Orient romain

 L'ORIENT DES ROMAINS

Octobre 2012                       André J. Fabre          

 

L'ORIENT DES ROMAINS

 

Que signifiait ce mot "Orient" pour les Romains ? : c'était ce que nous appelons "mot-valise" ou plutôt coffre à trésor qui, en s'ouvrant, laissait échapper toutes sortes de merveilles…

 

 1. D'abord un symbole

 

Symbole des mots , toutes les langues le montrent bien : l'Orient c'est l'Est, l'annonce d'un jour nouveau

 

·          en français : Levant et Ponant

·          en arabe : Mashrek et Maghreb, mot qui devait connaître une fortune singulière par la suite 

·          n latin, s'utilisent les mots oriens, dérivé du verbes orior qui exprime bien l'image d'une étoile naissante et occidens, du verbe occido, signifie la chute, le déclin et la disparition.

On retrouve cette signification symbolique en architecture :

·          nous voyons ici le groma, appareil qui servait au relevé de l'axe du soleil au premier jour de la construction d'une ville ou d'un campement militaire

·          ainsi se définissait le decumanus puis, par angle droit le cardo, axe nord-sud

·          d'où le plan en quadrillé des villes romaines

La valeur symbolique de l'est est manifeste dans les édifices religieux

·          les temples de Rome et de Grèce sont orientés dans le sens de la marche du soleil

·          même disposition en Mésopotamie

·          Égypte antique : Rappelons nous Abou Simbel et les premiers rayons du soleil allant illuminer deux fois par an la statue du dieu Ra.

 L'Antiquité, c'est un monde où l'"orientation" (toujours l'Orient !) est sacrée:

 

 2. Pour des gens aussi pratiques que les Romains, l'Orient, c'était aussi une réalité politique, géographique et même géopolitique:

 

Politique : c'était d'abord les provinces d'Orient : l'immense Empire comportait une bonne trentaine (selon les périodes) de "provinces":

·          provinces dites "sénatoriales", dans les territoires pacifiés, d'autres "impériales" (lorsque la situation rendait nécessaire la présence permanente des troupes)

·          Syrie Nord et Sud (dont les capitales étaient Antioche et Homs : (vous avez en main une carte de la Syrie antique), Judée, Arabie, Égypte et Cyrénaïque et plus au Nord, ce qu'on appelait l'Asie (pour nous : l'Asie Mineure) : Bithynie et Pont, Galatie, Cappadoce et Cilicie.

·          au delà, l'Orient, c'était une foule de petits royaumes tels la Judée (longtemps indépendante) ou la Nabathie avec sa capitale Petra, une des grandes étapes de la Route des Épices, puis les mystérieux pays du "Soleil Levant" (comme nous disons aujourd'hui du Japon), l'Asie centrale, l'Inde ou le pays mythique des Sères (la Chine)

La géopolitique n'est pas étrangère au monde romain :

·          le monde ne faisait guère de distinction entre Proche, Moyen et Extrême Orient: ne connaissait que trois continents, voyait la Mer Rouge comme une mer fermée et le Nil comme une frontière entre Afrique et Asie.

·          les cartes existaient pourtant chez les Romains : nous savons qu'au Forum, à Rome, Auguste avait demandé à Agrippa d'installer une carte grandiose de l'Empire. Rien ne nous est malheureusement parvenu

·          quelques copies subsistent encore comme la carte de Peutiger, du nom d'un des propriétaires allemands du XVIème siècle (on voit très bien Syracuse, Leptis Magna, Olympie et Sertica-Sofia).

 

Nous savons mieux, à présent, ce qu'était la réalité du temps : trois grands empires venaient faire contre-poids à l'Empire romain:

·          Parthie, au nord de la Perse et au sud de la Caspienne, dont la capitale était Ctesiphon

Þ     pays de guerriers redoutables (rappelons nous les "flèches du Parthe")

Þ    ayant plusieurs fois tenu Rome en échec.

Þ    après le IIème siècle, la Parthie sera annexée par l'empire Sassanide

·          Bactriane sur l'emplacement du Turkestan et de l'Ouzbekistan actuels,

Þ    grand centre des voies caravanières de la Route de la Soie.

Þ    Alexandre y avait créé un royaume indo-hellénique dont nous reparlerons

Þ    Après le Ier siècle, Bactres (l'actuel Balkh) a fait partie d'un immense empire du Nord de l'Inde, le Kushan couvrant l'Afghanistan et à la région nord du Pakistan

·          Chine de la dynastie des Han dont les limites vont jusqu'en Asie Centrale..

 

3. Pour les Romains; l'Orient Antique, c'était aussi un gigantesque réseau de voyages.

 

La voie terrestre utilisait un immense réseau routier allant d'Écosse en Égypte

·          les routes étaient fort bien organisées avec des relais (mansiones) et des péages

·          surtout conçue comme voies stratégiques

·          mal adaptées au transport des marchandises

 

En réalité, les longs voyages se faisaient par mer, malgré la crainte des pirates.

·          Le bateau  que nous voyons représenté sur une peinture tombale d'Ostie est l'Isis Geminiana avec son capitaine au gouvernail.

·          Des quantités énormes de marchandises étaient ainsi transportées, le plus souvent blé, vin, huile par amphores, ces "jerrycans" de l'Antiquité mais il existait également de gros cargos transportant jusqu'à des obélisques.

·          Il existait ainsi trois grands chemins allant vers Rome au départ des principales régions côtières: Syrie avec Antioche et Tyr, Pamphylie : Phaselis, Myra et Patara et Égypte : Alexandrie.

 

De grandes voies caravanières étaient connectées à ces ports

·          caravanes, dès cette époque, chamelières

·          organisées traditionnellement avec phylarques, chefs de tribu bédouins qui avaient la haute main et synodiarques encadrant  indispensable escorte armée

·          faisant la fortune des oasis et des villes-étapes

 

Trois grands axes existaient

·          axe Nord, rattaché à la Route de la Soie passant par Teheran, Doura Europos et Palmyre pour gagner Tyr

·          axe "persan" allant de Charax sur le golfe Persique vers Petra puis les ports de la Méditerranée

·          routes d' Arabie, allant de Mascate et l'Hadramaout vers Akaba et de là vers Alexandrie et Petra ou de la corne de l'Afrique, au port de Mosylium (près de Djibouti) pour aller par Ocelis (Aden) et le célèbre Bérénice, un peu au sud d'Hurgadah)

 

On reste confondu par l'étendue de ces réseaux allant jusqu'au fond de l'Asie et par le tonnage des marchandises ainsi transportées. Aux dires de Strabon, 120 bateaux quittaient chaque année les ports de la Mer Rouge vers Malabar et l'Inde. Les recherches en archéologie maritime viennent confirmer pourtant chaque année cette vie maritime intense de l'Antiquité.

 

 L'ORIENT A ROME

 

L'Orient exportait beaucoup vers Rome ses marchandises, ses hommes et surtout  ses idées.

 

1.1.    Les marchandises

 

Il est difficile d'imaginer la passion que les Romains éprouvaient pour les épices (peut-être était-ce l'envie d'ajouter du goût à la nourriture assez fade de tous les jours, probablement à base de brouets), l'importance des épices dans le réseau commercial dont nous avons parlé et les sommes énormes qui étaient en jeu  symbole de ce luxe si "cher" aux Romains. Pline nous dit que plus de 100 millions de sesterces (très approximativement la même somme en francs) allaient chaque année à l'importation des épices..: c'était véritablement le"pétrole" de l'Antiquité :

·          Parmi une trentaine de substances, citons d'abord l'encens, épice mythique,

Þ    par ses origines mystérieuses acheminé du Dhofar par la célèbre Route de l'Encens, la même qu'avait certainement pris la reine de Saba en rendant visite au roi Salomon,

Þ    par sa valeur symbolique ; . ingrédient précieux de toute cérémonie de la vie religieuse ou militaire, des offices mortuaires et des triomphes (il y aurait beaucoup à dire de l'importance des fumigations dans une société qui ignorait le tabac…)

Þ    mais aussi par sa place dans la pharmacopée antique.

·               Citons encore la myrrhe et le baumier, de mêmes origines, dont les usages étaient innombrables, surtout médicinaux L'histoire de ces aromates mériterait un long développement :la myrrhe, l'or et l'encens, n'est ce pas le cadeau des Rois Mages (comprenez : une secte originaire de Perse…)?

 

·          Autre exemple curieux, celui de la férule, connue des romains sous le nom de silphium, plus connue à notre époque comme asa foetida.

Þ    Les Romains appréciaient sa saveur très particulière fortement alliacée pour ne pas dire pire (mais le marché nord-américain a pris la relève), les Romaines, ses propriétés anti-conceptionnelles ou abortives (confirmées par des recherches pharmacologiques récentes)

Þ    Bref, la consommation devenue énorme avait fait la fortune de la Cyrénaïque ! vous voyez la représentation d'une de ces Ombellifères sur une tetradrachme de Cyrénaïque

Þ    La conséquence en a été d'aboutir à un des premiers désastres écologiques de l'Histoire puisque, après plusieurs siècles de consommation, la plante a complètement d'Afrique du Nord qui était son territoire habituel de culture et qu'il a fallu faire venir de nouvelles espèces de Perse..

Bien d'autres denrées venaient d'Orient : comme le blé d'Égypte, le vin du Liban et de Syrie, l'huile de Jordanie où les Romains avaient développé une culture intensive de l'olivier

Parlons surtout des marchandises "nobles"

 

·          tissus précieux

Þ    la soie qui venait de Chine mais aussi de productions végétales travaillées à Cos ou en Syrie

Þ    tissus damassés

Þ     les mousselines (de Mossoul, près de Babylone)

·          marchandises  nobles :

Þ    perles, l'ivoire, les pierres précieuses

Þ    verre (les verres filés de Sidon, la Saïda moderne ont été retrouvés jusqu'en Afghanistan et en Chine).

Þ    pour les élégantes de Rome :les plumes d'autruche (en latin : struthio), animal habituel des régions africaines à cette époque.(voir la scène de chasse d'une mosaïque sicilienne)

 

2. Les hommes (et les femmes) étaient nombreux a faire le voyage (parfois sous la contrainte) d'Orient à Rome

 

D'abord les notables et les Rois :

·          nous parlerons plus loin de Septime Sévère, citons Philippe l'Arabe, originaire de Trachonitide, au Sud de Damas, qui fut élu empereur en 244 et célébra en personne le millénaire de Rome

·          Notons que les enfant de notables étaient souvent élevés à Rome : c'est l'histoire du futur Attila envoyé à l'âge de 13 ans, en 408, du Danube à la cour d'Honorius).

·          Quant aux diplomates ils arrivaient à Rome des pays les plus lointains de l'Orient, tels l'Inde (2 visites bien documentées d' ambassades sous Auguste).

Autres voyageurs à faire le voyage de Rome : les artistes et les négociants.

·          les négociants tenaient de nombreuses boutiques de parfumerie, teinturerie ou d'"épicerie" (au sens littéral du terme).

·          Plusieurs rues romaines étaient de véritables marchés orientaux.

·          Il faut ajouter à cette énumération les sportifs professionnels tels cet athlète de Laddicée (Lattaquie) qui avait su, la chronique nous l'assure, rapidement gagner 250.000 sesterces. Nous allons parler bientôt des artistes.

 

Le flot de l'Oronte, écrit Juvénal au IIème siècle, s'est déversé dans le Tibre"Le flux le plus fort était constitué de captifs, d'esclaves et de prisonniers de guerre mais ce sont eux qui ont le plus efficacement contribué à la diffusion des idées de l'Orient jusqu'à Rome.

 

3. Les idées venues de l'Orient

 

C''est, en premier lieu, la création artistique :

·          littérature

·          musique, mime, ballet

·          fresques et mosaïques (il en reste de splendides témoignages un peu partout : scènes de chasse dans une villa de Daphné près d'Antioche, rencontre de Didon et d'Enée, facture orientale typique d'une villa du Somerset au IVème siècle, Cassiopée, dans une mosaïque palmyréenne,  se dévêtant dans un concours de beauté face à ses rivales, les Néréides (les sirènes de la mer). Le père des sirènes, Poséidon avait fort mal pris la chose et Cassiopée ne dut qu'à l'intervention de Persée )

Les sciences étaient particulièrement bien représentées :

·          philosophie et rhétorique (tenues pour sciences exactes dans l'Antiquité) : Alexandre de Damas, premier titulaire de la chaire de philosophie aristotelicienne fondée par Marc Aurèle. Vous avez en main une liste complète d'auteurs orientaux

·          médecine : Themison de Laddicée, élève d'Asclépiade, fondateur de l'École Méthodique (les grands centres médicaux de l'Antiquité, on ne l'a que rarement noté, sont tous localises dans la partie la plus orientale du bassin méditerranéen).

·          l'ingénierie orientale mérite une mention particulière :

Þ    certes, les Romains n'avaient que faire de machines telles les noria destinées à remplacer le travail manuel

Þ    l'ingéniosité des inventeurs orientaux n'avait cependant pas de limites : ainsi, ce bateau à aubes mu par des vaches et des bœufs qui fut présenté à l'empereur (Valérien ?) en 370…

Þ    Apollodore de Damas, architecte de Trajan et célèbre bâtisseur de ponts, a acquis une renommée durable puisqu'un site Internet lui est consacré :.vous avez en main une notice détaillée sur ses œuvres.

 

L'exportation "choc", s'il est permis de parler ainsi, reste celle des idées religieuses.

·          à la fin de l'Empire, les cultes orientaux étaient célébrés partout dans l'Empire :

Þ    le culte du dieu perse Mithra,

o   divinité perse du feu, de la guerre et des sacrifices

o   le culte de Mithra était répandu sur tout le territoire romain, jusqu'en Germanie et en Europe centrale où l'on a trouvé de nombreux sanctuaires, ,

o   les fidèles se recrutaient dans les milieux militaires et administratifs et on peut imaginer qu'il y avait là une sorte de franc-maçonnerie parallèle au pouvoir

Þ    Les divinités originaires de Syrie  :

o   le dieu Bel; seigneur suprême (faut il y voir un début de monothéisme ?) qu'on voit ici, représenté à Palmyre entre la Lune et le Soleil. On notera que les divinités orientales sont souvent représentées avec des armes à la main, ce qui n'est pas le cas lorsqu'il s'agit de mythologie gréco-romaine.

o    Herta, la déesse au chien ou Artagatis déesse de la fertilité

o   la divinité la plus populaire en Syrie était Allat, mi-Athena, mi-Isis

Þ    Le culte d'Isis, symbole égyptien de la femme épouse et mère avait pris une importance énorme à la fin de l'Empire : culte à mystère dont on voit un exemple sur cette fresque d'Herculanum.

·          Ces cultes orientaux apportaient bien plus que les religions officielles, trop élitistes

Þ    amenant la promesse d'un au-delà

Þ    rassemblant par le baptême et la communion les fidèles sans distinction sociale ni ethnique

Þ    s'offrant à satisfaire les aspirations morales et intellectuelles de tous les opprimés d'un monde injuste et trop souvent cruel

 

On peut véritablement dire que les religions orientales, et nous ne parlerons pas ici des religions judeo-palestiniennes ou chrétiennes, ont "retourné" l'empire romain.

J'évoquerai ici un livre de Vladimir Volkoff consacré à un épisode de la guerre froide. Un agent du KGB est envoyé à Paris. Les services de renseignement parfaitement au courant essaient tous les procédés de "retournement" : l'argent, les femmes, la politique, rien n'y fait, c'est la religion qui y parviendra et ce sera sa mort.

 

Le triomphe des religions orientales est complet quand Aurélien célèbre à Rome la fête de Mithra, en 275, le jour anniversaire de la naissance de Mithra, au solstice d'hiver, un 25 décembre … 

 

LES ROMAINS EN ORIENT

 Les Romains étaient présents partout en Orient. Peut-on parler de présence écrasante : oui et non, la réponse se doit d'être nuancée.

 1. Sur le plan militaire, l'histoire de l'Orient romain n'est qu'une longue liste de conquêtes et d'expéditions, alternant victoires et défaites :

 Campagne de Pompée

 Þ    menée en 63 avant J.C.contre les "pirates" et les "terroristes"puis contre les Parthes et les Arméniens, la campagne se conclut, entre autres, par l'annexion de la Syrie.

Þ     Dix ans plus tard, nouvelle expédition contre les Parthes mais c'est la défaite écrasante de Crassus le Riche à Carrhae en Mésopotamie : les divisions romaines se perdent corps et bien dans les sables…La tête de Crassus est envoyée, bien empaquetée comme il se doit, au roi des Parthes, Orode et les quelques survivants à la chaleur du désert ou aux flêches des Parthes sont déportés vers l'Asie Centrale et, bien des années après, le premier contact entre Rome et la Chine : les annales chinoises nous apprennent qu'en 36 avant J.C., le général Kan Yan Shou, parti pour mater une rebellion au Turkestan y rencontra des cohortes alignées en "tortue" : c'étaient les anciens soldats de Crassus !

  • au Ier siècle : nouveau triomphe pour Rome , la guerre de Judée

Þ     le sac de Jérusalem en 70 (vous voyez ici le triomphe de Titus avec les soldats portant les chandeliers à 7 branches du Temple de Jérusalem) (arc de Titus)

Þ    En contraste, cent ans plus tard, une nouvelle expédition contre les Perses va se terminer tragiquement pour l'empereur Valérien qui, en 260, est fait prisonnier des Sassanides à Edesse et exécuté.

  • C'est alors qu'un palmyréen, Odainat, prend prétexte pour s'émanciper de la tutelle de Rome

Þ    Odainat prend le titre de "Roi des Rois" mais disparaît en 267 (empoisonné ?)

Þ    sa femme, Zénobie, qui lui succède, va se révéler un redoutable stratège, faisant la conquête non seulement de son général, Zabdas, mais de l'Égypte puis de la Syrie avant de conférer à son fils Wahballat, le titre d'Empereur Auguste.

Þ    c'en était trop pour les Romains et l'empereur Aurélien va lui même prendre en charge la contre offensive avec de puissants moyens. C'est alors, comme dans un film d'Hollywood, la prise de Palmyre et la fuite éperdue de Zénobie sur sa chamelle de course, sa capture aux bords de l'Euphrate et sa fin tragique à Rome après le triomphe d'Aurélien (ou, selon d'autres chroniqueurs, son exil doré à Tivoli…)

Cette longue suite d'épisodes sanglants témoigne à l'évidence d'un colonialisme avéré…!

 2. Les institutions

 L'examen des institutions donnera une vue plus nuancée de la présence romaine :

 certes, le gouverneur de la province était légat impérial. En fait, à la période faste de l'Orient aux IIème et IIIème siècles, il est souvent, comme bien des notables, originaire d'Orient. Il est temps de parler de la dynastie syrienne des Sévères :

o   Septime Sévère était certainement un grand homme d'État et un stratège hors pair. Né à Leptis Magna en Cyrénaïque en 146, il a épousé une Syrienne, Julia Domna, fille du grand prêtre d'Homs, et meurt en Angleterre à York en 211 en laissant deux enfants qui vont tous deux monter sur le trône : Caracalla et Geta

o   Voici un médaillon de la Haute-Égypte montrant toute la famille réunie avec leurs deux enfants

o   autre syrienne, sa belle sœur Julia Maesa était également douée d'un sens politique aigu : elle a pu faire accéder au trône deux enfants de sa famille, aussi différents qu'on puisse l'imaginer l'un de l'autre :Sévère Alexandre et Héliogabale (le prêtre empereur anarchiste qui a tenté d'introduire, avec d'autres usages plus répréhensibles, le culte du bétyle, pierre noire d'Orient).

 Sur le plan local ou municipal, le pouvoir est largement aux mains des autochtones : justice, impôts, écoles. Le rang habituel des procurateurs, curateurs et questeurs est réservé aux sujets romains mais cette citoyenneté, justement, va, de plus en plus s'ouvrir aux habitants de la province. : en 212, le fils de Septime Sévère, Caracalla, accorde à tous les perégrins (hommes libres) le titre de citoyen romain et le droit au nom triple qui en est la marque.

 Bien sûr, la présence romaine est surtout celle de l'armée dans ces provinces "impériales". mais beaucoup de légionnaires étaient d'origine orientale. On sait par exemple qu'il y avait en Syrie 4 légions comportant chacune un corps d'archers reconnaissables à leur casque conique (colonne trajanne) ou de méharistes arabes (Palmyre).

 3.La vie quotidienne

Les costumes (voici des pantalons syriens de style persan), les coutumes étaient largement imprégnés de traditions orientales

 Voici la représentation d'une famille d'Edesse (Urfa, près de Zeugma), les vêtements sont de style persan, les noms sont écrits en araméen)

 L'architecture ne fait que le souligner comme le montre l'exemple de la Syrie :

 Palmyre (les palmiers…) de par sa position dans le désert syrien contrôlait de fait la Route de la Soie et les caravanes allant vers les ports de la côte méditerranéenne.

Þ    .la richesse de la ville lui a permis d'accéder très tôt au rang de cité libre.

Þ    .la protection de Rome ('était aussi une position stratégique de premier ordre contre les Parthes)  a laissé d'imposants monuments : voies à colonnade, temple de Bel, tetrapyle, nymphée.

Þ    .la renommée était telle qu'il y avait déjà au XVIIème siècle des touristes (gravure anglaise du XVIIIème siècle)

  Apamée, sur la rive droite de l'Oronte, avait reçu, comme une autre Apamée syrienne, située sur les bords de l'Euphrate à Zeugma et dont il a été beaucoup question ces derniers temps) le nom de l'épouse perse du premier roi Séleucie.

Þ    A cette époque, c'était une ville s'étendant sur 250 hectares

Þ    couverte d'édifices splendides (dont la célèbre voie à colonnades torses alternées).

Þ     Pour la petite histoire, c'était une importante ville de garnison,  siège des haras militaires de chevaux et d'éléphants.

 Bosra (Bostra) ville principale de l'Hauran devait sa fortune à la Route de l'Encens. Devenue capitale de la province d'Arabie

Þ    la ville possédait un des plus grands théâtres du monde antique pouvant accueillir plus de 10000 spectateurs

Þ    decumanus voie à portiques

Þ    système hydraulique perfectionné muni de citernes et de bassins géants.

 On pourrait citer encore Antioche d'Oronte, Sidon, Emèse et Damas qui restent largement à fouiller.

 Toutes ces villes montrent encore, plus ou moins cachés dans les sables, les restes d'une architecture l'opulence de l'Orient romain qui date de la grande période des empereurs orientaux : portiques, colonnades, tetrapyles, nymphées, agoras (dont voici une maquette) et les "trois T" : temples, théâtres et thermes

 Néanmoins les détails orientaux fourmillent :

 les rues à colonnades se prêtent admirablement à l'installation de souks

  • les agoras orientaux servent de caravansérails
  • le tracé des villes n'a plus rien de Romain mais respecte peut-être l'emplacement des premiers camps de nomades.

 Bien plus,

  • les chapiteau des colonnes porte des décors en grappe de raisin ou en fruits
  • les temples ont des toits à terrasse
  • les tombeaux sont de style persan, comme le mausolée de Warob. Nous ne ferons qu'évoquer Petra au style "baroque".

  C'est un enchevêtrement de mondes dissemblables, intriqués avec des nuances infinies selon l'époque, le lieu ou les cultures : seul le cube de Rubik pourrait donner image de la symbiose est-ouest de l'Orient romain.

 LA SYMBIOSE ORIENT-OCCIDENT

 1. Le choc culturel  

  • Tout commence avec un "coup de coeur": les conquêtes d'Alexandre

.Þ    Cela se passait bien longtemps avant l'Empire, en 350 avant J.C. et le périple n'a pas fini de faire rêver : Turquie, Égypte, Babylone, Médie, Afghanistan, Bactrie, Penjab, l'Indus, retour par les côtes sud du Pakistan, puis la Perse et à nouveau Babylone où s'arrête la vie du demi-dieu.

Þ    L'armée va ramener, avec des récits légendaires, tout un ensemble de "souvenirs" exotiques : cela va des plantes aux graines, des cerises aux épices en passant par les parfums et les bijoux..

Þ    On rejoint ici la légende :

  • Jason allant chercher en Colchide, près du Caucase la célèbre "toison d'or" (le premier exemple d'orpaillage industriel) ou Crésus lavant les eaux du Pactole (en Lydie)
  • la légende des Sept Merveilles du Monde (six sont orientales : 2 en Égypte, 1 en Perse, 1 à Rhodes et 2 en Asie Mineure)
  • la reine Hatshepsout, au IIème millénaire, envoyant les troupes égyptienne jusque dans le territoire Pount (l'Éthiopie ?)
  • Un nouveau mythe a surgi, celui de l'Orient symbole de richesse et de luxe. Le "Soleil Levant" sont pour le monde antique ce que sera plus tard l'"eldorado" pour les espagnols ou le "far west" (mais ici c'est le "far east") pour les américains. "Votre Orient nous intéresse" semblent dire les hommes politiques romains. On le voit bien quand

Þ    Antoine, en 34 avant J.C.,  s'empare de la riche Nabathène pour en faire cadeau à Cléopâtre puis attaque Palmyre, dans l'espoir de piller ses trésors, (il en sera d'ailleurs chassé…).

Þ    Auguste ordonne, en 25 avant J.C.,  une éxpédition militaire au Yémen (ce sera une catastrophe mais les Romains vont y apprendre le système des moussons)

Þ    Marc Aurèle (en 166) envoie jusqu'à Pékin une délégation auprès de l'Empereur Huan Ti (ce sont les annales chinoises qui nous l'ont appris).

  • En même temps va apparaître une mode, celle de l' "orientalisme" :

Þ    le tourisme fait son apparition

  • les colosses de Memnon sont recouverts de graffiti
  • Germanicus, beau-père de Néron se fait présenter le dernier des grands prêtres d'Assouan
  • Hadrien se fait construire au retour de ses voyages un "diorama" oriental dans sa villa de Tivoli)

Þ    la nourriture se doit d'être "exotique" bourrée des épices le plus lointaines

Þ    le "luxe", c'est l'invitation permanente au rêve de l'orient : mobiliers, de statues, de fresques célébrant paysages, villes, rivages et faunes imaginaires

 C'est l'"egyptomanie", ou plutôt l'"orientalisme" qui fait son apparition ou, mieux encore, le "cosmopolitisme" d'une société qui ne connaissait du monde que l'Orient.

 La symbiose est pourtant bien réelle, symbolisée par les 3 "villes-phares" de l'Orient :

 Bactres : les royaumes indo-helléniques d'Alexandre avaient déjà montré l'exemple d'une symbiose parfaite. :

Þ    le Bouddha s'occidentalise dans ses traits et ses vêtements

Þ    les monastères se couvrent de fresques greco-romaines

Þ    les divinités indiennes (le génie aux fleurs, statue indienne du Gandhara, IVème siècle, ont l'air de sortir d'un faubourg d'Athènes.

 Alexandrie, fondée par un grec, dessinée par un autre grec, Dinocrate de Rhodes, était le haut lieu de la "mixité" orientale, la plus grande ville du monde antique après Rome, centre incontesté.

Þ    de la vie culturelle de l'Antiquité (rappelons nous le Musée et la Bibliothèque)

Þ    du commerce international

Þ    trafic maritime vers l'Orient avec un port majestueux marqué d'une tour célèbrissime dans l'île de Pharos

 Constantinople fondée en 310 par l'empereur qui lui a donné son nom

Þ    devient la capitale de l'Empire d'Orient

Þ    après la chute de Rome (410 : Alaric éteint le feu sacré), c'est l'Empire tout entier qui est devenu oriental.

Þ    Entre temps, la ville avait grandi à une vitesse stupéfiante attirant artistes et matériaux de tout le monde méditerranéen, ainsi l'architecte Isidore de Millet vient construire Sainte Sophie qui demeure, avec son dorme "flottant sous le ciel" et son espace intérieur énorme, lumineux et majestueux, le chef d'œuvre du monde romain,.

 Trois villes tout à la fois grecques, assurément, mais aussi romaines et orientales.

 2.    La "triade" Rome, Grèce, Orient , qu'en est-il exactement ? la réponse ne peut qu'être nuancée :

 Rome, même au temps de sa splendeur (maquette de la mégaphone, reconstitution du Forum)

Þ    a toujours fait preuve d'une grande tolérance pour les traditions locales. En dehors de l'armée, des milieux savants comme à Damas, et de la haute administration

Þ    le latin reste peu parlé en Orient, beaucoup moins que le grec, l'araméen et son proche parent le syriaque.

Þ    on ne pouvait accéder à la citoyenneté romaine qu'en parlant le grec, paradoxe suprême dans une colonie romaine.

  La Grèce est omniprésente à cette époque: : l'Orient est hellénique" beaucoup plus qu'il n'est romain…

Þ    l'orient parlait grec quand ce n'était pas l'araméen ou le syriaque

Þ    Les dieux et déesses eux-mêmes étaient hellénisés (voici la déesse Allat, la plus populaire de l'Orient, représentée sous les traits d'Athéna-Minerve) mais la question reste ouverte : concession aux vainqueurs ou "pénétration" subtile des rites officiels?)

Þ    comme les chinois dans le Pacifique, les Grecs détenaient une part importante du marché mais n'en pénétraient pas la profondeur

  • Le monde arabe était partout présent dans les palais, les villes et les tentes des nomades,

 Þ    l'orient est toujours là, immuable, architectonique, prête à resurgir au moindre séisme.

Þ    Après l'effondrement de l'Empire, l'Orient renaît de ses cendres comme le Phénix, l'oiseau fabuleux de la mythologie égyptienne dont le bûcher était fait d'aromates exotiques.

Þ    Les habitants de Palmyre occupent les ruines d'une splendeur déchue : ils regardent mais ne les voient plus...

 Que nous dit ce couple si oriental et si romain du Fayoum ? apparence ou réalité ?, contrainte ou libre choix, , miracle fugitif (mais qui a duré plusieurs siècles…) ou promesse du futur ? C'est à nous, à présent de dire si les leçons du passé peuvent servir à l'avenir …

 

 

a.fabre.fl@gmail.com

 

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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