Mikhail BOULGAKOV (1891-1940)

A.J. Fabre                Decembre 2014

Mikhail BOULGAKOV (1891-1940)

  

 Médecin d’occasion, Mikhail Boulgakov se voulait d’abord écrivain et il avait raison : il reste parmi les plus grands du XXème siècle. 

Une enfance à Kiev

Mikhail fit ses études de médecine à l'Université Kiev où son père était professeur d’Histoire des religions. Il avait très tôt montré un goût très vif pour la musique, le théâtre et la littérature mais sa vocation, cependant, allait vers la médecine et il obtint son diplôme en 1916. 

Dans l'enfer de la drogue

Quand éclate la guerre, Mikhail se porte volontaire comme médecin de la Croix-Rouge : il est appelé à soigner les blessés qui affluent de toutes parts à l’hôpital de Smolensk et le poids des responsabilités qui pèsent sur ce jeune médecin va le plonger dans l’angoisse.

Il sombre alors dans l’enfer de la drogue et n’en sortira que grâce à l’écriture. Il exorcise son démon en écrivant un livre au titre explicite, "Maladie et Morphine". C’est l’histoire d'un homme enfermé dans la spirale infernale qui tente désespérément de rester lucide malgré sa déchéance : "Le morphinomane a un privilège que personne ne peut lui enlever : sa capacité à vivre complètement seul. Et la solitude, cela amène la sérénité et la sagesse"

Dans l'étau de la guerre civile

Les événements se précipitent : Smolensk est assaillie par les Bolcheviks et Mikhail, qui est resté monarchiste, va prendre les armes. En février 1918, il obtient, cependant, de retourner à Kiev et s'y installe comme …vénéréologiste.

La ville, devenue centre de la résistance au communisme, est assiégée de toutes parts  et Mikhail va y vivre des journées dramatiques. Le "péril rouge" rôde partout, tel un angoissant fantôme: Mikhail en fera plus tard le récit dans ses livres : "La Garde blanche", "Les Aventures extraordinaires du docteur N." et "La Nuit du 2 au 3 "

Mikhail est à présent enrégimenté de force dans l’Armée blanche qui l'emmène jusqu'au fond du Caucase, à Vladikavkaz. Pour échapper à l’étau de la guerre civile, Boulgakov décide alors d’abandonner la médecine et se consacrer uniquement à la littérature. 

La littérature, sa vraie vocation

"Le véritable non-conformiste, aurait dit un jour Jean Cocteau, est celui qui tente de faire comme tous le monde mais n’y parvient pas". C'est ainsi qu'apparait Mikhail sur une photographie de 1919, arborant monocle et nœud papillon, affiche par défi son non-conformisme aux idées révolutionnaires du nouveau régime.

Après avoir publié une série d'articles violemment hostiles au communisme, Mikhail comprend qu’il n’y aura jamais de retour au passé et qu'il lui faut désormais composer avec le regime. Sa première pièce, "Les frères Tourbine"[1] avec la guerre civile en arrière-plan, connait un grand succès auprès du public. Cependant, les "dévots" du nouveau régime n'apprécient guère le "dandy de Moscou" et le font violemment savoir. Il faudra l’intervention personnelle du ministre de la Culture Soviétique, le très ambigu Lounatcharski appuyé par le déjà célèbre metteur en scène Stanislavski, pour échapper aux griffes du nouveau pouvoir.

Boulgakov, blessé par l'âpreté des critiques, décida alors de quitter la Russie. Avant de prendre cette décision, il adressa une lettre au chef suprême, Staline qui, aussi surprenant que cela paraisse, fit savoir qu'il ne partageait pas le jugement de ses fidèles : très vraisemblablement, Staline, mal remis des remous causés par le suicide de Maïakovski, veillait à ne pas raviver les tensions à l’intérieur du Parti.

C’est ainsi qu'à la surprise générale, Boulgakov, loin d'être banni, fut nommé assistant-metteur en scène au Théâtre Maly de Moscou. Profitant de ce répit, Mikhail alors,  en 1931 une pièce sur Molière au titre explicite : "La Cabale des dévots" : cette fois, c'en est trop et le "Politburo" déclara aussitot la guerre a celui qui se refusait obstinement à penser comme les autres.

Entre temps, la santé de Boulgakov s'était très altérée :  Il souffrait, comme son père, d’une angiosclérose rénale compliquée d’hypertension artérielle et il se sentait tous les jours décliner un peu plus.

Il mettra, cependant, ses dernières forces à ecrire "Le Maître et Marguerite": roman fantastique où l’on voit le diable Woland arriver à Moscou entouré d'une escorte pour le moins inquiétante : son acolyte, Koroviev, habillé d’un costume à carreaux, coiffé d’une casquette de jockey et portant pince-nez, le tueur Azazello, un homme de petite taille, aux cheveux roux, toujours coiffé d’un chapeau melon et le grand chat Béhémoth dont la méchanceté joviale est sans failles. Face au sinistre quatuor, les habitants de Moscou perdent peu à peu la raison et, à l’arrière plan se tient le "Maître", poète déchu dont l’œuvre "antisociale" est dénoncée par le régime et, à ses cotés, sa fiancée, Marguerite, dont l’amour sera plus fort que la mort.

Les personnages de Boulgakoc tourbillonnent dans un étonnant maelström d’angoisse et d’ironie, mêlant Ponce Pilate, hanté par sa dernière conversation avec Jésus, Marguerite à peine sortie du bain purificateur et la troupe satanique de Woland faisant ripaille à l'hôtel Massolit, rendez vous "chic" de la Nomenklatura tandis que leurs victimes sont parquées au fond d'un hôpital psychiatrique.

La morale, s'il y en a une, de l'histoire tient dans la fin du livre, dictée par Mikhail sur son lit de mort: "Dieu, Dieu ! comme la terre est triste, le soir ! Que de mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! celui-là sait, qui est fatigué. Et c’est sans regret, alors, qu’il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu’il s’abandonne d’un cœur léger entre les mains de la mort, sachant qu’elle - et elle seule - lui apportera la paix....La nuit se fit plus dense, ses ténèbres roulèrent côte à côte avec les cavaliers, happèrent les manteaux, les arrachèrent des épaules, et révélèrent les déguisements. Et quand Marguerite, rafraîchie par le vent, ouvrit les yeux, elle put voir quels changements étaient survenus dans l’aspect de ceux qui volaient autour d’elle, chacun vers son but. Quand, par-delà la crête lointaine d’une forêt, le disque pourpre de la lune monta à leur rencontre, tous les faux-semblants avaient disparu, éparpillés dans les marais, les oripeaux fugaces de la sorcellerie s’étaient noyés dans le brouillard...".

Les interprétations les plus diverses ont été faites de l'œuvre de Boulgakov : roman humoristique, comme l'affirmait son auteur, allégorie philosophique, satire politique ? Chaque page renvoie au dernier message d'Einstein à l'approche de la mort: "Dieu n'est pas méchant, il est seulement fantaisiste..?

Pour Mikhail, la fin du "dramma giosoco" était proche : dès 1940, il est hospitalisé au centre de cure de Barvikha, près de Moscou et y mourra au terme d'une longue agonie. Il avait demandé à être incinéré et l'urne contenant ses restes fut déposée là où sont enterrés les célébrités du peuple Russe, à la nécropole du couvent de Novodevitchi, près de Moscou.

Après la mort de l'auteur, une vie nouvelle attendait le "Maître et Marguerite". Certes, il a fallu attendre trente ans pour qu'une édition non expurgée soit publiée, d’abord en Allemagne puis en France (et beaucoup plus tard, après 1989, en Russie) mais la descendance du "Maître "a été prolifique : un film, "Il Maestro e Margherita", tourné en 1972, un roman, "Les Versets sataniques", publié par Salman Rushdie, un opéra du compositeur allemand Helleu, créé en 1989 à Paris et meme, …une série de télévisions réalisée en Allemagne en 2005, sans oublier le  roman-photo français où Isabelle Adjani tient le rôle de Marguerite...

Comment résumer la destinée de Boulgakov ? Elle tient toute entière dans un des plus beaux poèmes des "Fleurs du mal" : " L'albatros" [2]:

Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

 

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[1] "Les frères Tourbine" ont été également publié en France sous le nom de "L’heure a sonné"

[2] "L'albatros" de Charles Baudelaire est second poème des "Fleurs du mal"  (Ed. Poulet-Malassis et de Broise, Paris, 1861)


[1] Les frères Tourbine" ont été également publié en France sous le nom de "L’heure a sonné"

[2] "La Garde blanche (publication posthume publié en URSS en 1966), Le Roman de monsieur de Molière (1933) (publié en URSS, en edition expurgée, en 1962, puis en édition intégrale en 1989), Le Maître et Marguerite (1972) (publié en URSS, de manière intégrale, en 1973)(Edition française aux Ed. Pocket, 2003):

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Date de dernière mise à jour : 23/03/2015

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