Pietro Pagello (1807-1898)

A.J. Fabre                              Décembre 2016

Afficher l'image d'originePIETRO PAGELLO (1807-1898) MEDECIN DES "AMANTS DE VENISE"

GEORGE SAND ET D'ALFRED DE MUSSET

 

Pietro Pagello était né en Vénétie, à Castelfranco mais à l'âge de 20 ans, alla faire ses études de médecine à Pavie.

En 1828, une fois son diplôme obtenu, il s'installe, à Venise où il va: en 1831 publier un livre qui en dit long sur son tempérament fougueux "Traité sur l'influence des passions sur le visage humain" [1]Sa vie va basculer, lorsque le couple George Sand-Alfred de Musset arrive à Venise le 1er janvier 1834 pour loger à l'Hôtel Danieli, alors appelé Hôtel Royal

George Sand a fait un beau portrait de son arrivée à Venise [2]:

"Il etait dix heures du soir lorsque la miserable carriole qui nous cahotait depuis le matin sur la route seche et glacee, s'arreta a Mestre. C'etait une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnames le rivage dans l'obscurite. Nous descendimes a tatons dans une gondole. Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot de venitien. La fievre me jetait dans une apathie profonde. Je ne vis rien, ni la greve, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette gondole noire, etroite, basse, fermee de partout, ressemblait a un cercueil. Enfin je la sentis glisser sur le flot... Il faisait si noir que nous ne savions pas si nous etions en pleine mer ou sur un canal etroit et borde d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement. Dans ces tenebres, dans ce tete-a-tete avec un enfant que ne liait point a moi une affection puissante, dans cette arrivee chez un peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous n'entendions pas meme la langue, dans le froid de l'atmosphere dont l'abattement de la fievre ne me laissait plus la force de chercher a me preserver, il y avait de quoi contrister une ame plus forte que la mienne. Mais l'habitude de tout risquer a tout propos m'a donne un fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui m'eut predit que cette Venise, ou je croyais passer en voyageur, sans lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon etre, de mes passions, de mon present, de mon avenir, de mon coeur, de mes idees, et me ballotter comme la mer ballotte un debris, en le frappant sur ses greves jusqu'a ce qu'elle l'ait rejete au loin, et, faible jouet, avec mepris"

En fait, après quelques jours George Sand tombe malade, peut être atteinte de la fievre typhoide dont les touristes de l'époque étaient si souvent victimes[3]

Quelques semaines plus tard,  Musset est à son tour atteint, restant plusieurs jours entre la vie et la mort. Il mettra plus d'un mois à se rétablir mais, entre temps, est intervenu le Dr. Pagello

Pietro Pagello a raconté plus tard sa première rencontre avec George Sand[4] : " Je vis au balcon au premier étage de l'Hôtel Danieli une jeune femme aux yeux et aux cheveux noirs, portant, sur son visage, une expression toute mélancoliques.  Son allure m'etonna : ses cheveux etaient retenus, sous un turban,  par un ruban écarlate. Elle portait avec grâce une cravate nouée sur son cou blanc comme la neige et tenait à la main un cigare, qu'elle fumait avec une nonchalance toute  militaire tout en parlant au  jeune homme blond assis à ses côté…".

Les jours suivants, Il sera appelé en consultation et devient vite l'amant de George Sand. La femme de lettres se livre toute entière dans une missive enflammée[5] :

"Nés sous des cieux différents, nous n’avons ni les mêmes pensées ni le même langage ; avons-nous du moins des cœurs semblables ? Le tiède et brumeux climat d’où je viens m’a laissé des impressions douces et mélancoliques : le généreux soleil qui a bruni ton front, quelles passions t’a-t-il données ? Je sais aimer et souffrir, et toi, comment aimes-tu ?

L’ardeur de tes regards, l’étreinte violente de tes bras, l’audace de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta passion ni la partager. Dans mon pays on n’aime pas ainsi ; je suis auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement, avec désir, avec inquiétude.

Je ne sais pas si tu m’aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas assez de la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais à fond la langue que tu parles.

Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des besoins inexplicables l’un pour l’autre. Ma nature débile et ton tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m’atteignent, tu dois rire de ce qui me fait pleurer. Peut-être ne connais-tu pas les larmes.

Seras-tu pour moi un appui ou un maître ? Me consoleras-tu des maux que j’ai soufferts avant de te rencontrer ? Sauras-tu pourquoi je suis triste ? Connais-tu la compassion, la patience, l’amitié ?

On t’a élevé peut-être dans la conviction que les femmes n’ont pas d’âme. Sais-tu qu’elles en ont une ? N’es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni barbare ; es-tu un homme ? Qu’y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans cet œil de lion, dans ce front superbe ? Y a-t-il en toi une pensée noble et pure, un sentiment fraternel et pieux ? Quand tu dors, rêves-tu que tu voles vers le ciel ? Quand les hommes te font du mal, espères-tu en Dieu ?

Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m’aimes-tu ? Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier?Quand je te rendrai heureux, sauras-tu me le dire?

Sais-tu ce que je suis, ou t’inquiètes-tu de ne pas le savoir ? Suis-je pour toi quelque chose d’inconnu qui te fait chercher et songer, ou ne suis-je à tes yeux qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems ? Ton œil, où je crois voir briller un éclair divin, n’exprime-t-il qu’un désir semblable à celui que ces femmes apaisent ? Sais-tu ce que c’est que le désir de l’âme que n’assouvissent pas les temps, qu’aucune caresse humaine n’endort ni ne fatigue ?

Quand ta maîtresse s’endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ? Les plaisirs de l’amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te jettent-ils dans une extase divine ? Ton âme survit-elle à ton corps, quand tu quittes le sein de celle que tu aimes ?

Oh ! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te reposes ?Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse ou de lassitude ?

Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas… que je ne te connais pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier, peut-être le dernier d’entre eux. Je t’aime sans savoir si je pourrai t’estimer, je t’aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée de te haïr bientôt.

Si tu étais un homme de ma patrie, je t’interrogerais et tu me comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu me tromperais.

Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments. Tu m’aimeras comme tu sais et comme tu peux aimer. Ce que j’ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes. Les regards et les caresses d’amour qui m’ont toujours menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. J’attribuerai à tes actions l’intention que je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton âme s’adresse à la mienne ; quand tu regarderas le ciel, je croirai que ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.

Restons donc ainsi, n’apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je puisse toujours la croire belle."

A peine remis, l'infortuné Musset,  aura à faire face à quelques séances orageuses avec son amie. Ils durent quitter leur luxueux hotel pour s'installer dans un logement bon marché, Calle delle Rasse, juste derrière le Danieli

Le 13 mars 1834, la rupture est consommée et Musset décide de qutter Venise  tandis que  George et Pagello prennent logement  au Ca Mezzani, dans le Corte Minelli situé tout près de la Fenice.

Les nouveaux amants mènent une vie des plus paisibles : ils font de longues promenades dans Venise, s'attardant à discuter avec les commerçants car George, à présent, manie fort bien le dialecte. Elle aménage l'appartement avec un goût qui fait l'admiration de Pietro: "Quand elle n’écrivait pas, elle s’occupait de cuisine ou décorait l'appartement de sa propre main[6]"., écrira-t-il plus tard... Dans l'intimité, les deuxamoureux se donnent d'affectueux surnom : lui c'est "Dorade" ("Pagello" en italien...), elle c'est "Sable" ("Sand" en anglais...)

La correspondance de George laisse cependant apparaître le coté un peu trouble de ses relations avec ce très jeune homme : "J’aimais Pietro comme une mère, il était notre enfant à tous deux" écrira-t-elle plus tard à Musset et elle ajoute "Pourquoi ne pouvais-je vivre entre vous deux et vous rendre heureux, sans appartenir ni à l’un, ni à l’autre? J’aurais vécu dix ans ainsi "[7]

La lune de miel à Venise va durer près de quatre mois mais, à la fin juillet, il faudra bien songer à reprendre une vie normale : les "amants de Venise" arrivent à Paris le 14 août 1834.

George ne reviendra plus jamais à Venise, mais gardera longtemps le souvenir des nuits vénitiennes : “La lagune est si calme dans les beaux soirs que les étoiles n'y tremblent pas. (…) et que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, où la rêverie se perd et s'endort. (…) Ici la nature (…) impose peut-être un peu trop de silence à l'esprit. Elle endort la pensée, agite le cœur et domine les sens. Il ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à écrire des poèmes durant ces nuits voluptueuses : il faut aimer ou dormir.[8]

Arrivée à Paris, George Sand retrouvé Musset qui était sur le point de partir en cure à Baden-Baden mais, après quelques jours, lassée des aventures, elle va se retirer dans son domaine de Nohant

Pietro Pagello  reste seul dans Paris mais la ville ne lui plait guère et, à la fin de l'été, il décide de rentrer à Venise. Il s'installe alors tout prés, à Belluno et y fera une belle carrière de chirurgien : nommé chirurgien-chef de l'hôpital de Belluno, il  restera longtemps à ce poste, de 1862 à 1894.

Deux mariages successifs vont clore définitivement l'épisode des amours parisiennes : et Pagello aura cinq enfants.

Avec  l'Italie, il retrouve son amour pour la littérature : il publia un recueil de poésies écrites en dialecte vénitien "Pensées mélancoliques d'une Promenade en gondole" .[9] Bien plus tard, Reynaldo Hahn mettra ces poésies en musique sous un titre qui ne manquera pas de retenir l'attention des psychanalystes: "Sur l'eau dormante"...

Au total, la rencontre entre Pietro et George aura été celle de deux mondes, fort eloignés l'un de l'autre : celui du parisianisme chic et celui du monde latin fait de charme et de séduction.

Avec plus de cent ans d'avance, la romance entre Pietro Pagello et George Sand annonçait le  film de David Lean, "Vacances à Venise", histoire d'une touriste qui se laisse séduire par un antiquaire Vénitien mais le vainqueur deux n'est pas celui qu'on pense...

 

Adresser vos commentaires à  a.fabre.fl@gmail.com

 

[1] "La  influenza delle passioni sul colorito della faccia" (Stamparia. Fracasso, Venezia 1831).

[2] Marieton Paul : "Une histoire d'amour : George Sand et A. de Musset. Lettres de Musset (1897)

[3] Voir les souvenirs de Léon Daudet : "Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux" ( Ed. Nouvelle Librairie Nationale, 1920 Entre deux Guerres Chapitre VIII))"

[4] Codemo Luiga : "Noli me tangere (racconti" (Treviso: Tip. Di L. Zoppelli, 1894)

[5] Georges Sand : "Lettres d'une" (Ed. Folio Classique, Gallimard,  2004)

[6] Codemo L., déjà cité

[7] Georges Lubin deaja cité

[8] George Sand : "Corrsepondance", déjà cité

[9] Pagello P. : "Un ziro in gondola: Co’ pensieri malinconici" (Ed. Venise en 1865)"

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Date de dernière mise à jour : 25/12/2016

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