Eugène Ionesco, La maladie et la mort dans l'oeuvre d'Eugène Ionesco

LA MALADIE ET LA MORT DANS L°ŒUVRE D°EUGENE IONESCO 

André J. Fabre                     Octobre 2012         

 Eugène Ionesco, un des écrivais majeurs du XXème siècle, a laissé une œuvre toute entière placée sous le signe du désespoir et de l'absurde, dénonçant de façon véhémente l'insignifiance et la solitude de la condition humaine.

Un des thèmes obsessionnels d'Ionesco est l'angoisse du mourant qui n'obtient des médecins qu'un secours dérisoire et, à cet égard, "Le Roi se meurt" peut être considéré comme emblématique.

Nous souhaitons présenter ici un essai d'analyse de cette œuvre avant de rappeler brièvement l'apport des écrivains et des artistes Roumains dans la vie culturelle française.

 QUI ETAIT EUGENE IONESCO ?

 Eugene Ionesco était né le 26 novembre 1909 à Slatina, non loin de Bucarest, d'un père roumain, juriste de religion orthodoxe, et d'une mère luthérienne, Marie-Thérèse Ipcar, fille d'un ingénieur français venu travailler en Roumanie. Lors de son mariage, Marie-Thérèse se convertit à la religion orthodoxe et le petit Eugène va rester toute sa vie, malgré tous ses doutes métaphysiques, un orthodoxe pratiquant.

Peu de temps après la naissance d'Eugène, la famille vient s'installer à Paris, où le père poursuit ses études de Droit. En 1914, la famille va loger au Square Vaugirard et Eugène gardera toute sa vie le souvenir du célèbre théâtre de marionnettes Guignol tout proche.

En 1916, lorsque la Roumanie entre en guerre, le père retourne à Bucarest laissant à Paris sa femme et ses enfants.qui n'ont plus alors d'autres ressources que le soutien des grands-parents maternels.

En 1918, la famille va aller habiter dans un hôtel dans le 15e arrondissement de Paris, rue Blomet.

La santé d'Eugène était fragile, sa mère l'envoie passer deux années à la campagne avec sa petite sœur, Marilina, à La Chapelle Anthenaise dans la Mayenne, lieu où Ionesco reviendra souvent par la suite : de son aveu, cette période a été la plus paisible et la plus harmonieuse de sa vie.

A leur retour, les enfants vont habiter avec leur mère et leurs grands-parents dans un appartement étroit, sombre et humide rue de l'Avre, là encore dans le XVème arrondissement de Paris.

Ionesco fréquente à présent l'école de la rue Dupleix : c'est là, à ce qu'il raconte, qu'il écrit ses premières œuvres, un "drame héroïque" en deux actes et une comédie bouffe....

A la fin de la Guerre, réapparaît le père: il n'était pas mort au front, il n'avait même pas été soldat, mais était devenu Inspecteur général de la Sûreté à la police de Bucarest. Prétextant, sur base d'un faux document, que sa femme avait abandonné le domicile conjugal, il avait obtenu le divorce, et la garde des enfants et s'était remarié.

En mai 1922, la mère d'Eugène, sans ressources financières, se voit contrainte de quitter Paris pour ramener, malgré les réticences du père, ses enfants en Roumanie.

Arrivé à Bucarest, Eugène commence à apprendre le roumain et poursuit ses études au collège Saint-Sava puis au lycée de Craiova. Il y devient bachelier en 1928.

Entre temps, les relations devenaient difficiles avec le père, d'autant que la nouvelle épouse n'appréciait guère la présence des deux enfants. La sœur d'Eugène va aller vivre avec sa mère sans recevoir du père le moindre subside.

En 1926, après une dispute violente avec son père, Eugène rejoint sa mère, qui travaille à Bucarest comme employée de banque. Sa sœur, se voit contrainte d'abandonner ses études : elle devient dactylographe dans une banque et restera toute sa vie en Roumanie où elle se mariera deux fois sans garder beaucoup de contacts avec son frère,

Eugène parvient à obtenir une bourse d'études et vit à présent chez une tante mais les dissensions restent vives : le père voudrait voir son fils devenir ingénieur mais Eugène ne s'intéresse qu'à la littérature et à la poésie...

En 1928, Ionesco qui prépare une licence de français, parvient à publier ses premières œuvres dans une revue littéraire roumaine, Billets de perroquet . En 1931, il écrit, dans le style de Francis Jammes, un petit livre de poésie dédié à sa mère et va dès lors collaborer à de nombreuses revues littéraires

En 1936: Eugène épouse Rodica Burileanu et part en Grèce pour son voyage de noces. Nommé par la suite professeur de français au séminaire orthodoxe de Bucarest, il est détaché au Ministère de l'Education nationale où il va diriger le service des relations avec l'étranger.

En 1938 : Ionesco obtient une bourse pour se rendre à Paris préparer une thèse (jamais terminée) sur Le thème du péché et de la mort dans la poésie française depuis Baudelaire mais, lorsqu'est déclarée la Seconde Guerre mondiale, il quitte la France et repart à Bucarest où il devient professeur de français au lycée Sfântul Sava.

La situation dramatique de la Roumanie, pays vaincu subissant une occupation militaire, fait regretter amèrement à Ionesco d'être revenu dans son pays et en mai 1942, surmontant bien des obstacles, il obtient de pouvoir prendre avec sa femme le chemin de la France,

Ils habitent alors à Marseille à l'Hôtel de la Poste. Eugène devient traducteur puis attaché culturel de la Légation royale de Roumanie à Vichy

En mars 1945, le ménage Ionesco arrive à Paris pour s'installer, cette fois dans le XVIème arrondissement, rue Claude-Terrasse, La vie restait cependant difficile et Ionesco doit travailler comme correcteur dans une maison d'éditions administratives puis comme traducteur d'Urmuz, un poète roumain précurseur du surréalisme et de la littérature de l'absurde.

C'est en 1948 qu'il écrit une pièce qui sera intitulée par dérision La Cantatrice Chauve. Mise en scène de Nicolas Bataille, la première représentation a lieu au Théâtre des Noctambules ( à même où sera fêtée la 15.500ème en 2007...) le 11 mai 1950. Ce fut loin d'être un succès car seuls quelques "happy few" appréciaient l'humour corrosif d'Ionesco : André Breton, Buñuel et Adamov.

En 1950, Ionesco obtient la naturalisation française. il adhère, par goût de la dérision au Collège de Pataphysique qui compte, parmi ses membres, Boris Vian, Raymond Queneau, Jacques Prévert et Marcel Duchamp..

Peu à peu, le nom d'Ionesco devient célèbre et alors s'ouvre une voie jonchée d'honneurs : lauréat du Prix Alphonse Allais, Prix de la critique au Festival de Tours, Chevalier des Arts et Lettres, Grand Prix Italia, Grand Prix du Théâtre de la Société des Auteur, Prix littéraire Prince Pierre de Monaco et Grand Prix national du théâtre.

En 1970 : Eugene Ionesco est élu à l'Académie française, au fauteuil de Jean Paulhan et, en 1978 il va solennellement présider une Décade Ionesco tenue en son honneur au célèbre Centre culturel de Cerisy-la-Salle

Le 28 mars 1994, Eugène Ionesco, atteint depuis longtemps d'une forme péjorative de diabète, décède à son domicile de Paris. Après une cérémonie religieuse à l'église orthodoxe, il est enterré le Vendredi Saint au Cimetière de Montparnasse.

 LE ROI SE MEURT

 La première représentation du Le roi se meurt a eu lieu le 15 décembre 1962 au théâtre de l'Alliance française dans une mise en scène de Jacques Mauclair.

Son sujet peut ainsi se résumer : Le roi Bérenger Ier, apprenant de son médecin qu'il ne lui reste plus qu'une heure à vivre se débat pour échapper à son destin : entre la révolte et la résignation qui vient finalement prendre le dessus.

Le roi se meurt est une histoire de malade, de médecine et de médecins, mais une histoire portant fortement l'empreinte d'Ionesco. Aux cotés du roi mourant, cinq personnages occupent la scène, ayant chacun une fonction précise :

les deux épouses, la reine Marguerite (rôle tenu par l'actrice fétiche d'Eugène Ionesco, Tsilla Chelton) et la reine Marie qui refuse avec frivolité de croire à l’irréversible.

le médecin, qui rappelle sans cesse au roi le caractère pressant du temps

le garde commémorant le souvenir de la gloire royale;

la domestique, Juliette, qui s'apitoie avec émotion sur le sort du roi

Tous se préparent à affronter l'inéluctable et les deux reines s'affrontent :

Marguerite, femme de tête qui possède l'autorité cruelle de la vérité. L'heure des mensonges n'est plus, elle est là pour aider le roi à glisser vers le Grand Rien.

Marie, aimante et aimée, tendre et douce, est là pour incarne tout ce qui va être si difficile de quitter. Elle tente de retenir le temps et cache miséricordieusement l'échéance à son roi.

C'est une pièce en forme de farce, à la fois tragique et comique, qui tente d'exorciser l'angoisse de la mort par un ingénieux paradoxe : dans les tragédies classiques les rois meurent en tenant un langage pompeux, ici, le drame se désacralise pour montrer ce que cache l'enveloppe charnelle de tout être humain.

Il est intéressant d'analyser la représentation qu' fait Ionesco des médecins, de l a médecine et des maladies vue par Ionesco

 Le médecin

Vêtu d'un costume mêlant les attributs du bourreau, de l'astrologue et du guérisseur : tunique rouge, cagoule attachée au col, chapeau pointu orné d'une étoile, il tient à la main une longue-vue (ou, peut être, un microscope ?).

Préoccupé avant tout de faire valoir la plénitude de ses fonctions, il ne livre au malade qu'un bref discours technique et s'éclipse avant que la fin n'arrive

Le dialogue entre médecin et malade est au plus bref, ainsi : "Majesté, la reine dit la vérité : vous allez mourir " puis : "Excusez moi mais je dois partir. Je suis obligé" et, à ce moment, il quitte la scène : "Il sort en s'inclinant, sa voix s'éloigne, le bruit de ses pas faiblit, bientôt, il n'est plus là"...

 La médecine

La médecine auquel le roi a accès est avant tout "technique" : "J'arrive directement de l'hôpital, dit le médecin, où j'ai fait "quelques interventions chirurgicales du plus haut intérêt pour la science je pense".

Les notations cliniques s'accumulent sans apporter le moindre réconfort au malade : "Voyez vous sa température a baisse pourtant il n'a presque plus la chair de poule. Ses cheveux qui s'étaient hérissés se détendent et se couchent. Il n'est pas encore habitué à l'épouvante, non, non, mais il peut la regarder dedans, c'est pour cela qu'il ose fermer les yeux. .Il les rouvrira : les trais sont encore défaits mais regardez comme les rides et la vieillesse s'installent; sur son visage. Déjà il les laisse progresser. Il aura encore des secousses, ça ne vient pas si vite. Mais il n'aura plus les coliques de la terreur, de la terreur pure sans complication abdominale..

Le médecin enlève sans pitié au malade ses dernières illusions : "Nous ne sommes que les représentants de la médecine et la médecine ne fait pas de miracle"

 La maladie

L'observation du médecin sur la maladie de son illustre patient reste toujours empreinte de cynisme : "Quand le rois meurent ils s'accrochent aux murs, aux arbres aux fontaines, à la lune; Ils s'accrochent. Marguerite et ça se décroche" puis : "Ça va tout de même mieux : il gémit, il pleure mais il commence tout de même à raisonner. Il se plaint, il s'exprime, il proteste cela veut dire qu'il commence à se résigner"

Le cœur est au centre des considérations professionnelles : "Avec une crise cardiaque nous n'aurions pas eu tant d'histoires. Marguerite crise cardiaque c est pour les hommes d'affaires; Le médecin ou une double pneumonie Marguerite : c'est pout les pauvres, pas pour les rois" puis, tirade en réponse à la reine Marguerite : " Il respire encore, oui, oui c'est évident il respire encore les reins ne fonctionnent plus mais le sang circule. Il circule comme ça, il a le cœur solide.." Et, plus loin, en réponse à la reine Marguerite qui dit : A quoi bon un cœur qui bat sans raison", le médecin observe : " un cœur fou. Vous entendez : Ça part ça va très vite ça ralentit, ça part de nouveau à toute allure". D'ailleurs, les battements du cœur du roi vont même ébranlent les murailles.

Fait ici écho la célèbre réplique de Berenger dans Le Rhinoceros " Les médecins inventent des maladies qui n'existent pas. - Cela part d'un bon sentiment. C'est pour le plaisir de soigner des gens"." 

LA MORT " A LA IONESCO"

Il y a d'abord cette observation du médecin : "On ne peut espérer (dans ce cas) une mort exemplaire Toutefois ce sera à peu près convenable Il mourra de sa mort et non plus de sa peur. Il faudra quand même l'aider, il faudra beaucoup l'aider. Jusqu'à la dernière seconde jusqu'au dernier souffle." puis "Nous connaissons toutes les phases c'est toujours ainsi quand un univers s'anéantit..."

A la fin, le roi ne voit plus : on promène un briquet allumé devant ses yeux sans provoquer de reactions.

Ionesco expose en détail la scénographie des ultimes moments: "Le roi est assis sur son trône il va disparaitre progressivement. Portes, fenêtres et murs de la salle du trône disparaissent progressivement. Maintenant il n'y a plus personne sauf le roi sur son trône dans une lumière grise Puis le Roi disparaît dans une sorte de brume" 

Au total, nul mieux que Ionesco n'a évoqué avec tant de lucidité, la vieillesse, la maladie, la mort. La mort qui a toujours été associée de façon obsessionnelle à la pensée d'Ionesco[1] : "Dénouons les liens vitaux cultivons l'instinct de mort ..arrosons le comme une plante qu''il grandisse sans opposition...mais non, je veux vivre encore, je veux toujours vivre...je veux également être et mourir."

Ionesco l'a souvent confirme[2]: "J'ai toujours été obsédé par la mort. La mort, c'est la condition inadmissible de l'existence.".

On ne peut conclure cette analyse d'une des œuvres majeures d'Eugène Ionesco sans rappeler tout ce que doit la vie culturelle française aux apports de la Roumanie .

 LES ROUMAINS A PARIS

 Marthe Lahovary, princesse Bibesco (1886-1973), fille du ministre des Affaires Étrangères de Roumanie; Jean Lhovary, épouse de Geoges Valentin, prince de Bibesco. Historienne et femme de lettres célèbre ele reçut dans son boudoir parisien de l'Île Saint-Louis toutes les personnalités du monde littéraire et artistique de cette époque.

Constantin Brancusi, sculpteur (1876-1957), un des premiers sculpteurs à avoir expérimenté l'art abstrait.

Paul Celan,(1920 1970) un des plus grands poète de langue allemande de l'après-guerre

Emil Cioran, écrivain et philosophe d'expression française (1911 1957) dont l'œuvre est marquée à la fois de pessimisme et d'un scepticisme corrodant.

Panait Istrati, écrivain d'expression française (1884 1935) surnommé "le Gorki des Balkans".

Tristan Tzara (1896 1963), à l'origine du mouvement "dadaïste" qui fit table rase des conventions idéologiques ou artistiques de son époque.

Stéphane Lupasco (1900 1988) auteur de la Logique dynamique du Contradictoire, qui a fortement influencé la pensée d'Eugène Ionesco.

Elvire Popesco (1894-1993) ancienne Sociétaire du Théâtre national de Bucarest, devenue célèbre à Paris où l'authenticité de sa veine comique et son accent firent rapidement d'elle un "monstre sacré" du théâtre de boulevard..Devenue comtesse de Foy par mariage, elle tenait salon dans la propriété de Mézy fréquentée par le "tout-Paris".

 CONCLUSIONS 

Ionesco avait lui-même fait ce commentaire sur "Le roi se meurt" :"Cette pièce n'est qu''un essai d'apprentissage de la mort."

Cette longue agonie d'un être, écrite sur un ton jubilatoire peut être vue comme un exercice d'exorcisme de la réalité par la littérature.

À travers cette tragédie comique, chaque homme prend conscience qu'il va mourir et qu'il va devoir un jour ou l'autre affronter cette dure réalité.

 

a.fabre.fl@gmail.com



[1] Journal en Miette

[2] Notes sur le théâtre  

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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