Le Dr. Meryon et son fils, excentriques du XIXème siecle

A.J. Fabre                                                                               11 Octobre 2015

Le Dr Meryon (1793-1877), médecin personnel de Lady Stanhope

et son fils Charles Meryon Jr., grand ami de Baudelaire

   Voici une incroyable histoire : tout le monde connait Lady Stanhope, l'excentrique Anglaise qui vivait en Orient aux côtés de  son   médecin le Dr Meryon. Mais qui sait que ce médecin eut un enfant avec une des danseuses de l'Opéra de Paris et que ce fils, Charles Jr., officier de marine, s'établit à Paris après avoir fait le tour du mond, pour y faire une grande carrière de peintre et d'aquafortiste

 

Charles Lewis Meryon en 1846

Portrait par Arminius Mayer (1798-1847)

Le Dr. Meryon (1783-1877)

Charles Lewis Meryon, (1783-1877), médecin et biographe de Lady Esther Stanhope, était né dans une vieille famille de huguenots émigrés au Sussex lors de la révocation de l'édit de Nantes, les Mérignan, dont le nom s'est transformé en Merian puis Meryon. Il a fait ses études, de 1796 à 1802, à l'école Merchant Taylors puis au Collège Saint-John d' Oxfors.

Il partit ensuite étudier la médecine à  l'Hôpital St .Thomas où il eut pour maître un chirurgien célèbre, Henri Cline (1750-1827) qui le met en contact avec Lady Stanhope pour devenir son médecine personnel.

Meryon séjourna, dans ce premier voyage, sept ans avec Lady Stanhope dans sa résidence du Mont-Liban. En 1820 il revient  en  Angleterre pour être admis à l'Ordre des médecins avec le titre de "Fellow", le 25 Juin 1821. IL devient médecin personnel d'un membre influent du Parlement, Sir Gilbert Heathcote, mais en 1827, à la demande de Lady Stanhope, il est s'embarque à nouveau pour la  Syrie, cette fois, en compagnie de son épouse mais le voyage a tourner au drame car ils furent attaqués cours de route par des pirates et durent revenir à Livourne, où ils séjournèrent  jusqu'en 1830

En Novembre de cette année, ils reviennent en Syrie, partant cette fois de Marseille, et arrivent sains et saufs au Mont-Liban le 15 décembre :  Lady Stanhope n'avait pas changé et le Dr. Meryon décrivit plus tard, avec la plus grande minutie, ses manies orientales qui, s'ajoutant à ses manies tyranniques, et son goût des  interminables, rendait la vie singulièrement difficile à ses hôtes du Mont Liban. On connait d'ailleurs la correspondance de Lady Stanhope qui décrit son médecin comme "un être triste, lent, qui était bête et fat ("fop and fool"") lui reconnaissant pourtant une qualité incontestable  : son honnêteté

En fait, il y eut surtout mésentente entre Lady Stanhope et la femme de Meryon et le couple quitta la Syrie en Avril 1831.

Meryon revint pourtant une dernière fois  au Mont Liban en Juillet 1837 et séjourna près d'une  année.

En fait, il y avait une autre femme dans la vie de notre médecin : lorsqu'il s'était installé à Londres en 1817 pour y terminer ses  études de médecine, il avait pris logement dans une pension de famille, au 10 Warwick Street où il fit la connaissance d'une danseuse du corps de ballet de l'opéra de Paris, Pierre-Narcisse, ou plutôt Narcissa  Chaspoux venue engagée au corps de ballet du London Opera[1] et qui, après une l Hester liaison avec Lord Lowther, ministre richissime, donne naissance en Juin 1818 à une petite Fanny. Meryon s'est occupé d'elle pendant ses couches, et chez la danseuse la reconnaissance est devenue de l'amour. Lui repart en Suisse recruter pour le compte de lady Esther  un valet et trois femmes de chambre qu'il accompagne au Liban; elle lui écrit des lettres passionnées accompagne au Liban; elle lui écrit des lettres passionnées. Le 23 Novembre va naitre à Paris le fils de Charles Lewis Meryon et Pierre-Narcisse Chaspoux, revenue en France pour accoucher.

Selon certaines sources, c'est Lord Lowther qui, prenant ombrage de la liaison de Pierre-Narcisse avec Meryon, l'aurait menacée de couper sa pension si elle ne quittait pas l'Angleterre. Meryon et Pierre-Narcisse ne se reverront plus que deux ou trois fois brièvement, en 1824 puis 1828, même s'ils échangent une correspondance régulière. Il lui verse sa pension, dont on sait que certaines années elle sera de six cents francs par an. Des lettres qu'elle lui envoie et qu'il archive soigneusement il ressort qu'elle l'aime toujours, elle se plaint de son éloignement, puis de sa progressive froideur. Il est tombé amoureux en Angleterre d'une veuve, Eliza Gardiner, qu'il l'épouse en Février 1823 mais il cache cette union à Pierre-Narcisse jusqu'à ce qu'elle l'apprenne d'un ami commun en 1831. Elle lui écrit alors qu'elle est libérée, qu'elle sent qu'elle va être plus heureuse qu'elle ne l'a été de longtemps - "j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque chose de très étrange dans votre conduite à mon égard". En Août 1836 elle brûle toutes les lettres qu'elle a reçues de lui - et elle le lui écrit.

Quant à Charles Lewis,  il quitte le Liban en 1838 pour revenir Londres et c'est là qu'il mourut, en 1877, âgé de quatre-vingt quatorze ans. Il avait publié ses mémoires en 1845[2]

Lady Stanhope (1776-1839)

Lady Lucy Esther  Stanhope appartenait à la haute société aristocratique anglaise. Elle était l'aînée des enfants de Charles Stanhope (1753-1816) , 3ème comte Stanhope, et de sa première épouse, Lady Esther  (1755-1780), fille du célèbre William Pitt qui fut longtemps Premier ministre de Grande  Betagne

Lucy Esther  vécut avec son père au magnifique château de  Chevening dans le Kent[3], puis, à l'âge de 24 ans partit vivre avec sa grand-mère,  comtesse de Chatham, au Château Burton Pynsen, dans le Somerset.

En Août 1803, elle va devenir intendante du premier ministre, son oncle, William Pitt le jeune[4] (1708-1778). Dans sa position de Premier ministre, Pitt, qui était célibataire, avait besoin d'une hôtesse et Lucy Esther  connue pour sa beauté et son  intelligence,  tenait parfaitement ce rôle.

Elle suivit son oncle lorsqu'il décidé d'emmenager dans son château de Walmer, autre résidence princière construite par Henri VIII dans le Kent et s'occupa particulièrement de la refection du Par cet des jardins.

A la mort de Pitt en Janvier 1806, elle alla vivre à Montagu Square à Londres puis déménagea pour le Pays de Galles

Lady Stanhope part d'Angleterre en Février 1810, peut être à la suite d'une déception amoureuse avec le Général Moore, héros de la Guerre d'Espagne. Sa suite était impressionnante : Charles Meryon, son médecin et biographe, sa femme de chambre, Anne Fry, et un poète, Michael Bruce, son amant.

A Athènes, elle retrouve Lord Byron, qui n'avait pas hésité à nager jusqu'à son bateau.

Après la Grèce, c'est Constantinople, puis l'Egypte mais, en cours de traversée, son navire a fait naufrage : Hesther parvient à gagner Rhides et, au motif qu'elle avait perdu sa garde-robe durant la tempête, décide de porter le costume turc traditionnel : gandoura, turban et babouches.

Lorsqu'arrive la frégate britannique venue à son secours, elle est ainsi vetue, d'après les témoins : robe de velours violet, pantalons, gilet et  veste brodés… et ceinture ornée d'un grand sabre. C'est dans ce costume qu'elle est allée à saluer le Pacha du Caire.

Du Caire Lady Stanhope repart en croisière dans toute la Méditerranée: Gibraltar, Malte, les îles ioniennes, le Péloponnèse, Athènes, Constantinople, Rhodes, l'Egypte, la Palestine, le Liban et la Syrie puis la Judée. A Jérusalem,  l'Eglise du Saint-Sépulcre ouvre grand ses portes pour accueillir l'illustre voyageuse.

Apprenant d'un diseur de bonne aventure que son destin était de devenir l'épouse d'un nouveau messie, elle demande en mariage  Saoud, chef des puritains wahhabites Arabes . Pour aller  visiter la ville de Palmyre, elle s'habilla en bédouin et pris place dans une caravane de chameaux. L'émir la reçut en s'adressant à elle comme "Reine Esther ."

Selon Charles Meryon, Lady Stanhope possédait un manuscrit médiéval venant d'un monastère syrien où il était écrit  qu'un trésor était caché sous les ruines d'une mosquée d'Ascalon au nord de Gaza. Hesther fit le voyage et persuada les autorités ottomanes de l'autoriser à fouiller le site : certes, le résultat fut décevant, mais Lady Stanhope avait mené la première fouille archéologique de Palestine. La légende prétend qu'une statue de marbre géante avait découverte durant les fouilles mais Esther, déçue de ne pas trouver de trésor, la fit briser et  ordonna d'en jeter les restes dans la mer…

Lady Esther  a vécu ensuite  près de Sidon, à mi-chemin entre Tyr et Beyrouth installée   dans d'anciens monastères désaffectés : Mar Elias au village de Abra, puis Deir Machmouché, dans une foret de pins de la Casa de Jezzine, puis, après le retour du Dr Meryon en Angleterre, à  Dahr El Sitt, au sommet d'une colline qui dominait la région. L'émir du lieu l'accueillit avec enthousiasme par l'émir local mais, bientôt tout changea lorsqu'Esther  accueillit une horde de réfugiés kurdes sujets à  d'interminables querelles claniques et religieuses.

De son monastère, Lady Stanhope exerçait une autorité absolue sur toute la région. Le khédive égyptien Ibrahim Pacha (1789-1848), lorsqu'il envahit la Syrie vint tout de suite rechercher  son appui car elle entretenait une réputation de devineresse.

En fait, les années passant, Lady Stanhope se trouva recluse sans son monastère, sans aucune ressource. Elle ne recevait les visiteurs qu'à la nuit tombée pour ne pas laisser voir son âge et avait rasé sa chevelure, cachant son crâne sous un turban.

En 1832, elle avait reçu la visite d'Alphonse de Lamartine, chantre de l'Orientalisme, venu en famille faire un grand voyage en Orient[5]. La réception fut brève mais enchanteresse, Lady Stanhope ayant prédit à Lamartine un grfand avenir oolitiqe àson retour en France…

Charles Meryon fils (1821-1868)

Charles Lewis Meryon avait eu un fils d'une danseuse de l'Opéra, Narcissa Chaspoux qu'il reconnut trois ans après sa naissance  et lui donna son prénom avant de repartir pour l'Angleterre

Ce fils qui avait la vocation de la marine, entra à l'École navale dès l'âge de 17 ans   et parcourut le monde pendant plusieurs années à bord d'une corvette appelée "Le Rhin". Nommé enseigne de vaisseau en 1846, il démissionne peu après pour se consacrer à une carrière artistique : il sera un des plus grands aquafortistes de France

Ses gravures sur "Paris qui s'en va", les quartiers détruits par les transformations urbaines du Baron Haussmann, vont le rendre célèbre. Le fantastique et le surnaturel y surgissent de partout : ainsi les ciels des vues parisiennes remplis de de figures volantes et de ballons, le plus souvent supprimés au moment du tirage destiné à la commercialisation.

Peu à peu apparurent  d'importants troubles psychologiques (dépression, délire de la persécution) et Charles Meryon finit par être interné à l’asile de Charenton où il  décèdera en 1868.

Une grande figure dans le Paris artistique du XIXeme siècle

Les gravures de Charles Meryon influencèrent profondément  tous les contemporains

Charles Baudelaire : dans une lettre à sa mère datée du 4 mars 1860, écrit en parlant des gravures de Meryon : "Je te dirai que je les désirais et que je les cherchais depuis plusieurs années." Dans une autre correspondance, Baudelaire fait part de son projet d'un livre rédigé en commun avec  Meryon mais le graveur était déjà happé par la maladie mentale et ne put donner suite. C'est sans doute à Meryon que pensait Baudelaire en écrivant dans un célèbre poème[6] "La forme d’une ville change plus vite hélas que le cœur d’un mortel ".

Victor Hugo qui venait de prendre connaissance des "Vues de paris" de Charles Meryon écrit en 1860 à Baudelaire : "Puisque vous connaissez M. Meryon. dites-lui que ses splendides eaux- fortes m’ont ébloui. Sans la couleur, rien qu’avec l’ombre et la lumière, le clair-obscur tout seul et livré à lui-même, voilà le problême de l’eau-forte. M. Meryon le résout magistralement

André Breton dans son œuvre clé, "L'Art magique", n'hésite pas à classer Charles Meryon parmi les plus grands : " nature sublime et monstrueux derrière ta façade du quotidienne

Edmond et Jules de Goncourt se sont, eux aussi,  beaucoup intéressés à Meryon mais ils attribuent sa folie à la misère à laquelle il était condamné; misère ordinaire des graveurs, même lorsqu'ils sont remarqués par des collectionneurs. En écrivant une nouvelle intitulée "Feu M. Thomas"[7], ils s'identifient à Meryon, ou plutôt à ses yeux de peitre. Ils ont appris que Meryon faisait de longues promenades, la nuit, dans le Paris des ténèbres. De telles promenades nocturnes plaisaient aux Goncourt : "là où "les arches noires des ponts laissent tomber des morceaux de velours noir dans l'eau"[8] .

Le XIXème siècle a décidément mis en circulation des personnalités extraordinaires.

 

[1] Narcissa se désigne comme " artiste lyrique" sur l'acte de naissance de son fils

[2] "Memoirs of the Lady Hester Stanhope, as related by herself in conversations with her physician [i.e. Charles Lewis Meryon] : comprising her opinions and anecdotes of some of the most remarkable persons of her time" (Ed. Colburn, London 1845) et "Travels of Lady Hester Stanhope, forming the completion of her Memoirs. Narrated by her Physician" (Ed. Colburn, London 1846)

[3] Chevening House existe toujours devenu, après sept générations de la famille Stanhope, le lieu de résidence du Decretauire d'état aux Affaires étrangères et au Commonwealth.

[4] William  Pitt le Jeune (1708-1778) qui fut Premier ministre de 1766 à 1768, ne sera pas confondu avec William Pitt le Jeune, qui fut Premier ministre de 1783 à 1801 et de 1804

[5] Lamartine, A. de " Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient (1832-1833)" (Publié par l'auteur en 1851)

[6] Baudelaire Ch., "Le Cygne" in "Tableaux parisiens", Fleurs du Mal.  (Ed. Auguste Poulet-Malassis, 1857)

[7] Jules et Edmond de Goncourt, "Feu Mr Thomas" (in L'Artiste du 28 décembre 1856)

[8] Journal des Goncourt : 1er noembre 1856

 

 

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Date de dernière mise à jour : 21/10/2015

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