Nicolo Manucci

NICOLO MANUCCI (1638-1715), LE MEDECIN DU GRAND MOGHOL 

Nicolò  Manucci avait grandi à Venise où son père était "épicier", comprenons ici, négociant en épices. Les épiciers étaient alors de grands voyageurs qui allaient s'approvisionner dans les pays les plus lointains. A ce titre, Nicolò, dès l'âge de seize ans, quitta Venise pour accompagner un oncle en Orient, dans une lointaine mission commerciale. 

L'aventure commence à Corfou 

L'oncle et le neveu arrivèrent d'abord à Corfou[1], alors possession vénitienne puis, ensuite, à Smyrne. Là, le destin va basculer : Nicolò fait la connaissance d'un personnage étonnant, l'Irlandais Henry Bard, authentique baron et vicomte Bellamont, ancien partisan du roi Charles Ier, envoyé en 1656, après bien des aventures, comme ambassadeur en Perse et aux Indes pour tenter d'obtenir un soutien financier pour le trône d'Angleterre.

Délaissant son oncle et ses épices, Nicolò décida de partager désormais la vie aventureuse du baron. Les voilà tous deux cheminant à travers l'Orient, d'abord en Anatolie, traversant la Caspienne, puis, en septembre 1654, arrivant en Perse : ils vont rester plus d'une année dans la capitale de cette époque, Ispahan.

En Janvier 1656, les deux voyageurs reprennent la route mais, arrivés à Oman, décident de s'embarquer pour les Indes. 

Les Indes aventureuses 

Après bien des aventures, ils atteignent Surate[2] sur la côte indienne de Goa, où existait un "comptoir" anglais.

Commence alors un périple incroyable (tout se passe, ne l'oublions pas, à l'époque où Louis XIV monte sur le trône...) à travers le continent indien, alors sous domination Moghole.

A Agra, les voyageurs sont reçus avec faste à la cour des rois Moghols mais ne restent pas longtemps : dès juin 1656, ils se mettent en route pour gagner Delhi. C'était l'époque la plus dangereuse de l'année, celle qui précède la mousson mais les deux aventuriers ne voulaient écouter aucun conseil. Le voyage se fait dans une chaleur suffocante au milieu de tempêtes de sable et Lord Bellamont périt asphyxié dans un nuage de "simoun". Manucci, lui, parvient, au prix d'efforts surhumains à continuer seul la route et arrive, à bout de forces, à Delhi.

Nicolò n'a désormais plus aucunes ressources, mais obtient une entrevue avec le fils du Shah Jahan[3], le prince Dara Shikohpour entrer à son service, non pas comme médecin, mais en tant que conseiller en artillerie... Malheureusement, le prince meurt bientôt au combat et Manucci n'a d'autre choix que changer de camp, et entrer au service de l'adversaire, le terrible Aurangzeb[4], dernier des grands Moghols.

En fait, Nicolò va, à nouveau, changer ses plans : à peine arrivé à Agra, le voilà qui fait route vers de nouvelles aventures, cette fois à l'autre extrémité de l'immense contient indien, le Bengale.

Arrivé près de Calcutta, il s'arrête à Hooghlyi[5] grand port du Benghale aux mains des commerçants portugais pour y montrer ses talents de diplomate : les Jésuites de la ville ne parvenaient pas à obtenir le droit de construire une église, Nicolò se fait leur émissaire auprès du gouverneur et emporte la décision.

Mais il n'était pas question de rester plus longtemps chez les Jésuites : Nicolò reprend la route vers le lointain Rajasthan. Le voici, une fois encore, à Delhi, puis, Agra où Nicolò s'installe comme chirurgien. Que personne ne s'en étonne, il n'y restera pas longtemps, car il repart bientôt, cette fois, pour le Cachemire. Il va s'arrêter à Lahore, une des capitales de l'empire Moghol et y reprend le métier de chirurgien.

La roue tourne : en 1667, Nicolò tombe malade. Il n'a plus aucunes ressources et il lui faut revenir à Delhi, à la cour du Grand Moghol. Une dernière fois,, la chance lui sourit : à Lahore, il guérit d'un "mal d'oreille" l'épouse favorite du second fils d'Aurangzeb et devient "Hakin Manucci" médecin[6] à la cour Moghole.

En 1683, repris par démon des voyages, Nicolò retourne à Surate puis, changeant une fois de plus de camp, se refugie à Goa chez les Portugais. En 1684, Nicolò va, cette fois encore, montrer son habileté de diplomate : Goa est menacée par l'armée indienne, il plaide avec succès les intérêts du Portugal et, en récompense, reçoit le titre de chevalier de l’Ordre de Santiago.

Le balancier est maintenant du côté de l'Angleterre : Nicolò s'établit à Fort Saint Georges, au nord de Madras mais, à présent, il se sent las. Il a près de cinquante ans et songe au mariage : ce sera avec Elizabeth, la veuve[7] du gouverneur anglais. Nicolò a repris son métier de chirurgien et partagera désormais son temps à Madras entre sa famille et son jardin botanique. Il avait toujours été passionné par les plantes et une gravure de l'époque[8] le montre vêtu à l'indienne, chaussé de babouches, herborisant avec un bouquet de fleurs tropicales à la main.

À la mort de sa femme en 1706, Nicolò , toujours fidèle à sa réputation de "caméléon", va passer dans le camp des Français, d'abord à Pondichéry puis de nouveau à Madras : c'est là que vont se terminer les aventures du Vénitien des tropiques. Il avait près de 80 ans.

Comment qualifier une telle vie ? : pittoresque, certes, aventureuse assurément mais aussi, dans tous les sens du terme, incroyable. Certains êtres, nous le savons bien, ont placé leur vie, dès le début, sous le signe de la légende, ce fut le sort de Manucci. 

L'odyssée d'un manuscrit de Pondichéry à Londres en passant par Venise 

Même après sa mort, Manucci n'en finit pas d'étonner: l'odyssée de ses Mémoires en témoigne.

Le vieil aventurier s'était laissé convaincre par son ami François Martin, directeur du comptoir de la Compagnie des Indes[9] à Pondichéry, de laisser un récit de son existence, ce qui fut fait, non sans quelques "enjolivures" destinées à orner son récit...

Le manuscrit fut envoyé à Venise mais y disparut. On ne sait trop comment il arriva ensuite entre les mains d'un jésuite érudit, François Catrou, qui le publia en 1713 en cinq volumes sous le titre "Histoire générale de l'empire Moghol depuis sa fondation, sur les mémoires portugais de M. Mamouchi, Vénitien"[10].

En 1751, le livre réapparaît, toujours à Venise où un l'éditeur Domenico Occhi publie "Istoria generale del Imperio del Mogul"[11].

Un demi-siècle plus tard, les Mémoires resurgissent, cette fois à Londres[12] sous le titre d'"Histoire de la dynastie Moghole" puis sont rééditées sous de nouvelles appellation : en 1906, "Storia do Mogor"[13] puis en 1913[14], "A Pepys of Mughal India", référence à l'auteur du truculent Journal[15].

En France, le nom de Nicolò Manucci est attaché à la mémoire de Blaise Cendrars qui, en voyage à Londres, avait, par hasard (à ce qu'il assure...), découvert l'édition anglaise des Mémoires[16].

Seule la verve de Blaise Cendrars pouvait enrichir le style déjà haut en couleurs de Manucci : le Vénitien avait trouvé son maître en hâblerie...

 



[1] Corfou, grande ile grecque de la mer Ionienne, portait alors le nom de "Corcira ".

[2] Surate, au nord-ouest des cotes indiennes, est à présent "Suryapūr".

[3] Shah Jahan hâh Jahân (1592 - 1666), le "roi du monde", a été chef de l'Empire moghol de 1627 à 1658. Son nom reste associé à la construction du Taj Mahal à Âgrâ, célébrissime tombeau deson épouse préférée Mumtâz Mahal, morte en 1631 en mettant au monde leur quatorzième enfant.

[4] Aurangzeb, de son vrai nom, Sabu Muzaffar Muhiuddin Muhammad Aurangzeb Âlamgir (1618-1707), "le conquerant du monde") est le dernier ses Grands Moghols.

[5] Hooghlyi, à présent, porte le nom de Hugli-Chuchura.

[6] "le médecin" (ou" le sage", les traducteurs divergent dans leur jugement).

[7] Veuve ou fille du gouverneur, différentes versions existent...

[8] Le portrait de Nicolò est conservé au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale.

[9] La Compagnie des Indes fondée par Colbert en 1664.

[10] "Histoirte générale de l'empire Moghol depuis sa fondation, sur les mémoires protugais de M. Mamouchi, Vénitien" par le Père François Catrou de la Compagnie de Jésus" (Ed. Guillaume de Voys, La Haye, 1708)

[11] "Istoria generale del Imperio del Mogul" (Ed. Domenico Occhi, Venise, 1751

[12] "Niccolao Manucci, tr. from French by François Catrou (1826). History of the Moghul dynasty in India 1399 1657. (Ed: J.M. Richardson, Londres).

[13] "Storia do Mogor"[13] (Trad. W. Irvine) (Ed. John Murray, Londres, 1906).

[14] "A Pepys of Mongul India, 1653-1708" (Ed. E. P. Duttonn New York, 1913).

[15] Samuel Pepys (1633- 1703), haut fonctionnaire de l'Amirauté anglaise, auteur d'un étonnant Journal qui donne un tableau étonnant de la vie à Londres au XVIIème siècle.

[16] Blaise Cendrars, "Bourlinguer" (Ed. Denoël, Paris, 1948)

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Date de dernière mise à jour : 22/09/2014

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