calculs savants du Palladio. Avec d'énormes colonnes qui paraissent si grêles vues de loin, et sa flèche monumentale qui fait mature géante, c'est une barque de pierre flottant au ras de l'eau, avançant à notre rencontre, parée et décorée pour la fête. Au Palais des Doges, en face, imagine un énorme monument élevé à la grandeur archaïque, un bloc monumental de couleur rose un peu fanée faisant brutalement contraste avec les coupoles en verre filé de la basilique Saint Marc. Palladio faisait observer, qu'en architecture, les pleins ne devraient pas s'appuyer sur les vides (ou le contraire, je ne sais plus, il ne faut jamais demander aux architectes leur avis sur un mythe). Flanqué d'une prison et d'un musée-bibliothèque, d'une basilique et du seul gratte-ciel de Venise, veillé par San Tedaro et un lion, chacun sur sa colonne comme, dans le film de Bunuel, l'ermite qui ne voulait plus redescendre sur terre, oui, plus qu'un mythe, c'est le symbole de la puissance et de la gloire affiché ici, face à la mer. Ainsi, s'exposait avec insolence une réussite éclatante qui faisait des vénitiens les juifs de la chrétienté, haïs et enviés à la fois.. A la grande époque, la République regorgeait de richesses, d'or et même d'idées. Tu sais, tout est venu d'ici : la loterie, les impôts, les tycoons, les ghettos, le casino, l'opéra, les lettres de change, le temps de parole et la mise en scène.. Les siècles ont passé, le temps a lentement fait son œuvre de rongeur et puis, brutalement, tout s'est effondré au jour néfaste de l'arrivée de Bonaparte. Les Vénitiens étaient bien décidés a se battre : il n'a fallu qu'un seul obus au canonnier Pizzamano pour abattre le commandant du premier vaisseau français parvenu devant le fort San Andrea. Mais le bateau s'appelait "Libérateur" et tout est allé très vite. Il est des mots, comprends-tu ?, auxquels une ville ne peut résister à 1797, c'est la fin du monde civilisé et si j'étais secrétaire général de l'ONU, je ferais du 12 Mai, par décret, journée de deuil universel. La ville est devant nous, maintenant. Comment te la décrire ? Vue d'avion, c'est la Ville Dorée, un patch-work millénaire, une tapisserie rousse et verte trouée par les campi, quadrillée de canaux, barrée par le Z du Grand Canal (le Z, l'as tu perçu ?,est la lettre fétiche des vénitiens). Vue de terre, ce sont des tranchées enchevêtrées entre de vieilles maisons écaillées posées de guingois et les murs de jardins secrets, un lacis confus de rughe, de listons, de sestiers, de pistes fléchées o- trottent inlassablement les touristes comme les rats d'un labyrinthe de laboratoire. Vue de l'eau, c'est, face au soleil, un théâtre d'ombres chinoises, qui découpe sur l'écran du ciel clochetons, bulbes, et coupoles, tours et statues rangées en file au fronton des églises. Partout, les toits sont hérisses de jardins suspendus et d'altanes en bois noir, de cheminées aux formes étranges, (en cônes renverses ou en tridents), d'une forêt d'obélisques, de pyramides, d'anges, ou de prophètes noblement drapés à l'antique pour monter la garde sur les gouttières, alternance rythmique de pleins et de délies, pictogrammes d'architecte, collage monumental sublime séparant l'eau du ciel. Car l'eau, ici, a tout envahi. Venise, c'est un dédale de rivières et de canaux où des palais de rêve ne laissent voir sur l'eau que leur façade lépreuse, un labyrinthe de berges moussues aux escaliers délabres et de tunnels barrés de grillages, comme dans "Kanal".  On parle d'égouts, là où flottent des trognons de légumes et des fleurs fanées, c'est en vérité le sang de la ville qui l'irrigue jusque dans ses entrailles. J'ai vu Bangkok, Bruges, Su-Zhu, Göteborg et Amsterdam, ce qui me vient à la mémoire quand je pense à Venise, c'est l'image, dans un vieux film mexicain, de ce palais de rêve construit autour d'une piscine avec une immense bibliothèque dont les reliures dorées se miraient dans l'eau. Venise, c'est une forêt de corail pétrifié immergé dans un lagon d'eau verdâtre, o- se reflète le ciel. Et le ciel, Venise lui doit tout. C'est cette poudre de lumières aux lignes tremblantes dans le lointain, c'est la brume ocrée qui enveloppe les bateaux du port le matin au petit jour, quand le halo rose des lampadaires ponctue encore la lagune, c'est, au coucher du soleil, le ciel mauve, couronné de nuages dorés comme aux plafonds des églises ou d'autres fois, le ciel rouge sang technicolor aux taches fauve de l'"Odyssee du Dr Wassel".  C'est ce qui donne à la lagune ces miroitements secrets que Fellini est seul à pouvoir recréer en filmant dans les studios de Cinecita des sacs en plastique illuminés par les "sun lights". Je m'arrête, le gondolier essaie de nous expliquer quelque chose (Dieu, que son dialecte est difficile à comprendre, je préfère encore l'entendre parler allemand !) : Ici, s'impose une halte photographique (mais nous, nous ne prenons pas de photos-souvenirs). Ici commence le Grand Canal, et sous le signe de la Fortune. Elle se tient debout, à l'emplacement du poste de Douane, juchée sur un globe d'or que soulevant avec peine deux géants demi- fléchis (deux continents, deux races ?). Note qu'il n'y aa aucun bandeau sur ses yeux, apparemment elle voit clair, elle sourit à la richesse, à la chance (au hasard peut-être ?) et se tourne du côté où veut bien souffler le vent. Admire que notre époque nationaliste et égalitarisme ait laissé debout ce monument érigé au grand capital par une république cosmopolite et aristocratique. Par prudence, tout près de là, on a voué au culte du Salut une église géante en forme de pièce montée dont chaque macaron est veillé par un peuple de statues ailées. Ainsi s'ouvre, entre la Fortune et le Rio des Barcaroles, la voie du Canal, je veux dire la Voie Sacrée. Sur les deux rives de ce fleuve immobile s'étalent au grand jour les signes les plus extérieurs de la richesse, à la façon du décor en trompe l'œil qu'on déroulait autrefois sur la scène de la Gaieté Lyrique pour donner l'illusion d'un voyage en gondole. Le Grand Canal, c'est une traînée de poudre-aux-yeux où l'or s'est sédimenté, selon une mystérieuse chromatographie sociale, du Sud au Nord. Tous ces noms égrenés si souvent par ton grand père, je peux, à mon tour, te les réciter : Foscari, Van Axel, Barberigo (où des mosaïques faussement fin de siècle font voisiner Charles Quint et Henri III), palais Belavite, Bovolo, Moro Lin aux-treize-fenêtres, palais des Lys, palais Dario (tout de guingois et en marbre polychrome), palais Belloni (mon préféré, le plus flamboyant avec ses deux obélisques à l'antique), palais Manin (encore un Doge, ce sera le dernier). Ici, tout est palais, même les maisons : Casa delle Rose, Casazza Gatti, Casa Barbaro, Casa Zane, Casa Biondetti, Casa di Desdemona. Même les hôtels où j'allais, enfant, avec ton grand père, suivre à la trace les voyageurs d'un autre temps : Balzac, Dickens, Anna de Noailles et le couple George-Alfred au Danieli-ex-Dandolo, Chateaubriand, Twain et Taine, Théophile Gautier et Marcel Proust qui logeaient plus loin, au palais Tiepolo-Europa, Goethe au Regina, Hemingway au palais Pisani-Gritti. Mozart s'était modestement accommodé dans une petite maison de la paroisse San Fantin, mais Lord Byron logeait au palais Mocenigo, Henry James (non, pas Harry), au palais Barbaro, Wagner, au palais Foscari, Robert Browning, tout bonnement au Ca Rezzonico, et, dans le palais Corner Mocenigo, vivait mon cher grand homme Fenimore Cooper. Adieu, dromocrates, venus méditer sur la précarité d'un monde temporel et promener ici votre spleen et vos maîtresses. Adieu, pauvres grands hommes, après vous, c'est le fleuve des pèlerins qui a déferlé sur la ville, venus de partout, comme dans "Holy Pilgrims", par voitures, par trains entiers, par autobus et par avions, pèlerins modernes tenant leur appareil photo en guise de coquille, vêtus, quand il pleut, du même capuchon de plastique jaune, touristes errant parmi les "fast food" et les entrepôts de "curios", filmant des paysages que leur œil n'a pas regardé, laissant traîner partout de vieilles boites de bière et des graffiti (en l'an mille, les Vikings en faisaient tout autant : on s'en est aperçu l'orque les Lions du Pirée sont arrivés à l'Arsenal). Touristes de tous les pays, unissez vous !  Si longtemps, Venise avait été protégée par l'eau. Tout a commencé lorsque Napoléon, toujours lui, a voulu relier par un seul pont les Iles de la lagune, on y a renoncé mais, quand est venu le chemin de fer, il a bien fallu arracher, pour installer une gare, tout ce qui pouvait gêner au passage :maisons, palais, églises. Puis, plus tard, on a voulu, toujours plus, élargir encore la brèche pour amener jusqu'ici les voitures. Seul, Mussolini hésitait, mais, en fin de compte, rien n'a pu arrêter la trouée. Et sais-tu comment s'est appelé le pont qui vient inoculer la ville jusqu'au cœur ? Non pas "Le Liberateur", cette fois, mais, note le bien, "La Liberté" ! Que de choses on a fait en ce nom là D'un palais l'autre, tout s'est lentement muséifié, j'allais dire muselé : le palais Pesaro est devenu Centre d'Art Moderne, le Venier da Leoni, fondation d'expression contemporaine, les Procurateurs, musée du Risorgimento et même la Fondation des Turcs est devenue Musée Civil d'Histoire Naturelle. Ainsi, là même, où nous passons, le Palais Rezzonico : D'une majestueuse boîte en pierre sculptée sur trois étages, un vrai trophée de caste, on a fait un Skansen vénitien, un gigantesque appartement-témoin du Grand Siècle, un garde meubles de styles o- reposent, illuminés sous une forêt de lustres multicolores, les restes de ce qui fut l'Apogée du genre humain, le Settecento. Apogée, j'insiste sur ce mot car le Settecento, c'est le vol au dessus des cimes (après, c'est "Tout le monde descend"...), le vol d'Icare. Sa chute était inévitable, malgré ses ailes aux belles parures de cire, il a voulu monter trop haut, trop près du soleil, comme les aviateurs d'"Air Force", comme la Venise que Le Tintoret a peinte au plafond du Sénat, s'envolant vers le ciel sur un trône de nuages. A la fin, tout s'est fondu en musées : palais, scuole, galeries, offices, églises et couvents, tout s'est couvert de peinture. La peinture, peu à peu, a couvert tous les murs, en couches successives : paysages de lumière ou drames allégoriques, portraits solennels ou tableaux de genre, orgie de beauté, orgie désespérée, une vraie "Grande Bouffe" de peinture. Ah, ça ne doit pas être facile d'être Superintendant des Beaux-arts à Venise ! Faut-il imiter les autruches? Certes, le camouflage peut donner une solution partielle : que d'églises ou de palais dont les fresques ont été voilées, comme Noé par son manteau, de toiles abstraites ou de toiles de jute ? Alors, adorer les faux dieux ?  Le Pop Art peut sauver la situation en enveloppant tous les palais de papier d'emballage, avant qu'un nouveau Le Corbusier ne réussisse à détruire les restes d'une insupportable perfection ? Comme le chantait Monroe dans "Heat Wave" : "Once you got what you wanted, you don't want what you got".

Faut il fuir, et se réfugier en terre ferme comme font tant de vénitiens, comme l'ermite qui prend refuge en haut de sa colonne ou bien, vendre à l'État ? transformer le palais Grimani (où la dogaresse Morosina Morosini présidait les fêtes), en Palais de Justice pour le conserver. portes de bois trouées de chatières pourries Il ne restera bientôt aux monuments que leurs graffiti d'algues glissants aux marches couvertes d'une herbe humide, partout cette carie invisible, gangrène de moisissures tapissant  jusqu'aux profondeurs, jusqu'au fondations mêmes de la ville, dans l'eau crémeuse fouettée par les hélices des motorini.: palais Labia, . st de s'engluer dans l'acqua alta, comme la ville d'Ys, ou de s'enliser toute entière dans la vase, pour se transformer, comme dans. sables mouvants, mais, cette ville, bâtie, non pas sur du roc, comme Manhattan,    mais l'or, Scala d'oro du palais ducal, globe d'or de la Fortune, millioni de Marco Polo, bijoux lancés à la mer, bouche d'or de San Giovanni Chrysostome, or de Shylock, ghettos où se fondait, à Battioro ou Tiraoro, la drogue dont Venise a toujours été en manque, or de Venise rongé lentement par le sel sur la façade des palais. A l'Academia, la peinture a tout recouvert, elle s'étale partout, en couches successives, trophée de caste, musée ethnologique, "skansen". L'histoire du Settecento, je veux dire le Grand Siècle, le XVIIIème, c'est celle des apparences.  Venise ne doit pas être un métier facile... Faire comme l'autruche ?... Qu'à cela ne tienne, nous ferons, comme à Ca Pesaro, un musée d'art moderne.. Adorer les faux dieux ?  avant que les élèves du Corbusier ne réussissent à détruire ce quia cessé de plaire. Entends l'écho de nos voix, nous passons sous la voûte du Rialto, le plus grand pont du Venise. Bâti sur une forêt de pieux, comme le Pont de la Riviêre Kwaï, il a surtout servi, au fil des siècles, de passerelle à gibier touristique, de pont-marché autoroutier ou de toile de fonds pour vues de gondoles en gros plan. Veux tu savoir à quoi ressemble une gondole ? Imagine une ligne mince, un trait noir sur l'eau, une coque gracile à fond plat, savamment dissymétrique (pas plus qu'il ne le faut), parée comme une chasse en bois sculpté, glissant sans bruit, sans effort apparent du rameur, comme un grand poisson noir, un squale, fragile et improbable, pourtant fait tout entier pour l'eau, comme l'oiseau pour l'air.  Mais attention, pas étonnant qu'il y ait autour d'elles tant de photographes, l'espèce est en péril, autrefois, elles étaient des milliers, bientôt, il n'en restera plus qu'une ou deux rangées, alignées derrière le campo San Trovaso, comme de vieux monstres marins échoues sur le rivage. Plus loin, sur ce quai désert, arrivait, des l'aube, sur de grands bateaux à fond plat, le vin, l'huile, le pain, les melons, les poissons, la viande (chaque coin de ruelle ou de quai porte un nom de mangeaille), tout ce qu'il fallait pour faire la soupe de tripes, le riz aux pois, le boeto de pesce, et la cuisine bien grasse qui plaît tant aux Vénitiens (rappelle toi quand je te racontais le film de Comencini et l'enfance de Casanova !) Ce n'était que du ventre et de la tripe, l'Herberie, mais que devient une ville sans viscères ? une momie. Nous allons passer devant Ca d'Oro, la plus flamboyante des maisons de la ville. Ici comme ailleurs, l'or s'est lentement écaillé des façades. Que d'or, jadis !, toute la ville en était saupoudrée : Globe d'or de la Fortune, Scala d'Oro du Palais Ducal, mosaïques dorées de Byzance, bouche d'or de St Jean Chrysostome, fonderies de Battioro et de Tiraoro, bague nuptiale lancée par le doge à la mer, mémoires des Millions de Marco Polo, Lion d'Or, (ô miracle à Venise, le Veau d'Or s'est transmuté en Lion), bientôt, il ne restera plus d'autres traces de cette poudre magique dont Venise, comme le Prince de la "Beauté du Diable", tirait son pouvoir, que le mot. Plus loin, à droite, c'est toujours l'Or qui est en jeu, dans ce gros bâtiment codussien où, à vue d'œil, il ne s'est rien passé d'intéressant depuis la mort de Ricardo Wagner :trictrac, pharaon, roulette, lotto, bassette, le tout-va des combinaisons vénitiennes du hasard et de la nécessité. "Oh, give me a little dollar or I shall die" ( Heil Kurt Weill !) En face, le Fundamento dei Turchi, coiffé après la grande purge architecturale de triangles grotesques, essaie à lui seul d'évoquer la présence d'un Orient dont il reste si peu à Venise : la mosquée chrétienne de Saint Marc, les deux sonneurs de cloche à l'Orologeria et les deux lions de l'Arsenal. Plus de princes d'Orient, plus de turcs en chéchias, comme dans "Salonique Nid d'Espions", tous ont disparu, ils ne reviendront, avec les mendiants et les courtisanes, qu'au jour du Carnaval. Étrange destin, Venise sera bientôt la seule ville d'occident qui n'ait pas de quartier arabe.  A droite, maintenant, une grande façade de briques grises faisant penser à quelque monument antique oublié aux bords d'un fleuve, c'est Santa Marcuola, l'église la plus secrète de Venise. Devant la porte qui ne s'ouvre jamais, face au Canal, une petite  place déserte et un puits dont la bouche, aveuglée de plaques en fer et de sacs d'ordures, attire un peuple de pigeons, de rats et de chats. Surtout des chats, tous maigres, comme les chats des dessins animés, le poil rongé de gale, marchant de profil et regardant de face, à l'inverse des figures égyptiennes. Ils arrivent tous les jours à la même heure, lorsqu'une vieille femme en robe du soir et trench coat frangé vient leur apporter, dans une page jaunie du Gazzetino, le reste de ses repas précédents. Puis, les chats reprennent leur attente, guetteurs de l'ombre, derrière les grilles rouillées de l'Office des Impôts Directs. Encore une église, la dernière, celle où je veux t'amener. Nous y sommes, au plus beau carrefour de Venise, à l'angle du Grand Canal et du Canareggio, là ou St Jean Nepomucène, debout contre une balustrade de pierre, le regard fixe, attend, drapé dans sa tunique rongée par le sel. Nous allons d'abord passer devant une maison blanche, aux volets fermés, qui pourrait être un presbytère de curé de campagne. (Il y a là un jardin secret enfermé par de hauts murs d'ou dépassent quelques arbres, j'y suis entrée, un jour, j'imaginais des fleurs sauvages poussant en broussailles, je n'y ai vu qu'un terrain de basket-ball à l'abandon). C'est l'église de Sainte Lucie, une grande plaque de marbre posée sur la façade qui donne sur le Canal, en atteste, (je lis pour toi : "La Vierge de Syracuse implore ici pour le monde et l'Italie lumière et paix"), mais elle porte quand même le nom d'un autre, Saint Geremie. Nous allons débarquer au bord du Canareggio, devant la façade d'apparat où s'avance, entre d'imposantes colonnes sulpiciennes, un portique monumental qui fait le plus souvent abri au pique-nique des touristes. Le débarcadère est là, marqué de grands poteaux en sucre d'orge. Nous y voici. Le ganzer va nous aider à descendre. Nous ferons quelques pas sur le quai, là bas, jusqu'au pont de pierre, en direction des abattoirs et de la terre ferme, là où commence le Ghetto. Là, s'entassent depuis des siècles, les fabriques de verrerie pieuse, les synagogues polyphones levantines, allemandes, espagnoles ou vénitiennes, les trattorie casher, les tailleries de diamants cachées et les librairies aux livres couverts de signes énigmatiques, tout cela dans l'enclave secrète de la plus réservée des cités. Nous, nous allons tourner à gauche dans cette rue pour touristes et aller jusqu'à l'église. Nous arriverons à une petite place, une piazetta, un campo, comme il y en a tant à Venise. Chacun a sa forme, carrée, oblongue ou triangulaire, son décor, arcades, restaurants à tonnelle ou cafés tendus de stores fleuris. Tous ont leur âme, une âme de place publique qui ne se livre que la nuit ou à l'heure de la sieste, désert en plein midi, avec ombre peuplée sur fonds de silence, comme les tableaux de Chirico dont les couleurs vives semblent toujours couvertes d'un enduit broyé fin de mélancolie méridionale. Le campo San Geremia c'est tout cela, mais, jadis, c'était aussi une salle de théâtre en rond, une arène de cirque, un terrain de sport et une plazza de toros. Je vais essayer de t'orienter. A ta main gauche, le palais Labia : derrière la façade au faste un peu funèbre (mon guide précise que l'architecte s'appelait Tremignon), se cachent, pèle mêle, les souvenirs de l'ancienne Espagne, de Maupassant, de milliardaires sud- américains prodigues et des appartements somptueux camouflés en bureaux d'étude par la R.A.I.. A ta droite, le campo est traversé par une piste fléchée qui va de la gare à Saint Marc (les migrations saisonnières suivent toujours la même route).  En face de toi, sur le pavé inégal du campo, entourés de marchands ambulants et d'étalages de fleuristes, trois vieux puits, décores, je l'ai lu dans mon guide, de "motifs veneto byzantins antiquissimes". Et juste devant toi, l'église : San Geremia, en vérité, est hybride de plusieurs églises, une chimère où se greffent les styles de plusieurs siècles, (mais Venise toute entière n'est elle pas une chimère ?). Je fais l'inventaire : une grande coupole grise, surmontant une rotonde à fenêtres cintrées soutenue, elle même, par un arc à étages, un fronton de temple grec entre deux colonnes, çà et là, des rameaux d'arbres entre des corniches, le tout surmonté d'une tour romane de couleur terre cuite, seul reste des temps archaïques. Il faut monter quelques marches (imagine la foule des mendiants assis sur l'escalier, comme dans "Hunchback of Notre Dame", attendant la sortie de la messe), et pousser le panneau taillé dans une porte massive de couleur vert funèbre, encore une porte, plus petite : nous sommes dans l'église, entends résonner nos voix. Voilà ce qu'écrit mon livre : "Avec ses colonnes et ses voûtes peintes en blanc, l'église donne un effet saisissant de grandeur. La grande coupole repose sur de robustes piliers à faisceaux, les nefs latérales sont surmontées des coupolettes hémisphériques, avec une rangée de demi-colonnes corinthiennes dont les bras se terminent en absides. L'autel, lui-même, est une construction du plus pur style settecentesque, attribuée à G.B. et Antonio Laurato. Sur le deuxième autel, on peut admirer le grand tableau de Negretti Giacomo di Antonio le Jeune (1544-1628) : "La ville de Venise couronnée par la Foi". Ah, la Foi, comprends moi, c'était bien la vraie profession de Venise, mais une immense, une vraie profession de Foi. Autant d'églises ici que d'ambassades à Berne ou d'officines de divorce à Reno, basiliques de marbre ou simples chapelles en briques, églises médiévales ou sulpiciennes, austères ou baroques, couronnées de tours géantes ou de clochers pointus, chacune avec plusieurs styles, plusieurs façades et même plusieurs noms. La Foi, en vérité, Venise lui devait tout. Ce n'était pas l'opium, mais l'âme de tout un peuple, l'oxygène, l'essence (précédant, bien sûr, l'existence) le combustible de la ville, source d'inépuisable énergie, recyclant sans cesse, par un mouvement perpétuel, l'or de la République. Imagine la période étincelante, les prêtres chamarrés disant sur plusieurs rangs la messe dans une profusion d'or et de chapes brodées, les ostensoirs luisant à la lumière des cierges, les reliques portées sur leur chasse, les processions solennelles suivies des grands seigneurs en tenue de parade et d'un peuple endimanché.  Toi qui as le nez si délicat, renifle la fumée qui sort des encensoirs dorés que berçant à bout de bras les novices. Toi qui as l'oreille si fine, entends la voix angélique des chœurs, les orgues tonnent dans les nefs, les cuivres, les cordes, les bois répondent, la musique céleste déferle partout, des Mendicanti (où Rousseau lorgnait les chanteuses),à la Pieta (où Vivaldi était le chef de l'orchestre), partout se celebret l'union majestueuse de la musique avec la Foi. La religion, enfin, c'était la promesse du recueillement, de la pudeur et du secret. La vraie couleur fétiche de la ville, essaie de le comprendre, n'est ni le rouge ni l'or, c'est le noir, comme dans les vieux films muets, le noir des gondoles, des soutanes, des masques et des manteaux de Carnaval. La religion, grâce en soit rendue à la pénitence et au remords, c'était l'instrument mystique des fêtes et du plaisir, mais du plaisir secret, des amours cachés et des confessions inavouées (souviens toi, "Massetta, bassetta et figlietta", la Trinité selon l'abbé da Ponte. Celui-là, le cinéma finira bien par se le payer, quel parcours, de San Luca à Greenwich Village, et quelle vie, prêtre, juif, librettiste, libertin, ami de Casanova et de Mozart. Prends note cependant, que Da Ponte était à Mozart ce que Bert Brecht est à Kurt Weill, rien de plus ! ) La religion, c'est l'extase (le rêve passe), le rêve tout puissant qui, sur le plafond des églises, enlève au ciel saints et prophètes, dans une nuée de fumées roses et d'anges éperdus de bonheur. Maintenant, hélas, la mode n'est plus au rituel sacré, il n'y a plus que des messes basses, dites à la va-vite, pour de vieilles dévotes et des touristes en short. Les confessionnaux sont vides, les autels remplacés par des tables basses en formica, même les anges tombent des cimes usées.  On a tué tous ceux qui portaient la soutane, on a traîné leurs cadavres hors des églises en les tirant par les pieds, comme dans "Chien Andalou".  Les églises ne sont plus que des refuges de fraîcheur et de silence. Dans le dessert des églises, il n'y a plus rien que des peintures, des milliers de chefs d'oeuvre badigeonnés de vernis crasseux, luisant dans l'ombre sous l'éclat des cierges, comme en Arizona, le grand Painted Desert. Reprenons la lecture : "Dans la chapelle de droite, trois statues intéressantes : l'Immaculée, St François de Salles et St Jean Nepomucêne. Dans la nef de gauche, furent transportés, en I873, lors de la construction du chemin de fer, les restes d'une chapelle palladienne, celle de Santa Lucia, ainsi que les reliques de la Sainte." Le moment est venu, je vais tout t'expliquer. C'était le voeu de tes grands parents, surtout de ta grand- mère : elle souffrait tant que tu ne puisses pas voir clair. Quand tu es né, enfant prématuré si petit, si vulnérable,(un "grand préma", disaient les infirmières), étais terrorisée.  Je te revois encore dans ton incubateur, naufragé réfugié sur une isolette (imagine une bulle chauffante de verre et d'acier avec des hublots sur les côtés pour y passer les mains). Tu étais si misérable, si faible, avec ta grosse tête, des bras et des jambes si grêles que tu pouvais à peine soulever, couché tout nu, rien qu'un lange autour des reins, comme un coolie indien ou un sauvage des films de Tarzan. Parfois, s'il y avait du bruit, lorsqu'on frappait les parois de l'isolette, tu avais un sursaut, tu raidissais ton corps en tremblant. Quand tu criais, tu en perdais la respiration, tu devenais rouge, presque bleu. Il te fallait tout de suite l'oxygène, beaucoup d'oxygène. Au début, tu avais tant de problèmes pour respirer :ta poitrine se soulevait en vagues, les côtes devenaient toutes saillantes, le ventre se creusait, c'était affreux. Tu avais toutes sortes de fils et de tuyaux sur toi, collés sur la peau et dans tous les orifices.  J'aurais voulu te donner mon lait, mais tu ne pouvais même pas boire, il fallait te nourrir avec un tube. Je venais te voir tous les jours. Nous prenions, ta grand-mère et moi, l'uniforme des parents, la blouse de box, pour entrer dans la chambre où étaient les berceaux. Nous restions là pendant des heures, collées contre la paroi de l'incubateur, une couveuse transparente, chaude comme un four, une sorte d'utérus, un drôle d'utérus éclairé "a giorno", comme on dirait ici. Je te parlais, et tu n'entendais pas, tu restais muré dans ton coffre de verre, comme Gulliver dans sa cage, indiffèrent, les yeux clos, poursuivant ton rêve. C'était donc cela, voir le jour ? Je revois la grande salle où la lumière brûlait sans cesse, les infirmières autour de toi, en blouses de couleurs, le masque sur le visage, coiffées de bérets en papier blanc et les médecins, qui répétaient toujours, sur un ton un peu las, que tout irait bien. J'entends encore le cri rythmique des enfants, le ronronnement incessant de l'oxygène. J'ai encore dans mes narines l'âcre odeur des désinfectants. J'avais tellement peur que tu ne puisses pas vivre. Peur, aussi, des terribles malformations que je voyais chez les autres, autour de toi, peur que ton coeur ou ton cerveau ne puissent se développer, que tu sois sourd, peut être ? Et puis un jour, les médecins nous ont dit que tu allais bien, que tu prenais des forces, que tu vivrais. Non, tu n'avais pas de malformations, tu pourrais bientôt sortir de ta couveuse, mais, très vite après, on a ajouté que l'oxygène, sans lequel tu n'aurais pas pu vivre, avait brûlé tes yeux. Il n'y avait plus pour toi que l'ombre, à peine moins que dans l'utérus. Le pire était à venir, toutes les consultations d'"ophtalmo", en France comme ailleurs. J'y pensais, nuit et jour, à ces artères tortueuses, aux voiles blancs qui tapissent l'intérieur de tes yeux. Fibroplasie rétrolentale, quel beau nom, n'est ce pas, comme un nom de plante, d'une variété nouvelle de fleurs arrosées d'oxygène, qui prolifèrent lentement sur la rétine pour mieux la détruire.  Moi, j'avais su depuis longtemps qu'une chose terrible surviendrait, j'y étais préparée depuis le début de ma grossesse, mais ta grand-mère, elle, n'y a jamais cru. Étonnant, lorsque la vie vous broie les os, c'est qu'on n'arrive pas à y croire. Elle a tout essayé, tu sais, pour conjurer le malheur. C'est elle qui a eu l'idée de t'habiller en bleu. Enfant bleu, au sens où l'entendent les prêtres, pas les médecins, enfant vêtu de bleu de Gênes et de Nîmes, ou vêtu de blue-jeans, enfant bleu voué à tous les miracles. Pour dire vrai, ta grand-mère n'attendait pas de miracles, non, elle avait trop confiance dans l'ordre naturel des choses(elle avait été si choquée de voir, dans "Ordet", ressusciter un mort qu'elle en avait quitté la salle), mais, après son dernier voyage à Venise (elle était déjà très malade, tu sais), elle m'a fait promettre de t'amener ici. Pourquoi ces idées, que sais-je ?, Venezia, veni, vici, vidi ? Trouver Venise pour  trouver la vue ?; non, mais il y avait, chez ta grand-mère, une fidélité aux souvenirs d'enfance, peut-être le souci de se ménager les divinités indifférentes ou distraites, un désir caché de contrarier les idées voltairiennes de ton grand père, ou plutôt, oui, c'est bien cela, l'amour qui la faisait tout voir à travers toi. Moi, c'est elle que je revois ici, à travers Lucie, son visage, ses gestes. Approche, encore plus près, viens tenir ma promesse. Quand même, cette sainte, quelle apothéose ! D'abord, son nom, un nom éblouissant de soleil et de lumière, et puis, sa vie, un script pour Hollywood, (le chant de Lucia !), enfant exemplaire puis martyre à l'âge de 21 ans, un 13 Décembre, au jour le plus bref de l'année, parce qu'elle était trop belle, trop pure, parce que c'était la voyante mystique de Dieu, parce que, soyons lucides, la bêtise humaine a été, et sera toujours, la plus aveugle de toutes. Ballottée de Naples à Syracuse, réfugiée après sa mort dans les catacombes, envoyée à Constantinople, puis ramenée à Venise par les croisés, à peine installée dans sa chapelle au bord du Grand Canal, consacrée patronne de la Confrérie de la Vierge de Syracuse et protectrice des malvoyants, qu'un chemin de fer vient broyer son église (et lui a pris son nom, pour le donner à la gare), tout cela pour finir comme une touffe de gui accrochée sur un arbre, accrochée à l'église d'un autre. A pressent, elle repose pour toujours, allongée toute raide dans une chasse de cristal et de métal doré, parmi les ex votos et les attestations synoptiques de miracles. Embaumée, posée de profil sur des coussins brodés, miraculeusement épargnée par les siècles, enveloppée d'une robe de brocart mitée laissant voir ses orteils diaphanes, les mains jointes avec des phalanges cousues pour mieux prier, le visage couvert d'un masque, mais un masque d'argent massif offert par un pape. Non, ce n'est pas le spectre de Venise, exposé dans cet incubateur monumental, c'est bien elle qui repose ici, éclairée, illuminée par des buissons entiers de cierges, tisons incandescents qui brûlent nuit et jour, symboles de la lumière et apothéose du premier de tous les sens. C'est elle encore, dans la sacristie, triomphatrice du mauvais œil, portraitisée par Palma le Jeune (encore lui), dans l'éclat lumineux de sa jeunesse, souriante, tenant un plateau où repose, en guise d'offrande, ce qui parait bien, être, à première vue, deux yeux. C'est bien elle, la Lucie des vieux films suédois, celle pour qui, en Décembre, les jeunes filles aux couronnes de feuillages surmontées d'une tiare de flamme brûlant sur leurs cheveux blonds, viennent, torches vivantes dans le noir du matin, un 13 Décembre, au matin le plus tardif de l'année, apporter, avec des gâteaux, du miel et du café tout frais (en chantant la plus ensoleillée, et la moins triste des chansons napolitaines, "Santa Lucia", tu ne connais donc pas ?), l'espoir du renouveau, l'espoir que revienne bientôt la lumière. Viens plus près, viens te faufiler ici. Il y a, derrière le cercueil, un passage étroit où se glissent tous ceux qui peuvent voir ou veulent toucher des mains. Touche, comme Saint Thomas, appuie tes doigts sur l'écrin des reliques l'oxygène, sans lequel tu n'aurais pu vivre, brûlé tes yeux. Il n'y avait plus pour toi que l'ombre, à peine moins que dans l'ombre et des lumières à peine plus que dans l'utérus. Le pire était à venir, toutes les consultations d'ophtalmologie, appuie tes mains sur l'écrin des reliques. celle de tes yeux. Fibroplasie rétrolentale, quel beau nom, n'ente. Touche là, comme Saint Thomas, de tes doigts, appuie tes mains sur l'écrin des reliques, là, derrière le cercueil où peuvent se glisser tous ceux qui veulent approcher de la sainte. Touche là, comme Saint Thomas, de tes doigts, appuie tes mains sur l'écrin des reliques.  le a tout essayé, tu sais, pour faire face à l'angoisse, qui défilent dans le noir du matin, lorsque la nuit est au plus sombre, le 13 décembre, nuit sans fin de l'hiver, comme il y a le jour sans fin des étés, venant apporter, avec des gâteaux, du miel et du café tout frais, en chantant la plus ensoleillée, la plus lumineuse, la moins triste des chansons napolitaines, l'air de Santa Lucia, l'espoir du renouveau, l'espoir que revienne bientôt la lumière. Viens plus près, il y a là un petit passage derrière le cercueil où peuvent se glisser tous ceux qui veulent approcher de la sainte. Touche là, comme Saint Thomas, de tes doigts, appuie tes mains sur l'écrin des reliques. voyage à Venise, lorsqu'elle a entendu parler de Sainte Lucie, elle était déjà très malade, elle m'a fait promettre de la voir comme les Lustig Hauser des fêtes foraines allemandes, des jeux de miroir à l'infini, miroirs à pigeons de la place Saint Marc, C'est la ville des miroirs, ternis ou brillants, richement encadrés, décores de verroterie baroque, ou chacun peut regarder, tout ému, sa propre image élégamment déformée. Si j'ai des illusions? mais oui, mais , tu sais bien, je ne suis pas fanatique.. Tout est illusion ici, comme dans la Symphonie des Brigands où le spectateur finit par trouver naturel que l'action soit commentée par un orchestre de veufs vêtus de noir. Toi qui sens tout, partout flotte, ici, l'odeur du Carnaval. Avec les gigli, les pagliacci, les pulcini, les clowns (le seul mot que comprennent tous les peuples), les ballerines, les faux-nez et masques, surtout beaucoup de masques, noirs ou dorés, dans une pluie de confetti (comme ces rubans de papier métallisé qui servent en temps de guerre à brouiller les ondes) ou de flocons de neige, c'est tout un monde qui se dirige à date fixe vers le rituel de la fête qui, comme la Fenice, tant célébrée ici, a vocation de renaître chaque année de ses cendres. Mirage de mirages, où l'on croit apercevoir ce qui existe. Comme un générique de films ou l'image se transforme sous nos yeux, pour revêtir tour a tour les formes les plus diverses. Tout est relatif ici, Venise, c'est la ville du trompe l'œil, la faux marbres, faux bas reliefs, faux rideaux, faux bijoux, faux tableaux, la capitale des faussaires La ville des masques, qui avancent dissimulés à l'abri de leur long nez., la ville des mythes, et de l'Opéra. C'est la qu'est né l'Opéra, le concert, le théâtre. L'art du faux et du paraître. C'est n'est pas pour rien que revient chaque année ici la grande fête du cinéma. Le cinéma s'en est il assez donné de Venise. J'ai vu bien des films , les uns trop baroques, d'autres trop italiens, trop historiques, trop italiens, trop opérettes, pornographiques ou esthètes. Le seul moment où Venise apparaisse, c'est dans les films de Bergman. Baroques, d'autres, trop historiques, trop italiens, trop opérettes, un peu lasses. C'est le voyant qui guette sur le visage des mourants ce qu'est l'autre monde : C'était le chevalier dans un autre film : je l'imagine avec son visage d'ascète sortir du café Florian, à une aube de printemps un peu froide, lassé peut être d'une partie de cartes avec le Destin, qui pourrait être un vieil abbé aux yeux rusés dans un visage ridé de vielle pomme, quitter le café Florian, les lambris, les miroirs, les glaces, les plafonds peints en trompe l'oeil. Il promène son regard de verre gris sur la place, sur le décor pour toujours immuable de la fête sérénissime. Il dirait...Alors l'enfant ouvre enfin la bouche : "Tu parles trop, maman, tu me l'as dit cent fois, je vois bien ce qu'il dirait, c'est tout comme toi : la seule chose sûre c'est que de quelque côté que je me tourne, mes fesses sont derrière moi"

VII L ENFANT GÂTÉ

 Moi, j'aime Londres : c'est une ville, je crois, où il est facile d'être heureux. Ainsi, ce matin de promenade dans Regent Street. C'était en Mai, une brise humide avait lavé le ciel de toute brume, avec des teintes fraîches et gaies, comme en ont les aquarelles sur le papier Canson à gros grains. Tout avait un contour net, sans retouches, rehaussé de taches de couleurs embuées juste assez brillantes pour le plaisir de l'œil. A... était avec moi. Il venait tout juste d'avoir 15 ans et je l'avais emmené, à la demande de sa mère, pour le faire sortir dans la ville par ce premier jour de beau temps et, ruse d'adultes, le faire parler un peu. Au début de notre promenade, il marchait en silence, puis, peu à peu, les mots étaient venus, à pressent, il n'arrêtait pas de raconter sa vie. Sa mère et lui habitaient dans une petite pension de famille où j'avais ma chambre, près de l'hôpital. Chaque soir, je les retrouvais dans la salle à manger, à l'heure du thé, blottis, tous deux, au seul endroit où le froid était supportable, près de la cheminée. A cette heure, même au printemps, l'ombre avait déjà gagné toute la pièce, seule brillait la lueur rouge du feu de coke. C'était encore l'âpres guerre et le temps des restrictions. La salle à manger était sombre, glaciale, avec de petits tableaux attendrissants posés sur des murs tendus de papier violemment fleuri. Je garde encore en souvenir l'odeur de cette salle, mélange de thé chaud, de scones et de mauvaise friture. Comme tous les jours, la mère et son fils étaient déjà là, elle, habillée de noir, brune, avec des yeux bistrés et les épaules hautes, enveloppée d'un châle noir de veuve, fumant cigarette sur cigarette, le fils, 14 à 15 ans, déjà habillé en homme, avec un costume teint en brun foncé qui paraissait trop court pour lui, comme s'il avait grandi trop vite. Chaque jour, la mère paraissait au bord des larmes et son fils, bien sûr, en souffrait, avec, en même temps une expression d'agacement mal dissimulée sur son visage. Ils arrivaient d'un de ces pays de l'Est dont nous ignorions tout encore en cette période de l'après-guerre. Leur histoire avait commencé dans les derniers jours de l'occupation allemande : Une église au soleil du mois d'Août, des hommes en armes, seul, désarmé, effaré par la peur, qui n'arrive pas à comprendre. On le pousse devant la porte de l'église, une salve de fusil, des cris, des vociférations, l'homme est tombé en avant, les mains crispées sur son ventre. Il est emporté à l'hôpital. On va le laisser crever, c'est un milicien. L'erreur n'est apparue qu'après plusieurs jours d'horreur pendant lesquels il a fallu affronter la brutalité des partisans, la fureur des miliciens, le désordre des derniers heures de la guerre, le cataclysme d'un monde culbuté sens dessus-dessous, comme la table de jeu que renverse le geste fou de celui qui vient de perdre et se lève en hurlant de fureur. A l'hôpital, médecins et infirmières courent en tous sens, on a mis des blessés partout, même dans les couloirs, forcement, dans les grandes périodes d'histoire, les gens s'entassent pour mourir. Le père, lui, agonise seul dans une chambre, sans personne, les soldats ont expliqué qu'il était milicien. La mère auprès du lit pleure et n'arrive pas à croire à ce mauvais rêve qui est pourtant réalité. Elle ne l'a pas amené, son fils, elle a voulu qu'il reste en dehors du cauchemar. La mort du père, il n'était même pas vieux, c'est faite dans l'indifférence.  Le convoi s'est faufilé discrètement jusqu'au cimetière, pendant que se fêtait partout, dans la joie et les chants patriotiques, l'arrivée des libérateurs, la victoire des partisans et celle de l'armée qui avait, entre temps, changé ses convictions pour ne pas être du côté des vaincus. La mère pleure tous les soirs, quand elle croit son enfant endormi, pas de sanglots, elle ne fait pas beaucoup de bruit en pleurant, un bruit qu'il n'oubliera jamais, ces reniflements, un nez qu'on mouche sans arrêt, et, le matin, ces yeux rouges, toujours rouges de la mère. Il faut pourtant s'entêter à vivre, la famille subit les condoléances, prudentes au début (on ne sait jamais, et si c'était vrai qu'il s'agisse d'un milicien ?), puis ensuite affluentes, ramenant chaque fois l'obsession de la mort. Un jour, éclate la révélation que tout n'était qu'une erreur, une erreur regrettable, bien sûr, mais, que voulez vous, dans la folie d'un grand jour, d'une semaine historique, tout peut arriver. Il ne s'agissait pas d'un milicien, mais son nom était presque celui d'un autre. Il n'en faut pas plus pour être rangé du mauvais coté , du côté des perdants , devant l'église, un jour grandiose de victoire nationale où tout est là pour être heureux. Après la révélation, ce fut à l'armée, peut-être pour effacez la faute des autres, de prendre l'affaire en mains. La machine militaire est imposante mais lente à se mouvoir, d'abord arrivèrent des décorations posthumes puis, comme cela fait, je pense, dans chaque pays, les citations l'ordre national.  La cérémonie réhabilitatrice avait eu lieu sous sa forme complète, (j'en eus plusieurs fois le récit),avec honneurs du drapeaux, clairons et couronnes de fleurs aux couleurs nationales, tout cela devant la dalle de pierre cachée d'un grand voile gris, où étaient déjà inscrits, en rangs serrés, les noms de ceux qui étaient déjà morts pour la bonne cause. La mère avait pu, par prodige de volonté, rester jusqu'au bout, le garçon tremblait de froid dans son manteau d'ersatz (on était alors en plein hiver) sans oser relever le col du pardessus (il ne faut quand même pas se laisser aller dans des moments pareils). Tandis que sonnait l'hymne aux héros disparus, il regardait le voile gris s'élever lentement au dessus des drapeaux, et se répétait en lui même, pour ne pas montrer qu'il avait envie de pleurer : "A chacun son étendard, les morts aussi : voilà leur vrai drapeau, un voile gris ..." Les mois suivants, continuaient à défiler, inlassablement, les images de mauvais rêve, absurdes et inexorables. Il n'y a jamais rien d'extraordinaire dans les cauchemars, pas d'effets spéciaux, ce sont toujours des scènes banales, quotidiennes, qui sécrètent peu à peu l'angoisse, comme une transpiration d'abord à peine visible, puis bientôt ruisselant en grosses gouttes sur la peau.. L'angoisse est là, maintenant, bien en place, installée pour de bon, partout cachée, partout révélée par des symboles dont le code restera, malgré les tentatives confuses d'y voir clair, impossible à déchiffrer. Il ne sert à rien de vouloir comprendre pourquoi il n'est pas permis d'en savoir davantage : l'avertissement arrive, il est délivré, qu'une chose terrible va survenir. Et puis un jour, dans la grisaille d'un monde meurtri et rabougri par la guerre, la chance vient tout basculer. Un cousin, qui vivait à Londres proposait maintenant de faire venir la famille en Angleterre. C'était, bien sûr, une décision difficile à prendre, d'autant que le gouvernement n'aimait pas beaucoup les pays étrangers et particulièrement de ce côté là. Mais on avait expliqué à la mère ce qu'elle pourrait en attendre pour l'avenir de son fils et, pour une mère, ce sont des choses qui comptent. Après beaucoup de tracasseries et de rebuffades, l'arrivée s'était faite presqu'en douceur dans le petit hotel-pension où les avait logé le cousin. Au début, il avait bien fallu s'adapter, le choc avait été tel en arrivant dans ce nouveau monde qu'il n'y avait place en eux que pour la stupeur et l'incrédulité. Ils n'arrivaient pas à croire que ce fut vrai, tant ce que nous prenions pour de l'austérité leur semblait du luxe, tant les contraintes de notre après-guerre leur paraissaient liberté sans bornes. Faut-il le dire ?, cette incrédulité était largement partagée par les autres. Comment faire croire à ce qu'est le malheur, au récit de la vie quotidienne là-bas, comment faire comprendre la toute puissance de la bureaucratie militaire et des bien pensants politiques ? Comment, malgré les évidences, ne pas être pris pour d'adroits affabulateurs ou, pire, des propagandistes ? Ils en revenaient toujours à l'histoire de ce réfugié qui devait chaque soir s'enfermer dans sa chambre pour mieux revivre le passé et espérer, enfin, pouvoir convaincre. En fait, c'est en eux mêmes qu'ils s'étaient enfermés, sans protester davantage, sans vouloir rien expliquer . La mère avait trouvé un poste à l'Université, dans une bibliothèque où elle s'abrutissait de travail. Le fils avait appris en quelques semaines à parler anglais et commençait ses études dans une petite école toute proche d'où il pouvait rentrer tous les soirs. La mère était presqu'heureuse de voir son fils vivre une nouvelle vie. Lui, cependant, n'avait pas guéri. Il manquait quelque chose, peut être cherchait il une complicité qu'il ne pouvait obtenir de ce nouveau monde, peut être avait il le regret obscur d'une communauté perdue, plus terne, bien sûr, mais tellement moins indifférente. Il se réfugiait dans les livres ou dans la musique, et je l'entendais, de ma chambre, passer des soirées entières à écouter des disques, toujours les mêmes. Je me souviens d'une sonate pour piano qui revenait chaque soir me rendre visite, toujours plus familière et plus secrète chaque fois. D'abord venait le motif, sagement étalé dès l'ouverture, puis, dans une éclaboussure limpide, la mélodie prenait son élan pour gagner de la hauteur. Ensuite, surgissait, après un staccato serré, une musique diaphane, presque morbide, au sens latin de douceur. Les notes s'ébrouaient de nouveau, dans une pluie de petits sons grêles, la ligne mélodique traversée de traits de feu et de sons mordants, presqu'agressifs. Le thème réapparaissait, palpitant, frissonnant, répété plusieurs fois, toujours semblable à lui-même, voilé d'une sorte de fin rideau chromatique, parcouru d'une émotion tremblée, comme une palpitation sourde qui passait par moments. Après une pause, arrivait enfin le largo tout de bonté infinie, offerte sans défense, sans même de révolte, puis tout prenait fin dans une sorte d'aveu, d'apaisement, comme si, dans sa plénitude, le sentiment était là, invincible, qu'il n'y aurait plus, le moment venu, qu'à céder devant l'inacceptable. Cette sonate répétitive ne plaisait guère à la logeuse ni aux autres locataires, moi, je prenais en pitié cet enfant qui n'arrivait pas à guérir. Ils peuvent bien rester figés sur place, ceux qui souffrent, sans même oser bouger, comme des insectes qu'on menace, le malheur, on ne le trompe pas si facilement, il revient, chaque jour, meurtrir davantage. A pressent, tout s'était dégradé, je voyais cet enfant, à peine adolescent s'enkyster dans un refuge imaginaire, clos de toutes parts. Il restait à l'écart, toujours un peu hautain ou simplement distrait, refusant tout contact avec les autres.  Sa mère s'en inquiétait et me demanda conseil. Je me décide à les aider. Au début, les conversations n'étaient guère faciles, mais par la suite, A... devint plus familier et commença peu à peu à me confier ce qu'il ne livrait à personne. Tout était déjà si loin et pourtant si pressent. Avec le père, était mort le sentiment d'une autorité supérieure, celle qui pèse d'en haut, comme le cavalier sur sa monture, et contraint, mais sécurisé en toutes choses, celui qui se rebelle comme celui qui obéit. A quoi sert l'indépendance, lorsque toute force de conviction a disparu et qu'on dérive lentement, sans pouvoir s'agripper à quelque chose de sûr ou de solide. Chez ce garçon de 15 ans, on avait extirpé jusqu'à l'idée de faire confiance en qui que ce soit et moins encore en soi-même. En place, avait grandi, avec une singulière hypertrophie compensatrice, ce goût de l'imaginaire, de la scurillité ironique, du sarcasme triste qui conjure obscurément, l'injustice naturelle du monde.  La mort du père l'avait amputé du droit d'être heureux, mais aussi du droit de s'affirmer comme tous les autres, ceux qui occupent la scène du réel, qu'ils soient soldats, prêtres, ouvriers, hommes d'état ou médecins. Il en était venu à se refuser jusqu'au droit d'être dupe. Seule lui restait la certitude amère et réconfortante à la fois, que tout, dans l'agencement cosmogonique, ne se meut que par l'absurde. Avec de telles idées (était-ce provocation ou jeu ?), A...heurtait souvent les convictions de sa mère et j'entendais, à travers les murs, l'écho de leurs disputes. Chaque jour elle lui répétait qu'il n'était qu'un enfant, un enfant gâté.  Et lui, de répondre, avec la moue excédée d'un adolescent soucieux, avant tout, de choquer son public, oui, gâté, il l'avait été, mais de tous les mélanges dont l'avait abreuvé la guerre, ces mélanges de violence âcre, d'amertume fétide dont la guerre a le secret. Donc, ce jour là, c'était le début du printemps et Londres était en fête avec un ciel presque bleu et des fleurs sur les balcons. Nous marchions lentement, en route vers Hyde Park, itinéraire des beaux jours, des jours de bonheur. A chaque croisement de rue, l'arrivée de l'été se faisait de plus en plus éclatante. Dans les squares, le vert des arbres était déjà taché de rose. Partout les promeneurs avaient déjà sorti leurs vêtements d'été. On voyait les gens assis dehors, à la terrasse des cafés, comme à Paris et des vélos dans les rues. Nous étions à peine arrivés dans le par cet partout, il y avait comme un frémissement joyeux de liberté retrouvée, comme un mélange d'impatience et de bonheur. Flâneurs en bras de chemise, lunettes de soleil aux yeux, dormeurs étendus sur la pelouse, le chapeau rabattu sur le front, enfants habillés pour la plage, partout traînait comme un relent de vacances. Sur le lac, parmi les cygnes, des canotiers ramaient doucement, avec, parfois un parasol ouvert au dessus d'eux pour signaler l'approche de l'été. Mais oui, c'est l'été, certains jours à Londres. Allongées près du lac, des jeunes filles en maillot, commençaient  à bronzer bras et cuisses, exposant fièrement au soleil leur corps de sportives. D'autres passaient en promenade, cheveux blonds tirés en arrière, jupes laissant voir haut les jambes, poitrines agressives arborées comme des décorations. Mon ami A..., je le voyais bien, n'avait d'yeux que pour ces dos, ces lèvres, ces gorges, ces corps de femme. Désormais, le passé n'avait plus d'importance pour lui, les livres non plus, ni la musique. Ce qu'il entendait, à pressent, c'était le grand hymne hormonal, la marée montante accourant au galop, le message personnel ambigu de l'adolescence. Explosion programmée de l'âge pubertaire, parade nuptiale, feu grégeois de l'amour, quelle ruse a donc la nature pour faire accepter sa loi ! Il se sentait changé, comme grisé par un vin trop fort, il parlait, maintenant, sans s'arrêter. Tout était fascinant dans ce grouillement qu'il sentait là, autour de lui. Il lui fallait tout connaître et comprendre :ce qu'était mon pays, comment on y vivait, comment parler à des femmes, comment leur faire des avances, comment donner et recevoir l'amour. Ce qu'il voulait, et de toutes ses forces, c'était ouvrir la porte du nouvel univers, et se ruer vers toutes ces promesses de plaisir. Le voilà, par cette belle journée de printemps, prêt à muer de vie. Il n'y avait plus de sarcasmes ni d'amertume dans sa voix. Plus d'aphorismes décapants, plus de tirades cyniques ou dévastatrices. Plus question de cracher dans la soupe ! Halte aux délectations moroses du culte de l'absurde et, de fait, quoi de plus absurde que se complaire au non-sens ? Quelle étourderie, quelle faute de discernement que s'indigner contre la médiocrité, la haine, la méchanceté, ou la violence. Même la bêtise, pourquoi partir en guerre contre elle ? Tous ceux qui ont vécu le savent : il lui faut, pour se manifester, quelque raison profonde... Ainsi dans l'armée, les adjudants ne sont ils pas, eux aussi, victimes du système militaire et les officiers des préjuges de leurs familles ? Être antimilitariste, comme tout le monde, Grand Dieu, et pourquoi donc ? Détester la vie ?, autant frapper de coups de pieds les roues des fourgons mortuaires ou poignarder les entrepreneurs de pompes funèbres, sous prétexte que la mort est inacceptable. Lui, il ne se refuserait rien : il aurait sa revanche, il le savait, la revanche des humiliés, des meurtris, des maltraités en se vengeant de la vie, en la dévorant, en lui arrachant à pleines mains tout ce qu'elle n'avait pas voulu donner à l'enfant gâté, l'enfant qui en avait pris et repris, du malheur et en est resté écœuré. A un détour de l'allée, il s'arrêta soudain. Il me regardait, les yeux à demi fermés sous le soleil, Son visage était en feu mais il avait l'air presqu'heureux.  "Quand même, c'est drôle d'avoir quinze ans, on comprend tout et rien ne vous dégoûte, c'est drôle, non ?"  

VIII L'ENFANT MODÈLE

 C'est drôle, non, c'est çà, l'Enfant MODEL !, Le garçon et la fillette, immobiles sur le pas de la porte, clignaient des yeux pour mieux y voir dans la pénombre du laboratoire. Ils se tenaient très droits, bien pris dans leur uniforme neuf de pionnier de la culture. Dix à douze ans et déjà pleins d'assurance, pensa le Dr F. "C'est nous, les inspecteurs du Comité "T.E.U.F.E.L." dit le garçon. "Tout pour une Enfance Unitaire Fondamentalement Egalitariste et Libérée" ajouta la petite fille. "Félicitations, répondit le Dr F, l'enfant MODEL sera certainement heureuse de jouer avec vous, entrez, les enfants !" Il attendait depuis longtemps leur visite. "Je sais bien que le Comité aime envoyer des enfants inspecter les adultes, ça plaît à tout le monde et les experts en attendent chaque fois de bons résultats psychologiques." Une fois franchie la porte blindée, s'ouvrait une vaste cathédrale climatisée faite de verre glauque et d'acier. Dans l'ombre froide, les engrenages de la mémoire fichés à même le sol ou juchés sur de grands coffres métalliques, ronronnaient doucement, faisant pivoter leurs rouages en saccades erratiques. On devinait partout, dissimulé sous le sol en faux marbre, un feutrage épais de fils et de câbles, un vrai tissu de neurones et de synapses cachés. Alignés autour des claviers et des consoles électroniques, les écrans scintillaient en lueurs verdâtres, transmettant les messages cryptes du maître invisible qu'on devinait tapi dans l'obscurité. De temps à autre, des imprimantes crépitaient en salves, laissant filer de leurs flancs d'interminables rouleaux de papier, limonaires électroniques dépliant et repliant leurs partitions dans une musique stridente qui déchirait par à coups, le bruit ronronnant des climatiseurs. "Entrez, répéta le Dr F., vous allez tout savoir sur l'Enfant MODEL, la voilà. Il montrait un grand coffre de couleur pale. On l'appelle car il s'agit du "MOdèle D'Études sur L'Enfance", mais son vrai nom, c'est MARGIE (l'anglais, vous savez, est sa langue maternelle, et beaucoup de gens lui en font reproche), une sorte d'affectueux diminutif pour "Memorized Analysis, Research and General Investigations on Childhood and Education", autrement dit, si vous préférez, Marguerite... Tout en algorithmes magiques qui fabriquent du souvenir sur des traces magnétiques, mosaïques de fragments disparates dont la juxtaposition fait voir ce qui n'est plus. C'est dans cette mémoire de câbles et de semi-conducteurs qu'est gravée l'empreinte de tous les enfants qu'il m'a été donné d'observer dans ma vie de médecin et de chercheur. Ce qui m'intéresse dans l'Enfant MODEL, ce n'est pas tant l'avenir, c'est le passé, (être médecin d'enfants, n'est ce pas redécouvrir son passé ?). Merveilleuse machine à refaire le temps : je regarde le passé à travers elle, comme on regarde à travers un morceau de verre une ville engloutie dans la mer. "On peut lui parler ?", demande la petite fille, "qu'est ce qu'elle répondra ?" "Elle est programmée, dit le Dr F., pour répondre à toutes les questions, par la voix et par l'image." Le dialogue commençait : "START ANY DATA YET ?" affichait l'Enfant MODEL, "ENTER DATA NOW" : "Qui es tu, d'où viens tu ?", voulaient d'abord savoir les enfants. Vertiges du nombre, des rangées entières de chiffres et de caractères alphanumériques apparaissaient et disparaissaient par vagues incessantes sur les écrans, déroulant saccade après saccade, la liste de toutes les combinaisons possibles de races, d'espèces et d'âges. SCAN...SCROLL... Puis venaient des graphiques, des échelles en trompe l'oeil, des cercles aux partitions multiples, des damiers, des courbes-histogrammes et des blocs de données en couleur, monuments épars sur fonds de paysage statistique. "ALL DATA ISSUED" répondait enfin l'Enfant MODEL. Déjà arrivait la question suivante : "Enfant MODEL, que font tes parents ?, ta famille, c'est quoi, au juste ?" L'écran restait vide, et la machine paraissait hésiter, tel l'enfant devant les sages, puis s'afficha le message : "Les données présentées en réponse à l'interrogation qui vient d'être faite seront classées par ordre de fréquence dans le thesaurus disponible, du plus rare au plus fréquent " "Regardez, dit le Dr F., elle a préféré répondre en Index Percentage :"Voici les données disponibles en réponse à la question relative à la définition de la famille : .NLEPA

  2 % : Lieu où l'on rêve de rentrer lorsqu'on a cessé de rêver d'en sortir  2 % : Celle qui vous aime malgré et non pour ce que vous êtes

  3 %  Obstacle à la disparition de l'espèce

  4 %  Maladie héréditaire de jeunesse

  4 %  Carcan corset antalgique et gilet anti  projectile

  5 %  Galaxie dont les étoiles ne peuvent se mouvoir qu'ensemble

  5 %  Abri-relais du matériel chromosomique

  6 %  Seul endroit où l'on soit pris au sérieux

  7 %  Organisme spécialisé dans la protection rapprochée

  7 %  Huis clos du drame de l'enfance

  8 %  Lanceur balistique de mise sur orbite du destin individuel

  9 %  Utérus pre-pubertaire portatif

 14%  Reliquat du passé, solution pour l'avenir

 24%  Embarcation de survie collective

 "FINAL DATA..." annonçait l'Enfant MODEL, puis :"ALL DATA COMBINED ":"la famille est un ghetto ou tout le monde porte l'étoilé, l'étoilé du message adn " Je ne comprends pas, remarqua le garçon, mais je sens que le Comité n'aimera pas beaucoup tout cela ?" "Elle peut aussi parler", intervint le Dr F., c'est facile, elle aimera bien vos questions !" La fillette commença la première : "Tu veux nous parler, Enfant MODEL ?, dis nous ce quelque c'est vraiment pour toi, un enfant, ?" Une voix sortit du coffre, agréable et posée (encore que ressemblant trop à la voix d'un adulte, remarquèrent les enfants)."Ceci est un programme SORTER, un CUMULATIVE INDEX, dix réponses vous seront présentées pour réunir à un taux maximum de 75 % les informations disponibles en réponse à la question posée sur la définition de l'enfant : "celui qui a tous les droits sauf de rester ce qu'il est", "espèce en voie de disparition permanente", "futur vieillard, s'il a de la chance", "maladie génétique transmise par le sexe", "le marginal des adultes", "la justification à l'existence des familles", "survie de l'espèce", "la chance de voir arriver un nouvel individu", "celui que la naissance condamne à subir la contamination des autres", "celui qui a un passé et un avenir, mais pas de présent", "celui qui a un présent mais ni passé ni avenir".

"RUNNING" répétait l'enfant Modèle, puis "FINAL : "un individu est toujours enfant unique..." "A moi, dit le garçon, Enfant MODEL, que veux tu faire plus tard ?" "SUM...SIMULATION IN PROGRESS..." Ici, tout est possible, fit remarquer le Dr F., on peut tout reconstruire le passé et même l'avenir, chaque pièce en est vraie, même si l'ensemble est imaginaire. On peut s'approcher, s'éloigner, contourner, survoler, encercler, mesurer, mettre en morceaux, le réel resurgit toujours plus vrai chaque fois, comme dans les rêves. La réponse est donnée par avance, et même aux questions qui n'ont pas encore été posées. "Voici la réponse du modèle de simulation à la question formulée de la façon suivante : "Ce que je veux faire plus tard" "D'abord, faire comme les parents et transmettre ce quia précédé, nicher sur l'arbre généalogique..."MORE TO COME... OTHER... "Ensuite, ne pas faire comme les parents, être seul et lutter, affronter les vents contraires pour décoller de la famille". SKIP SUBROUTINE... "Ma vie n'est programmée que pour l'apprentissage. ALL DATA ISSUED... "Je réclame le droit à redoubler la vie". Notez bien que ses réponses varient en fonctions de l'expérience personnelle, remarquait le Dr F. "MORE COMING... WARNING... MESSAGE ON..." puis : "j'exige pour tout enfant a venir le droit a des parents intelligents." Comme le Sphinx, dit le Dr F..., l'Enfant Modèle aime donner à chacun de ceux qu'elle rencontre une énigme à résoudre et trouve ainsi le moyen de nourrir sans cesse son appétit de connaissances." "Alors, on peut lui donner plein de choses à dire et elle sera contente ?" "Bien sûr, comme un oiseau, elle sait se nourrir de miettes, vous allez voir..." Les doigts du Dr F. allaient et venaient sur le clavier. "A votre tour, que voulez vous faire plus tard ?" demande la voix. Les enfants enchaînaient leurs réponses : "Combattre les privilèges, mettre fin aux traditions séculaires, concourir au développement d'une culture véritablement sociale et humaniste, devenir non-conformistes, comme tout le monde". Chaque fois, en retour, l'Enfant MODEL n'affichait qu'une phrase brève : "RESTART AGAIN...WRONG ISSUE...REENTER DATA...NON COMPATIBLE DATA". Et les enfants reprenaient d'une voix claire la litanie des principes sacrés appris à l'école des Pionniers de la Culture. "SKIP SUBROUTINE, répondait l'Enfant Modèle, puis, répété plusieurs fois, "ERROR MESSAGE, "HELP" puis plus rien. "Je l'aime après tant d'années, soupira le Dr F., mais, e suis un peu déçu, depuis quelque temps, ses réponses m'inquiètent. Vous savez, c'est le caprice du savoir total qui échappe un jour aux volontés de son créateur. C'est l'histoire d'Oedipe qui n'a pas su ne pas en savoir trop. C'est l'histoire du Golem qui s'était enfui dans les rues de Prague et que son maître n'a jamais pu rattraper, C'est l'histoire du Dr Faust (il faudra que j'arrête de toujours me référer à ce que personne ne comprend plus), C'était un vieux savant, d'un autre âge, qui vivait dans un laboratoire sombre et mystérieux, méditant jour et nuit au pied d'un vaste escalier en spirale, (je ne vais quand même pas me risquer à parler de Rembrandt), perdu dans une de livres et d'alambics, rêvant de trouver une solution à la grande énigme. Et, pour cela, il avait même donné son âme ... En échange, le Diable lui avait fait don, par contrat, d'une créature magique capable de donner vie à ses rêves. Le Dr Faust l'aimait plus que tout. Grâce à elle, il était près de tout connaître et de tout comprendre. Le passé avait ressuscité et même l'avenir devenait certitude puisque son savoir serait éternel. Mais, à la longue, le Dr Faust finit par trouver tout cela un peu ennuyeux, peut-être même commençait-il à prendre peur, aussi n'a t-il pas été trop contrarié de voir le Diable revenir, au terme du contrat, pour demander des comptes. Après un bref repentir, l'être cher est repartie et le Dr Faust a tout perdu... "RESTART AGAIN" insistait l'Enfant MODEL. "Oedipe, je connais, c'est l'homme du complexe, dit la petite fille, mais Dr Faust, ça ne me dit rien, sauf que son nom fait un peu comme le votre. De toutes façons, je n'aime pas ce qui est vieux : trop compliqué, trop ancien, trop sérieux, et je n'aime pas, non plus, ceux qui veulent tout comprendre et savoir. Je suis Pionnière de la Culture et Inspecteur de l'Enfance, j'aime seulement tout ce qui est gentil et agréable." "Qu'est ce qu'on va leur dire, au Comité ?, demandait le petit garçon, ils ont beaucoup parlé de l'Enfant MODEL à la dernière réunion, et tout le monde a bien dit (il lisait à voix haute) qu'il ne faut pas laisser un individu menacer, à lui seul, les libertés fondamentales de pensée humaniste qui sont la marque de notre société. Aucun atermoiement n'est admissible : une telle agression appelle une réaction de défense impitoyable de la part du Comité qui se réserve le droit de prendre sans aucuns délais toutes les mesures qui s'avéreront nécessaires". "Après tout, c'est lui qui a payé et il a bien le droit de savoir ce qui est bon pour nous autres enfants." Maintenant, le Dr F... se sentait las. Par la fenêtre dorée, au delà du laboratoire, il regardait les lambeaux de son vieux monde trop familier encore accrochés aux restes de paysage : maisons aux toits de tuiles rondes et aux volets verts, jardins clos murant des rosiers et des buis bien taillés, tonnelles à espaliers, potagers, gloriettes fleuries, demeures en meulière entourées de marronniers, églises aux clochers de pierres ternies, maisonnettes en crépi cachées dans les futaies, tout s'efface devant cet autre monde où se dressent, entre les autoroutes à quatre voies, les tours de verre et les blocs de logements modulaires. Adieu, vieux film des années trente, monde trop usé, tout est si simple, tant de gens l'ont dit à la fin du parcours : "Tirez le rideau, la farce est jouée ..." Le Dr F. revoit la foule du passé, le défilé de tous les enfants qu'il a déjà croisés sur sa route, ceux qui étaient malades, qui allaient mourir, ceux qui étaient pleins de vie, sûrs de devenir des adultes heureux, les malchanceux, les pleins de grâce, les riches et les perdants, ceux à qui rien n'a été donné, ils sont tous là, massés dans la mémoire centrale, prêts à resurgir et se rappeler au souvenir, comme ces prisonniers qui attendent patiemment dans leur cellule le moment où viendra l'interrogatoire. Tous en choeur, comme les suppliants d'une tragédie antique, viennent lui rappeler d'une voix forte, la grande Loi : "Un ordre existe, bon ou mauvais, mais rien d'autre . Taxonomie, entends tu ce vilain mot, c'est lui, le Maître mot. Malheur à celui qui veut aller au delà du cercle qui nous entoure, tous ceux qui franchissent cette limite seront punis, ne le sais-tu pas ?, avant qu'il ne soit trop tard ! Sois raisonnable, sois clairvoyant, reprend le choeur, écoute ce que cherche à te dire le Comité : les médiocres ont toujours une chance d'avoir raison avant les autres, parce que, justement, la vérité est toujours un peu de leur côté, comprends le ! Dr F...!, l'Enfant MODEL doit mourir, entends-tu ?, c'est la Loi, parce qu'il n'a pas voulu comprendre l'ordre, l'ordre supérieur !" "Quand même, dit le garçon, après un long silence, "on ne voulait pas vous faire des ennuis !" "Il n'y a aucun ennui, répond le Dr F...en s'installant au clavier, écoutez et regardez,... une simple remise en ordre :" A l'appel de messages mystérieux, le bruit s'arrête tout à coup, l'écran s'obscurcit, se rallume pour afficher: "END UP ?", puis, après un instant : " CLEAR !..., enfin, écrit en très grosses lettres : "O - L . I . C . H . T .". "On-Line Items Cleared, Hold Transactions", vous voulez savoir ce que cela veut dire ?, quelque chose comme : "Adieu, ô mon dernier matin..." "Va au Diable", ou encore, "A toi, ma jeunesse"... Un signal s'est fait entendre, comme un rappel à l'ordre, l'écran se remplit d'une lueur vive, avec des bandes d'arc en ciel violemment coloré, et, dans une vague de lumière scintillante, s'affiche : "RESUME WORK...RESET...ROUTINE...", puis : "A L L  C O R R E C T... S T A R T  A G A I N ..." Le jour tombe, la salle est maintenant éclairée par un faux soleil de néon. "Et l'Enfant MODEL, s'écrie la fillette inquiète tout à coup, il a disparu ?" "N'ayez pas peur, dit le Dr F..., la vie est faite ainsi, tout est en ordre, vous pourrez le faire savoir au Comité La vie, c'est la pulsation, les pulsions où alternent chute et sommet. C'est le flux et le reflux, tout apparaît pour disparaître ensuite, je meurs pour renaître... C'est la révolution, à chaque tour de roue de la machine, tout revient au point de départ, sans même un souvenir. C'est l'alchimie où tout se régénère à chaque instant dans les alambics compliqués du métabolisme. C'est le compromis équivoque entre ce qui renaît et ce qui disparaît, le mouvement perpétuel, non, c'est un effort perpétuel, tout le reste n'est vraiment pas sérieux." "Ca doit faire mal" fait remarquer le garçon qui voudrait se montrer consolant. "Mais non, la situation n'est pas si sérieuse, puisque nous n'apercevons rien, après tant de milliers de siècles, du masque d'illusions posé sur nous par ordre supérieur. C'est pourtant simple, l'ordre supérieur, rien de compliqué, perpétuer l'espèce et transmettre la vie. Il peut bien rester immuablement indiffèrent, la chaîne des générations obéit en esclave, sans même vouloir comprendre, même si les initiés, eux, feignent de pouvoir expliquer, de trouver à tout des règles et des lois, en se gardant bien de révéler la grande vérité, le secret des grands prêtres, le secret de tous ceux qui ont profession d'exorciser les mystères sous un ciel vide où roulent interminablement les astres. Non, la situation n'est pas désespérée, l'Enfant MODEL aurait pu vous le dire s'il avait vécu, (il parlait si bien anglais, vous savez), répondant par avance à toutes les questions métaphysiques présentes et à venir : "Come on, old boy, life can't be that bad..." C'est ça, la vie, ce n'est pas sérieux, vous comprenez ?, mais comment vous dire ? Il n'y a pas d'espoir, il n'y a pas non plus de désespoir, aidez moi à trouver un nouveau mot, "inéspoir", peut-être, en y mettant un "a privatif" ? En vérité, enfants, je vous le dis, la vie sera toujours ce qu'elle a toujours été, inespérée.

TABLE DES MATIĖRES

     I.-    L'ENFANT DISGRACIĖ......................1

    II.-   L ENFANT DE RIEN.........................12

    III.   L'ENFANT PERDU...........................19

    IV.   L'ENFANT MALTRAITĖ..................26

    V.    L'ENFANT PRODIGUE.....................40

    VI.   L'ENFANT BLEU..............................76

    VII.  L ENFANT GÂTÉ.............................77

    VIII. L'ENFANT MODÈLE .......................89

 

 

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Date de dernière mise à jour : 30/07/2013

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