Leon Daudet : un médecin à Venise

Leon Daudet : un médecin à Venise

 LEON DAUDET : UN MEDECIN A VENISE

Octobre 2012                    André J. Fabre                 

Après de belles études au Lycée Charlemagne, puis à Louis le Grand (il fut lauréat du concours général), Léon Daudet voulut se démarquer d'un père trop célèbre et devint médecin[1]

On ne se débarrasse pas aisément de ses chromosomes et le "fils Daudet" entreprit une carrière littéraire brillante ternie d'incessants démêlés politiques[2].

La famille Daudet était très unie et ce fut tous ensemble, Léon, son père, Alphonse et sa mere, l'écrivain Julia Allard qu'ils partirent pour Venise en 1896. Le but du voyage était d'arracher Alphonse aux tourments de sa maladie, paraplégie syphilitique alors appelée "tabès".

. Le séjour à Venise avait commencé sous les plus heureux auspices. La famille était descendue au Danieli, Alphonse, très excité, ne se tenait pas de joie à l'idée de voir enfin la ville de ses rêves. A peine arrivés, il avait loué une gondole et restait des journées sur l’eau[3], parcourant chaque canal, admirant chacun des palais.

Hélas ! il ne put profiter longtemps de cette escapade Vénitienne : après une séance de dégustation de fruits de mer au Lido, la fièvre typhoïde terrasse toute la famille. Le tabès s'aggrave et bientôt Alphonse ne peut plus marcher.

Il faut alors abréger précipitamment le séjour à Venise et rentrer à Paris, non sans emmener l’homme d’étage de l'hôtel qui deviendra le fidèle domestique de la maison Daudet[4].

A peine revenu à Paris, Léon tombe gravement malade et va rester alité plusieurs semaines. Alphonse, malgré son état de santé toujours précaire, reste à son chevet durant des heures entières. Il a interrompu toute activité littéraire, ce dont il n'est vraiment pas coutumier, pour être tout à son fils. Par la suite, Léon se souviendra longtemps de ces moments délicieux où l'affection paternelle lui a permis de surmonter sa maladie.

Dans ses Mémoires, Léon Daudet farde de cette visite éprouvante à Venise un souvenir quelque peu mitigé[5] : "Mon roman, la Flamme et l’ombre sortit tout armé de ma première rencontre avec Venise. J’y aperçus de loin Guillaume II, dit des Boches, en visite étincelante, et une douzaine d’huîtres empoisonnées m’y infligea la typhoïde, cependant qu’une autre douzaine rendait très malade Alphonse Daudet."

Le second vayage à Venise

Léon Daudet, toutefois, ne garda pas rancune envers Venise, il tient à le préciser dans ces mêmes Mémoires, en même temps qu'il règle leur compte à quelques uns de ceux qui avaient le malheur de lui déplaire : "Ne vous figurez pas que mon fanatisme vénitien en ait été diminué le moins du monde. Au contraire, comme Barrés l’a très justement noté, la fièvre commençante est un bon état de sensibilité émotive pour ces promenades en gondole, où la pierre, l’eau, le passé composent une hallucination paradisiaque. Demandez plutôt à Musset. La vraie lecture à faire au coucher du soleil sur le grand canal, alors que l’onde est telle qu’une huile lourde aux glacis d’or, et qu’il pleut partout une cendre violette, la vraie lecture c’est celle des Amants de Venise de Maurras. Maître poème, où le grand politique a déversé toute sa force lyrique et analytique. Quand je l’ouvre, j’entends, prolongé par l’élément liquide, le cri nostalgique des rameurs, j’ai dans le nez cette odeur mêlée d’aromates, de coquillages, de croupissure qui est l’atmosphère de la lagune, je vois, par transparence, des marches de marbre sous le clapotis d’une eau vénérable. En revanche, jamais je n’ai pensé là une minute à Chateaubriand ni à Byron. Cependant j’ai su par cœur des pages entières des Mémoires d'Outre-tombe, j’ai un goût très vif pour le mystère de Manfred et la puissance métaphorique de l’illustre boiteux de Missolonghi. Ni l’un ni l’autre ne m’évoquent Venise, ni ne me sont évoqués par Venise. Expliquez cela. Bien plus fort : il n’y a rien qui me paraisse plus loin de Venise que Ruskin et ses Pierres de Venise. Ce cher insupportable Ruskin sollicite le marbre, comme d’autres sollicitent les textes. Il se donne un mal infini pour découvrir des analogies inexistantes. Son esthétique est, chose horrible, celle d’un pasteur émancipé. Quand je pense à lui, j’évoque le dimanche de la campagne anglaise, un monsieur en lévite sombre qui joue de l’accordéon sur une prairie trop verte, pour faire danser les petits enfants. Je n’ai jamais été de ces petits enfants qu’a fait danser le bonhomme Ruskin[6]. Voyez comme, de ses ouvrages, de ses disciples, de son école, tout charme, toute magie, ont disparu. Quel suintement grisâtre, quelle symbolique de pacotille! Ils étaient consciencieux et appliqués, je le veux bien, mais c’est l’étonnant Whistler qui l’a dit : " L’application en art est une nécessité, non une vertu ". Et, toujours pour citer Whistler, jamais chez eux le travail n’a su effacer les traces du travail. La vérité, je crois, est que l’œuvre d’art commence par une émotion spontanée, non par une interprétation, et que les sublimes énigmatiques ne mettent point l’énigme en avant. Celle-ci sort d’une lente contemplation de leurs œuvres.

Léon Daudet et Marcel Proust

On ne manquera pas de relever le jugement de Léon Daudet sur Ruskin et ses "Pierres' : il était loin de partager les idées d'un certain Marcel Proust sur ce sujet !

C'est pourtant le même Léon Daudet, dont les convictions politiques étaient bien connues, qui s’est battu contre ses collègues pour que "Du côté de chez Swann soit distingué par le jury du Prix Goncourt[7]

Certes, Léon Daudet était un fin connaisseur de littérature : il l'a montré en de maintes occasions, notamment lorsqu'il prit la défense de Céline et de Marcel Schwob. Il faut cependant rappeler que Marcel Proust fréquentait beaucoup les Daudet en raison de son amitié pour le jeune frère de Léon, Lucien.

Le jugement de Daudet sur Venise avait beaucoup changé quand il y revint vingt ans plus tard. Il eut le privilège d'habiter quelque temps, au Palazzo Vendramin Calergi[8], là où Richard Wagner vécut avant d'y mourir dans la nuit du 13 février 1883. Je dois avouer cependant, confie Léon Daudet dans ses Mémoires, que "ni Brangoine, ni Kurwenaal ne vinrent jamais dans la nuit me tirer les pieds."

 

                                                                                                       a.fabre.fl@gmail.com

 


[1] A sa grande amrertume, il ne peut jamais être nommé Interne des hôpitaux de Paris.

[2] et même après, au service de Julia Daudet, pendant encore de longues années.

[3] Alphonse Daudet, handicapé par une ataxis tabetique, ne pouvait pratiquement plu marcher

[4] et même après, au service de Julia Daudet, pendant encore de longues années.

[5] dans ses "Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux; Ed. Nouvelle Librairie Nationale" (1920 Entre deux Guerres Chapitre VIII)

[6] Ruskin (11819-1900) écrivain, poète, peintre et critique d'art Les Pierres de Venise (1853). Cette œuvre a un impact non négligeable sur la société victorienne dans sa tentative de relier l'art, la nature, la moralité et l'homme

[7] qui avait dédié à Léon Daudet Le côté de Guermantes

[8] Le Palais Vendramin Calergi a depuis été transormé en Casino

 

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Date de dernière mise à jour : 28/07/2013

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