Olfaction et littérature

OLFACTION ET LITTERATURE

CONFRONTATION AVEC LES DONNEES PHYSIOPATHOLOGIQUES RECENTES

 André J. Fabre                2009

 Il n'est pas facile d'analyser une odeur par les mots : pourtant écrivains et les poètes se sont toujours plu à explorer (dans tous les sens !), le monde de l'olfaction. 

La littérature de l'odorat 

Dès l'Antiquité, des philosophes, idéalistes comme Platon ou matérialistes comme Lucrèce s'étaient interrogés sur l'odorat.

Au XVIème siècle, chez Cervantès, Rabelais et Shakespeare, apparaissent les premiers essais d'analyse des parfums. Au XIXème siècle, les poètes donnent à l'odeur ses lettres de noblesse et Charles Baudelaire, dans les Fleurs du mal[[1]] se montre  véritable théoricien du parfum tandis que Rimbaud démontre que le parfum n'est autre chose que le langage naturel de la a poésie[[2]].

A cette époque, l'attraction qu'exercent les parfums est souvent évoquée par les romanciers ainsi Flaubert, Maupassant, et surtout Zola qui, donne une odeur à chaque personnage : ainsi, dans La faute de l'abbé Mouret, Albine est un grand bouquet d'odeurs fortes, Nana dégage l'odeur de la vie, dans Pot-Bouille, Bachelard exhale une odeur de débauche canaille et, dans Le ventre de Paris[[3]], François sent le foin et le grand air...

Au siècle dernier, nouvel essor de la "littérature olfactive" : en témoigne l'œuvre de Giono, Colette et surtout de Marcel Proust dans sa célèbre Recherche du temps perdu[[4]]. En ce qui concerne notre époque, citons le livre de Patrick Süskind, Le Parfum[[5]] dont nous donnerons plus loin une brève analyse. 

Acquisitions scientifiques actuelles sur l'olfaction

 Il est intéressant de confronter au travail des écrivains les avancées scientifiques actuelles dans le domaine de l'olfaction[[6]]

 .1. La "connectique" de l'olfaction [[7]]

 La transmission des informations se fait sous forme codée  par l'intermédiaire du bulbe olfactif qui va analyser les informations et les envoyer à une zone spécialisée du cortex cérébral où l'information classée, mise en mémoire s'intègre à la pensée. L'organisation du système olfactif ne diffère pas des autres systèmes sensoriels mais sa complexité est extrême : le nerf olfactif est fait de plusieurs millions de fibres, chacune est un canal indépendant d'informations avec des variables  selon la fréquence, activité, concentration des influx

Une avancée majeure a été la mise en évidence d'une perception synesthésique, écho sensoriel qui répond à l'évocation d'un souvenir olfactif: Ce thème revient en leit-motiv dans toute la littérature: faut il rappeler la madeleine de Marcel Proust[[8]] ?

"Un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines ...Et bientôt, machinalement, ... je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi... "

 .2. Le tri qualitatif des odeurs[[9]]

 Pour les animaux, l'odeur n'a rien d'un sens esthétique : c'est un outil destiné à détecter la proximité d'une nourriture et l'arrivée de partenaires sexuels... ou de prédateurs ...Dès l'Antiquité avait été posée la question de savoir pourquoi une même odeur, celle l'un renard par exemple, fait fuir les lièvres et accourir les chiens. Bien plus, dans nombre d'espèces, les odeurs permettent aussi de communiquer de façon efficace

Chez l'être humain seule est utilisée une partie des immenses ressources olfactives : cependant les techniques d'imagerie cérébrale ont montré que le cortex est capable de différencier les odorants purement olfactifs à tonalité "plaisante" comme la vaniline, d'odorants moins plaisants et à forte composante trigéminale comme l'acétone, qui n'activent le cortex que très faiblement. Faudrait-il réhabiliter l'approche "qualitative" des Anciens[[10]] si différente de notre approche "quantitative" ?

Bien des œuvres littéraires pourraient ainsi se décrypter en référence à la sensation olfactive qui y est décrite :

Hyperosmie : ainsi, dans le Parfum[[11]], Patrick Süskind décrit l'histoire d'un enfant à la mémoire olfactive infaillible qui tente de créer une odeur parfaite pour se faire aimer de tous

Hallucinations olfactives : il faut rappeler ici le souvenir d'un auteur qui fut célèbre en son temps,  Huysmans, glorifiant hautement la sensation olfactive[[12]] : "Sa chambre embauma la frangipane; il vérifia si un  flacon ne traînait pas, débouché; il n'y avait point de  flacon dans la pièce ; il passa dans son cabinet de travail, dans la salle à manger : l'odeur persista.   Il sonna son domestique : Vous ne sentez rien,  dit-il? L'autre renifla une prise d'air et déclara ne respirer aucune fleur : le doute ne pouvait exister; la  névrose revenait, une fois de plus, sous l'apparence  d'une nouvelle illusion des sens. Fatigué par la ténacité de cet imaginaire arôme, il  résolut de se plonger dans des parfums véritables,  espérant que cette homéopathie nasale le guérirait ou  du moins qu'elle retarderait la poursuite de l'importune frangipane.

Hyposmie bien analysée par Jean Cocteau dans Opium[[13]], Journal d'une désintoxication,  montrant à quel pont la drogue parvient à submerger toute sensation olfactive.

Cacosmie : le sujet qui en est atteint subit une attraction irrésistible pour les odeurs les plus désagréables. Dans ce registre, Céline affirme souvent son  goût de la provocation " C’est par les odeurs que finissent les êtres, les pays et les choses. Toutes les aventures s’en vont par le nez" [[14]]

.3. Attraction-répulsion des odeurs[[15]]

 Les relations entre amour et olfaction sont depuis longtemps bien connues: Ne dit on pas  d'un sujet antipathique : "Personne ne peut le sentir" ?. Une question est ainsi posée : nos comportements ou de nos humeurs sont ils sous la dépendance directe de Ia perception des odeurs?

Une avancée considérable a été faite avec les travaux sur les phérormones ces substances chimiques laissant une empreinte olfactive personnelle qui attire certains individus ... et en éloigne d'autres.

Bien des œuvres pourraient être citées à ce sujet :

Giacomo Casanova[[16] ]: "J'ai aimé les mets de haut goût; le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l'oglia potrida, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine, et le fromage dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui les habitent commencent à se rendre visibles. Pour ce qui regarde les femmes, j'ai toujours trouvé que celles que j'aimais sentent bon, et plus sa transpiration était forte plus elle me semblait suave"

Pierre Louÿs[[17]] célébrant  la volupté de l'odorat : " L’odeur des fleurs est si forte que je défaille et vais tomber".

Un témoignage fascinant est celui de Guillaume Apollinaire dans sa correspondance avec Louise De Coligny[18] surnommée Lou par le poète. On n'en citera ici, de crainte de braver l'honnêteté, que quelques extraits : "Je sens ta pâle et douce / odeur de violette" / "Parfum que l’odorat d’un amant peut seul percevoir/" "Je sens le parfum de rose rose / très douce et lointaine / qui te précède et te suit ma rose".

.Bien des questions demeurent cependant sans réponse

    .1. Comment s'est fait le transfert d'une fonction primitive (reconnaître les odeurs donc signaler les dangers) vers une fonction noble de plaisir et de culture?

Pourquoi cette fonction olfactive si complexe nous paraît si "naturelle" ? : En termes d'odeurs, le langage ne va guère plus loin que distinguer le bon du mauvais

Comment expliquer cette liaison étrange entre la partie la plus archaïque du cerveau et les fonctions corticales les plus spécialisées

   .2. Comment le cerveau déclenche-t-il la gamme des réactions émotionnelles ou comportementales que provoquent les odeurs?

Comment le cortex, qui reçoit les signaux provenant du bulbe olfactif, arrive-t-il à décoder la carte des signaux ?

Dans quelle mesure la reconnaissance des odeurs est-elle sous le contrôle de notre consciente ou reste-t-elle inconsciente ?

   .3. Pourquoi la science; contrairement à la littérature, a-t-elle attendu si longtemps pour s'intéresser à l'extraordinaire complexité des circuits olfactifs ?

 Conclusions

La création littéraire a largement utilisé la sensation olfactive comme instrument de communication et de mémoire, instrument pour aiguiser l'imaginaire, mais aussi raviver le présent et ressusciter le passé.

Bien des recherches restent cependant nécessaires pour élucider les mécanismes qui amènent la sensation olfactive à ouvrir l'"édifice immense du souvenir" [19].

a.fabre.fl@gmail.com

 

 


 



[1] Baudelaire Ch., Les Fleurs du Mal, Poulet-Malassis et  de  Broise, Paris,1861

[2] Rimbaud A., Poésies (1870 - 1871), Vanier, Paris, 1895.

[3] Zola E., Œuvres, Garnier-Flammarion,  Paris 1977

[4] Proust M., A la recherche du temps perdu, N. R. F, Paris,1913-1927.

[5] Süskind P., Le Parfum, Fayard, Paris,1986.

[6] Kahle W., Leonhardt H., PLATZER W., CABROL C. - Anatomie, 3, Système nerveux et organes des sens, Flammarion Médecine-Sciences, Paris, 1998.

[7] Le Bon A-M. ; TROMELIN A.; THOMAS-DANGUIN Th., BRIAND L., , Les récepteurs olfactifs et le codage des odeurs, Masson, Paris,1966.

[8] Proust M., Du côté de chez Swann, A la recherche du temps perdu (cf supra).

[9] Sicard G., Chastrette M., Godinot N., Des représentations de l'espace olfactif : des récepteurs à la perception, Intellectica, 1997, 24, n° 1, p. 85-107.

[10] L'acception du mot "qualité" est mal perçue à notre époque : pour les Anciens sa signification était avant tout celle d'une  analogique.

[11] Voir plus haut.

[12] Huysmans J-K., A rebours, Charpentier et Cie, Paris, 1884.

[13] Cocteau J., Opium. Journal d'une Désintoxication, Stock, Paris,1930.

[14] Céline L.F., Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Paris, 2005.

[15] Barbier M., Les phéromones, aspects biochimiques et biologiques, Nature, 1959, 183, p 55-56.

[16] Casanova G., Histoire de ma vie, les Mémoires (1725-1798) Brockhaus-Plon, Paris, 1962.

[17] Louÿs P., Les Chansons de Bilitis, Poésies, Gallimard, Paris,1990.

[18] Apollinaire G., Poèmes à Lou, Gallimard, Paris,2007.

[19] Proust M., Du côté de chez Swann, NRF, Paris, 1924.

 

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Date de dernière mise à jour : 30/07/2013

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