Médecins de Venise

MEDECINS DE VENISE (RESUME) 

André J.  Fabre                                          jeudi 20 novembre 2014

Venise, pendant des siècles, toute puissante métropole de la Méditerranée occidentale,  a tout inventé, de la fourchette aux brevets en passant par la loterie et la banque. Elle a participé de très près à la naissance de la médecine moderne : l'Histoire des médecins de Venise et chirurgiens de Padoue est là pour le rappeler 

La Galerie des grands médecins de Venise 

Age d'or de Venise :Déontologie, enseignement et prévention

Le grand ancêtre Tommaso Rangone (1493-1577), le mécène des Arts

Parmi les médecins ,

Le premier spécialiste des madies cotagieuses : Girolamo Fracastor (1478-1553)

Un apôtre de la médecine expérimentale Santorio Santorio (1561-1636)

Le fondateur de la médecine du travail : Bernardino Ramazzini (1633-1714)

Parmi les chirurgiens

Alessandro Benedetti (1450-1512), chirurgien militaire voué à l'anatomie

Giovanni Della Croce (1509-1575), chirurgien de la Marine de Venise

Leonardo Fioravanti (1517-1583), le premier chirurgien de la rate

Obstétriciens Mercuriale (1530-1606), : médecin et moine défroqué puis refroqué

Parmi les Anatomistes

Nicolò Massa (1485-1569), le Rouvière du XVIème siècle

Cecilio Folli (1614-1682), l'ancien orphelin devenu directeur sanitaire de Venise

Giovanni Santorini (1680-1737), le médecin de l'Ospedaletto de Venise

Chez les Astronomes

Galilée (1564-1642), ancien étudiant en médecine à Venise

Jacopo Dondi (1293-1359), médecin de Chioggia et horloger de génie

Giovanni Dondi (1330-1388), fils de Jacopo, médecin, ambassadeur et poète, constructeur d'un Astrarium monumental  

Les médecins vénitiens étaient aussi   artistes

Paolo Panizza (1535-1599) mari de Veronica Franco, courtisane célèbre pour son idylle avec Henri III de  passage à Venise à son retour de Pologne.

Antonio di Francesco da Venezia (1334(1384), moine peintre de génie

Agostino Nifo (1473-1539), poète : et philosophe

Reste le cas du médecin français de Venise, Charles Patin (1633-1693), fugitif de  Versailles qui vint  trouva abri dans la République de Venise 

Venise porte de l'Orient 

Pendant plus de dix siècles Venise a été seule en Europe, à maintenir le dialogue entre lOccident et Orient et c'est, en large part, grâce à ses médecins.

L'Orient était partout à Venise

En témoigne les noms de nombreux quartiers de Venise : Douane de mer, le Diwan, la Fondation des Turcs, le Fonduk  et à la Darsène le Daras sina'ha" où se construisaient les navires

Les médecins de Venise faisaient volontiers  carrière en Orient :les comptoirs

Chypre : Guido da Bagnolo médecin des rois de Chypre et ami de Pétrarque

Smyrne Pilarino : Grec de Céphalonique qui ramena à Venise la vaccination par croutes de varioleux

Constantinople : Barbaro, officier de marine qui prit part aux combats de la chute de Constantinople : c'est lui qui rompit la chaine de fer qui fermait l'accès en haute mer permettant aux navires vénitiens de s'évader de l'enfer d'une ville en défaite.

Damas : Alpago, médecin du consulat de Venise en Syrie et informateur du Maggior Consiglio

Caire : Alpini Médecin de l'Ambassade de Venise en Egypte, botanicien de génie qui laissa la première description de l'arbre à café et du "phoenix', le palmier dattier. A son retour, il va fonder le Jardin botanique de Padoue

Indes : Manucci, le fils d'un épicier de Venise dont  l'incroyable mais vraie odyssée au continent indien du XVIIème siècle est le sujet d'un livre de Blaise Cendrars

les medecins du ghetto de Venise

Le Ghetto Nuovo fut d'abord occupé par des Juifs "ashkénazes" d'Europe septentrionale puis un peu plus tard, par des "sépharades" arrivant de Méditerrané. Le Ghetto fut fermé quand Bonaparte arriva à Venise puis rétabli par le pouvoir autrichien jusqu'en 1866, et ne sera définitivement fermé qu'après la guerre d'indépendance italienne

Parmi les habitats les plus célèbres du Ghetto

Pietro d'Abano (1257-1315) : médecin lettré qui mourut face aux Inquisiteurs

David De Pomis (1525-1593) : médecin et rabbin de Magliano près de Rome,  contraint après l'édit  papal de 1555, de se refugier au ghetto de Venise.

Fernando Isaac Cardoso (1604-1683) : médecin portugais qui  fit une carrière brillante à la cour du roi d''Espagne jusqu''au jour où sa judaïcité fut reconnue, Il se refugie alors au Ghetto de Venise et y vivra désormais jusqu'à la fin de sa vie. 

Les médecins de Venise face à la peste 

Les médecins de Venise ont eu à faire face à d'innombrables épidémies, en particulier la peste de 1348, immortalisée par Boccace, et celle de 1575, qui compta Le Titien parmi ses victimes et celle de 1630 qui inspira nombre de créateurs artistiques, Monteverdi, le  peintre Negri et le  romancier Manzoni, célèbre auteur des "Fiancés".

Les Lazarets constituaient le principal dispositif de prévention de Venise contre les épidémies de peste : le "Vieux Lazaret" où sont actuellement menées d'intéressantes fouilles archéologiques, le "Lazaret neuf" de l'Ile de Vigna Murata à l'entrée de la lagune, jugé à la fois "Enfer et purgatoire" par les Vénitiens et le Lazaret de Poveglia, au sud du Lido, qui garde encore de nos jours, la réputation d'être un site hanté de fantômes …

Conséquences de ces vagues épidémiques récurrentes : le déclin démographique, économique et moral de Venise qui n'aura désormais d'autre refuge qu'un Carnaval sans fin. 

Les médecins touristes à Venise 

Pour tous les voyageurs d'Italie et ils ont été nombreux au cours des siècles, Venise est une étape obligatoire qui capture les touristes comme des animaux sauvages  fascinent leurs proies

Chaque touriste a sa propre vision, mais tous ont en commun d'éprouver une attirance compulsive pour la Sérénissime

En première ligne viennent les écrivains et les médecins mais surtout, cette race étonnante de touristes, les médecins-écrivains

Médecins Écrivains à Venise

Le grand ancêtre : Jacob Spon (1647-1685) qui laissa une descritpion enthousiaste de Venise à son départ pour son voyage en Grèce et en Orient.: Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant (1678)

Citons, parmi bien des noms :

Friedrich Schiller: Le grand poète et dramaturge allemand a rapporté de son voyage à Venise un livre fascinant : "Un Prince à Venise". Tout commence par une rencontre magique au Café Florian avec une mystérieuse Dame, suit un mélange étonnant de romantisme, la nécromancie et le spiritualisme.

Louis Frank Louis était un transfuge de l'Armée de Bonaparte en Egypte. Il vécut en 1805 à Venise avant de devenir médecin privé du bey de Tunis, puis du terrible Ali Pacha en Grèce, et enfin, à Vienne, de l'impératrice Marie-Louise.

Pol-Anatole Matthieu, médecin généraliste à Paris, décida, en 1890, de partir faire le Grand Tour d'Italie, après avoir vu l'Autriche et la Suisse. Dans ses "Souvenir"s, publié en 1902, Venise est la "apogée" d'un voyage au pays de l'Art et de la Beauté.

Adrien Proust, spécialiste des maladies tropicales, est venu à Venise en 1897 pour une Conférence sanitaire internationale, où il a présenté un rapport sur la peste et le choléra. Depuis cette date, il développa une véritable passion pour Venise Sur un de ses rares photographies, on peut le voir sur la place Saint Marc donnant du grain pigeons. Son fils Marcel a hérité de son père à la fois haï¨et aimé, l'amour de Venise

Anton Tchekhov, après une terrible expérience au camp de déportés de Sakhaline en 1890, Tchekhov éprouva le besoin d'une cure de repos et d'enchantement. Il trouva tout cela l'année suivante, à Venise. En témoignent, ses nombreuses lettres adressés durant son séjour à son frère Ivan

Sigmund Freud avait, lui aussi, l'amour de Venise, en  langage freudien une vraie "pulsion passiodynamique". Il y fit de fréquents séjours entre 1895 et 1913, en compagnie de  son frère, sa femme ou sa fille Anna.

Léon Daudet, fils d'Alphonse Daudet, grande célébrité de la «Belle époque», était médecin mais aussi brillant "homme de lettres". Il a gardé un souvenir mitigé de son premier voyage à Venise: un plat fatal de vonghole lui avait apporté la typhoïde mais, bien des années plus tard, il eut une expérience grandiose du Palazzo Vendramin Calergi, à présent Casino de Venise, où il a vécu plusieurs semaines.

Louis-Ferdinand Céline avait ramené une vision totalement négative de son voyage à Venise, semblable en cela au Méphistophélès de Goethe, "celui qui dit toujours non"

Arthur Schnitzler, fils d'un célèbre médecin de Vienne, fut un célèbre auteur à succès. De ses livres sur Casanova, lui resta le goût de la vie à Venise, jusqu'au jour où, en 1928, sa fille bien-aimée, Lili, se suicida dans cette ville.

Nicole Bru médecin, pharmacien, milliardaire et écrivain a été le mécène de la rénovation du Palazzo Zane construit en 1697 à Venise par Baldassare Longhena. Elle a fait du Palazzo un Centre de musique classique française

Médecins de touristes vénitiens

Francesco Aglietti était le médecin personnel de Lord Byron et la chère amie du poète, la marquise Teresa Guiccioli. Homme de haute culture, il possédait plus de 10.000 livres dans la bibliothèque de sa demeure de Venise.

John William Polidori, issu d'une famille de brillants artistes, avait, lui aussi; été médecin de Lord Byron. Ils étaient ensemble partis pour Venise et à Genève, avaient rencontré un couple de poètes promis à la celebrité, Mary et Percy Shelley. Après une nuit passée à raconter des histoires de fantômes; Mary Shelley écrivit "Frankenstein et Polidori un livre qui aurait une large descendance, "Le 'Vampyre".

Axel Munthe: le "Médecin errant de l'Europe" comme il s'appelait lui même, a longtemps vécu à Rome et Capri. Là, en 1891, il a rencontré la princesse Victoria future reine de Suède, venue pour une cure de santé. Axel et Victoria avaient bien des goûts en commun, notamment sur la musique et les animaux, En 1893, ils ont passé ensemble un long week-end-end de charme à Venise

Médecins vénitiens et touristes

Fabrizio Ramacciotti psychiatre à Venise, a récemment fait état d'une épidémie étrange de suicides parmi les touristes de Venise , confirmée par sa collègue Diana Stainer dans un article du Times .

Graziella Magherini une psychiatre de Florence, a rapporté le risque qui guette les touristes venus admirer les trésors touristiques de Florence et de Venise, d'être  frappés "au cœur" par la beauté de l'Art : le curieux "syndrome de Stendhal", alliant dyspnée, tachycardie et sensation de mort imminente. Stendhal, en effet, en avait le premier éprouvé en 1817, les symptomes mais la référence la plus célèbre à la mort devant une œuvre d'art reste "le petit pan de mur jaune " dont parle Marcel Proust dans "La recherche du Temps perdu".

En conclusion, les touristes croient voir Venise mais Venise pour eux, n'est qu'un spectacle, une sorte de Disneyland. Le médecin, pour sa part, a reçu, en don de son, expérience clinique, le " troisième œil" qui lui permet de voir ce que les autres n'ont pas perçu. 

Commentaires personnels 

L'or, la mort et la mer sont indissociables de Venise

L'Or n'était pas seulement dans les coffres des négociants de Venise, il s'étalait partout, sur les murs des palais et dans le retable des églises. Là où est l'or arrive  l'Art et la Science : l'Art était partout dans Venise et la science était la spécialité de Padoue sœur jumelle et vassale, véritable "Silicon Valley "du Moyen Age

La Mort est toujours à l'arrière plan de la Sérénissime  : les gondoles emblème fétiche de la ville, ont la couleur du deuil, Venise est, par tradition, pour bien des écrivains, l'"ile de la mort",

Venise est aussi la métropole du suicide : selon les statistiques officielles, le taux de suicide y est voisin de 10 pour 100.000 habitant, le plus elevé d'Italie : nombre de psychiatres et de psychanalystes ont apporté leur point de vue sur de probleme.

L'eau, la lagune et la mer sont inséparables de la Sérénissime : Venise au sens plein du terme est une ville d'eau, juchée sur des pieux d'albâtre, largement ouverte sur une mer avec qui le Doge célébrait chaque année ses épousailles, et la lagune recouvre de ses marécages un invisible réseau de canaux sous-marins.

Un dernier commentaire ira à Sigmund Freud qui eut toute sa vie  pour Venise un attachement proche de l'amour. Son premier séjour a lieu en 1895, alors qu'il a déjà quarante ans. Il restera une semaine à Venise : chaque instant de sa visite le ravit, il y voit un " conte de fée bizarre, totalement onirique ".Il reviendra souvent, six ou peut être même sept fois, en compagnie de Martha, sa femme et pour son dernier voyage en 1903 de sa fille mal aimée, Anna, qui recevra plus tard en héritage la psychanalyse 

Conclusion  

L'Histoire des médecins de Venise prend place dans un long cortège de civilisations, arrivant d'un  lointain passé aux Indes et en Egypte avant de gagner le bassin méditerranéen, la Grèce puis l'Italie et ensuite la France puis les Pays Bas, l'Angleterre et enfin, l'Amérique .

Peut être faudrait-il évoquer ici la course du soleil qui se lève à l'Est, à l'Orient avant de chuter  à l'Ouest, en Occident ?

La véritable conclusion de ce bref rappel de l'Histoire des médecins de Venise est la vulnérabilité des empires :  la splendeur de Venise est, par bien des cotés,  sa fragilité. 

 

Le Dr. André Fabre est ancien médecin de l'hôpital de Créteil. Il emploie sa retraite à l'Histoire de la médecine et vient de publier un livre chez l'Harmattan sur 'Les médecins de Venise"

Tout commentaire est à adresser à l'adresse e-mail suivante  "a.fabre.fl@gmail.com"

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