Le Pr. Charcot et Augustine


A.J. Fabre                                                                            Février 2017

LE PROFESSEUR CHARCOT ET AUGUSTINE A LA SALPETRIERE

 

Durant l'hiver de 1885, le professeur Jean-Martin Charcot, célèbre neurologue,  étudie dans son service de l'Hôpital de La Salpetrière devenu grâce à lui, le "grand temple de la neurologie" française et internationale, une maladie encore mystérieuse : l'hystérie.  

La grande "vedette" des démonstrations d'hypnose est la jeune Augustine Gleizes, alors âgée de 19 ans mais d'objet d'étude, elle deviendra peu à peu objet de désir.

 

"Augustine", film d'Alice Winocur (2012)   

 

Un film récent, "Augustine", réalisé en 2012 par Alice Winocour  entend rappeler les études sur l'hystérie menées par le  Pr. Charcot(1825-1893)à l'Hôpital de La Salpetrière.   On y trouve au générique : Vincent Lindon dans le rôle du Pr. CHarcot, Soko (Stéphanie Alexandra Mina Sokolinski) dans celui d'Augustine, la malade "test" du Pr. Charcot et Clara Mastroianni dans le rôle de l'épouse du neurologue  

 

Il est intéressant de confronter ce film au témoignage des contemporains . Les "Leçons de neurologie" attiraient à La Salpetrière un public "très parisien", fait d'écrivains, journalistes, demi-mondaines et diverses persdonnalités du "Tout Paris"  Les malades "hystériques"[1] étaient là en pourrait on dire,  en "représentation continue". Le Pr. Charcot attachait une grande importance à l'"anayse" des images, c'était, comme Freud l'expliquera plus tard, un "scientifique visuel" : il avait installé dans son service un véritable laboratoire photographique

 

Stefan Zweig (1881-1942) 

 

  "J’ai été fasciné par cet hôpital (La Salpetrière) qui, en fait, était une sorte de cité des femmes. Les médecins y observaient leurs patientes jour et nuit. Ils effectuaient des présentations publiques des malades et le tout-Paris s’y pressait. Pas seulement les médecins, mais aussi les membres de la bonne société. Ces séances mêlaient le médical et un voyeurisme érotique qui ne s’avouait pas. La question de la représentation de la femme dans l’imaginaire des sociétés m’intéresse depuis toujours et la Salpêtrière en offre un concentré violent." [2]   

 

Léon Daudet (1867-1942) 

 

" Le thaumaturge continue ensuite  : " Mesdames et messieurs, Rosalie est maintenant hypnotisable. Nous la mettons en léthargie." - Il appuie élégamment ses doigts fuselés sur les paupières. - Voilà qui est fait. Les membres flasques : signes caractéristiques. Nous la mettons en catalepsie. Il relève les paupières. Les membres [sont] raides : signes caractéristiques. Somnambulisme, enfin...Il frictionne le sommet du crâne et la nuque du sujet, qui s'agite, bredouille des syllabes incompréhensibles, frappe du pied d'un air mécontent. Quelques élèves prévenus étouffent des rires."[3]   

 

Sigmund Freud (1856-1939) 

 

En octobre 1885, Freud arrive enfin à Paris et va rester en stage  dans le service du professeur Charcot jusqu’en mai 1886 qui lui propose de traduire en Allemand le tome III de ses leçons sur les maladies du système nerveux.  Dans une lettre datée  du 24 novembre 1885 et adressée à Martha Bernays Freud écrit "aucun autre homme n’a jamais eu autant d’influence sur moi » et poursuit en avouant son humble ambition d’ « apprendre à comprendre au cours d’une longue existence quelque chose de notre vaste monde  ».  Cette rencontre avec le Pr. Charcot fut décisive pour Freud puisqu’elle fut à l’origine la psycho-analyse dans les années qui suivirent  son retour à Vienne   

 

Edmond de Goncourt (1822-1896) 

 

" Sortant d'une conférence, je suis invité par les Charcot à venir prendre un verre de bière chez eux. Ils habitent un de ces beaux et grands appartements dont les hautes fenêtres donnent sur les quais... meublé d'un bric à brac historique de fabrication moderne...Dans ce milieu d'un passé factice, je regarde la tête de Charcot et j'y trouve à la fois de la physionomie du visionnaire et du charlatan"[4]...   

 

Jacques Poirier (1937) 

 

La Bibliothèque Charcot à la Salpêtrière [5] a été l'objet de recherches multiples de la part du Professeur Poirier.  Citons, en pariculier : "Birth and death of Charcot's scientific journals"[6]   

 

Axel Munthe (1857-1949)

 

 Axel Munthe connaissait bien le Pr. Charcot : il avait été stagiaire dans son service à l'hôpital de la Salpêtrière et ce fut un des  membres de son jury de thèse .

Le Pr. Charcot y attirait médecins et étudiants de toutes les parties du monde. Le plus célèbre d'entre eux fut, en 1885, Sigmund Freud, dont l'intérêt pour ce qu'on appelait à cette époque "névroses" etait stimulé par les techniques d'hypnose de Charcot. 

Munthe avait été  très impressionné par la personnalité flamboyante du Pr. Charcot : "Beaucoup de professeurs que j'ai l'habitude de consulter dans les cas difficiles étaient des hommes de réputation mondiale, tout en haut de l'arbre dans leur "spécialité, extraordinairement précis et incroyablement rapides dans leur diagnostic. Charcot, par exemple, était presque troublant dans la façon dont il se rendit directement à la racine du mal, souvent après un seul regard, en apparence superficiel, de ses yeux froids d'aigle sur le patient "[7].  

 

En terminant le chapitre consacré à son Maitre, Axel Munthe renouvelle son admiration "Il fut le médecin le plus illustre de son siècle, le modèle idéal de tous les temps, le héro de ma jeunesse. L'influence que sa forte personnalité exerça sur moi pendant les année que j'ai suivi son enseignement à La Salpetrière a duré toute ma vie"[8]. 

 

Cependant, il faut souligner que le portrait du Pr. Charcot diffère notablement à travers les différentes éditions de "Livre de San Michele" : au chapitre "Doctors" de l'édition de New York, datée de 1929, Charcot est décrit comme un personnage assez cynique, indifférent aux souffrances de ses patientes qui avaient, sans relâche, à montrer ce qu'on attendait d'elles: " Durant les dernières années de sa vie peut-être [Charcot] se fiait trop à ses yeux, l'examen de ses patients a souvent été beaucoup trop rapide et superficiel. Il n'a jamais admis une erreur et malheur à l'homme qui osait faire allusion à une erreur de sa part... Charcot était le médecin le plus célèbre de son temps. Les patients affluaient de partout dans le monde à son cabinet de consultation dans le faubourg Saint-Germain, ayant souvent à attendre des semaines avant d'être admis dans le sanctuaire où il a siégé dans son immense bibliothèque. Court de stature, avec la poitrine d'un athlète et le cou d'un taureau, il était un homme imposant à regarder. Un visage bien rasé, le front bas, des yeux froids pénétrants, un nez aquilin, les lèvres sensibles, le masque cruel d'un empereur romain. Quand il était en colère, la lueur de ses yeux était celle la foudre, personne ayant été confronté à ces yeux ne pouvait les oublier. Sa voix était impérieuse, dure, souvent sarcastique. La poignée de sa petite main molle était désagréable. Il avait peu d'amis parmi ses collègues, il était craint par ses patients et ses assistants pour lesquels il avait rarement un mot gentil d'encouragement en échange du travail surhumain qu'il leur est imposé. Il était indifférent à la souffrance de ses patients, il prenait peu d'intérêt pour eux une fois son diagnostic porté attendant le jour de l'examen post-mortem. Parmi ses assistants, il avait ses favoris qu'il a souvent hissé à des postes privilégié bien au dessus de leurs mérites. Un mot de recommandation de Charcot était assez pour décider du résultat de tout examen ou concours, en fait, il a régné en maître sur toute la faculté de médecine. Partageant le sort de tous les spécialistes de la neurologie il était entouré d'une galerie de femmes névrosées, qui lui étaient totalement dévouées. Heureusement pour lui, il était absolument indifférent aux femmes. La seule détente de son labeur incessant était la musique. Personne n'était autorisé à dire un mot sur la médecine aux soirées du jeudi soir consacrées à la musique. Beethoven était son favori. [9] 

 

Toutefois, Munthe, grand ami des animaux, ajoute, à la défense du Pr. Charcot : " (Il) aimait beaucoup les animaux, tous les matins en descendant lourdement de son landau dans la cour intérieure de la Salpêtrière, il tirait de sa poche un morceau de pain à donner pour ses deux vieilles Rossinantes."    

 

 

 

 

 [1] L'étymologie du mot hystérique se réfère directement au mot grec ὑστέρα qui signifie uterus .  

[2] Zweig S. : "(" La Guérison par l’esprit" ("Mental healers,  Franz Anton Mesmer, Mary Baker Eddy, Sigmund Freud " (Ed. Plunkett Lake Press, 2012)"  

[3] Daudet L. : "Les morticoles" (Ed. Charpentier, Paris, 1894)  

[4] Journal des Goncourt ([le 26 mai 1879]) (Ed. Champion, Paris, 2005)  

[5] Ricou Ph., Lerous-Hugon V. et Poirier J. "La bibliotheque Charcot à La Salpetrière" ( Communication présentée à la Société française d'Histoire de la Médecine (Colloque Jean-Martin Charcot) le 27 novembre 1993  

[6] Poirier J1, Ricou P, Leroux-Hugon V." Birth and death of Charcot's scientific journals"( Front Neurol Neurosci. 2011;29:187-201.)  

[7] Livre de San Michele, au chapitre XVII, Médecins.  

[8] Id.   [9] The Story of San Michele, Ed. Dutton, New York, 1929 .

 

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