Rabelais et le cannabis

FRANÇOIS RABELAIS (1483-1553): THURIFERAIRE MECONNU DU CANNABIS

Octobre 2012                    André J. Fabre    

 

François Rabelais est, certes, un des médecins les plus célèbres de l’Histoire mais bien des chapitres de son œuvre si riche restent mal connus : leur lecture réserve parfois quelques surprises, ainsi, dans le Tiers livre, le long chapitre sur le chanvre que Rabelais appelle prudemment Pantagruelion

 

Du cannabis pour Pantagruel

 

C’est de cette plante merveilleuse que traite le XLIX du Tiers Livre[1]:

"L’herbe Pantagruelion a racine petite, durette, rondelette, finante en pointe obtuse, blanche, avec peu de fillaments, et ne profonde pas en terre plus d’une coudée... De la racine procède une tige unique, ronde, serulacée, verte au dehors, blanchissant au dedans : concave, Les feuilles sont longues trois fois plus que larges, vertes...Et du tige sortent gros & fors rameaux. Les feueilles a longues trois foys plus que larges, verdes tous iours : asprettes, comme l’Orcanete : durettes, incisées au tour comme une faulcille & comme la Betoine : finissantes en poinctes...L’odeur d’icelles est forte, et peu plaisante aux nez delicats...

La semence provient vers le chef du tige, et peu au dessous. Elle est numéreuse autant que d’herbe qui soit, sphèrique, oblongue, rhomboïde, noire, claire, et comme tannée, durette, couverte de robe fragile : délicieuse

est ce qu’elle est de difficile concoction, offense l’estomac, engendre mauvais sang, et par son excessive chaleur nuit au cerveau, et remplit la tête de fasheuses et douloureuses vapeurs".

Plus loin un chapitre s’intitule : Comment doit être préparé et mis en œuvre le célèbre Pantagruelion ?"

En voici la recette : "L’enseignement premier de Pantagruel fut, de devetir le tige d’icelle de feuilles et semence : le macérer en Eau stagnante non courante par cinq jours, si le temps est sec, et l’eau chaude, par neuf ou douze, si le temps est nubileux, et l’eau froide. Puis au soleil le sécher : puis à l’ombre la décortiquer, et séparer les fibres (en lesquelles, comme avons dit, consiste tout son prix et valeur) de la partie ligneuse, laquelle est inutile

La plante, nous dit Rabelais, a de multiple usages médicinaux "Cette plante dont l’usaige a esté par tant de siècles celé aux antiques Philosophes" est fort utile pour soigner plaies et brûlures, pour faire céder les douleurs spastiques, les crampes et les rhumatismes"....

Et le chapitre conclut par cet hymne à la "plante merveilleuse":

Indes cessez, Arabes, Sabiens

Tant collauder vos Myrrhe, Encent, Ebène,

Venez icy reongnoistre nos biens,

Et emportez de nostre herbe la grène.

Puys si chez vous peut croistre, en bonne estrène,

Graces rendez es cieulx un million: Et affermez de France heureux le règne,

On quel provient Pantagruelion.

Personne n'en doutera : ce "Pantagruelion" est à voir comme une référence explicite au chanvre ou plutôt au cannabis, référence voilée, certes, mais pouvait-il en être autrement au XVIème siécle ?

En fait, Rabelais, médecin particulièrement érudit, n’était pas, à proprement parler "thuriféraire"[2] du Pantagruelion, mais il avait beaucoup lu les textes des Anciens.

 

Le cannabis des Anciens

 

La mention du chanvre ou plutôt du cannabis figure en bonne place dans tous les Traités de médecine des Anciens

 

Dioscoride (41 - 68)

 

Dioscoride écrit dans son De materia medica[3]: “Le cannabis cultivé que certains appellent “cannabion" et les autres "schoenostrophion" et d’autres "asterion", est une plante utile pour la confection de cordages solides. Ses feuilles sont comme celles du frêne. Il donne une odeur désagréable et a de longues tiges creuses. Ses graines ont une forme sphérique, d’en trop manger diminue la puissance sexuelle. Le jus de graines fraîches, instillé dans les oreilles, est utile dans le traitement des otalgies".

Et, plus loin, "Le cannabis sauvage que certains appellent "hydrastina"et les Romains "terminalis", a des tiges comme la mauve mais plus rugueuses, plus petites de taille et de couleur plus foncée".

 

Galien (v. 131-v. 201)

 

Galien, dans le De alimentarum facultatibus[4] fait la description suivante : "La plante est en partie semblable au poivre sauvage (Agnus castus ?) La graine est difficile à digérer, mauvaise pour l’estomac et donne des maux de tête.. Certains mangent les graines frites avec des sucreries. J’appelle sucrerie les nourriture servies au dessert pour inciter a boire. Les graines apportent une sensation de chaleur et si consommées en grandes quantités, affectent la tête en lui envoyant des vapeurs chaudes et toxiques".et, plus loin, "La graine de cannabis élimine les gaz intestinaux et déshydrate à tel point que celui qui a trop mange de graines éteint ses capacités sexuelles. Certains pressent les graines encore vertes pour en obtenir un jus qu’ils utilisent dans le traitement des otalgies"

 

Pline l’Ancien (23-79)

 

Pline l’Ancien[5], dans le De naturae Historiae, traite amplement du cannabis : "Initialement le chanvre poussait dans les bois. Les feuilles étaient de couleur plus foncée et plus rugueuses". Sa graine, dit-on, supprime le sperme. Le jus de graines fait sortir de l’oreille les vers et les insectes qui y sont entres mais au prix de maux de tête. Sa nature est si puissante que, versé dans l’eau, [le suc de cannabis] passe pour la coaguler. Mélangé a l’eau de boisson du bétail, [il] régularise le transit intestinal. La racine de cannabis, bouillie dans de l’eau est utile lorsque les articulations sont “grippées", mais aussi en cas de goutte et d’attaques de ce genre. Les applications de graines crues aident au traitement des brûlures mais il faut veiller a renouveler les applications avant qu’elles ne se dessèchent".

 

Bien d’autres écrits témoignent de ce que l’Antiquité connaissait bien le cannabis

 

Oribase (médecin de l’empereur Julien au IVème siècle) consacre dans son Encyclopédie médicale quatre paragraphes à l’utilisation thérapeutique des graines de cannabis comme "aide a perdre du poids"(IV.1) "cause de maux de tête", "activité anti-flatulente, classant le cannabis dans la liste des médicaments "caloriques" qui "donnent une impression de chaleur"

Un autre médecin de la même époque, Marcellus Empiricus; propose dans son De Medicamenta diverses pratiques magiques utilisant les racines de chanvre pour arrêter les hémorragies.

Encore plus abondante est la documentation que nous ont laissé les Anciens sur l’utilisation du chanvre en agriculture puisque Pline l’Ancien dans le De Naturae Historiae de même que Columelle dans le De re rustica donnent de nombreux détails sur la culture du cannabis. On notera que le nom de plusieurs villes françaises garde encore le souvenir d’anciennes cultures de chanvre ainsi Chennevières-sur-Marne et Chènevières-lès-Louvres et comment ne pas évoqquer, ici, la "Canebière", lieu où se tressaient les cordages de chanvre destinées à la marine royale de Marseille ?

De même dans confection des textiles : Pausanias, dès le IIème siècle, dans sa Description de la Grèce faisait mention du chanvre ainsi que Varron dans son De Re Rustica au IIème siècle avant J.C.

Au chapitre de la gastronomie, il faut citer Apicius, célèbre gourmet du Ier siècle qui recourt souvent au dans ses recettes, annonçant ainsi les plats au "chènevis "des vieilles campagnes françaises.

 

Le cannabisme existait-il dans l'Antiquité ?

 

De nos jours, la presse, la télévision et plus encore, d’innombrables messages venus de l’Internet ont popularisé l’idée d’un monde Antique mêlant les fumées du cannabis au stupre des orgies. La vérité est quelque peu différente

Certes, le cannabisme est une des pratiques les plus anciennes de l’humanité et iI est bien difficile de situer les débuts de ce qu’on pourrait qualifier l’utilisation "hédoniste" du cannabis mais l’étude des textes apporte quelques éclaircissements.

 

Le cannabisme des Scythes vu par Hérodote

 

Hérodote, au Vème siècle avant notre ère, apporte une description sans équivoque du cannabisme chez les Scythes, une peuplade de guerriers farouchesvivant sur les bords septentrionaux de la Mer Noire.

Trois paragraphes des Histoires[6] font explicitement mention d’une l’utilisation "hédoniste" du cannabis : l’importance de ces textes est d’autant plus grande que, la suite va le confirmer, il s’agit ici de la première mais aussi de la seule mention de cannabisme dans la littérature de l’Antiquité.

Le premier paragraphe (IV.73) est consacré aux cérémonies funéraires des Scythes :
"Au centre du toit est une cheminée. Les Scythes une fois les cérémonies funèbres achevées, construisent des tentes sur trois poteaux recouvertes de tapis de laine. Un puits est placé au centre de la tente rempli de pierres chauffées au rouge. Alors les Scythes se faufilent dans la tente et jettent les grainessur les pierres brûlantes. Une vapeur s’exhale que respirent les Scythes en poussant des cris de joie." L’inhalation des vapeurs de kannabis (nommément mis en cause par Hérodote) est sans, aucune équivoque, décrite ici comme un acte destiné à procurer, ainsi que le ferait une "drogue", un état de "détente" euphorisante…
Dans un second paragraphe (IV.74) Hérodote apporte plusieurs observations botaniques confirmant qu’il s’agit bien du chanvre dans ce qu’il nomme kannabis :Le kannabis qui pousse en Scythie est comparable au lin mais plus grossier et de plus haute taille. Certains plants poussent à l’état sauvage, d’autres sont cultivés. Les Scythes en font des tissus qui ressemblent à de la toile de lin. La ressemblance est telle que si quelqu’un n’a jamais vu de kannabis, il le prend pour du lin. Dans le cas contraire il ne pourra pas identifier le kannabis à moins d’être très averti".
Enfin, dans un troisième chapitre (I. 202), Hérodote présente les habitants des îles de la rivière Araxès, le fleuve qui sépare de nos jours Turquie, Arménie et Iran: "Les habitants se nourrissent durant l’été de racines de toutes sortes qu’ils tirent du sol. Ils conservent aussi des fruits jusqu’en hiver. Il n’y a pas que les arbres ("dendrea") il y a aussi des fruits ("karpous") les plus étranges. Quand [les habitants d’Araxès] se réunissent ils jettent des fruits de cet arbre dans le feu autour duquel ils sont assis et, de l’odeur et de la fumée, obtiennent une sorte d’ivresse ("methyskontai") de la même façon que les Grecs utilisent le vin".

Il n’avait jamais été accordé de crédit à ce texte lorsqu’en I929 un archéologue russe du nom de Rudenkodécouvrit à Pazyryk, en Asie centrale,dans des tombes Scythes datables du Vème siècle avant J.C., un chaudron contenant quelques pierres et des graines de cannabis brûlées.

Restait à faire la preuve de ce qu’il y avait eu réellement utilisation "hédoniste "du chanvre. Malgré les progrès des techniques archéologiques modernes, il n’y a toujours pas de réponse certaine à ces questions et il est probable que les tombes de Pazyryk garderont encore longtemps leurs secrets.

 

Y a-t-il trace de cannabisme dans les textes de l'Antiquité ?

 

Les textes mythologiques sont difficles à décrypter : certes il existe chez Homère un passage célèbre mentionnant l’existence d’une drogue qui "apporte l’oubli: il s’agit du récit, fait dans l’Odyssée, de la visite du jeune Télémaque à peine rescapé du siège de Troie à la toujours belle Hélène qui a trouvé refuge à Sparte. La détresse du jeune héros lorsqu’il évoque son drame, est telle qu’Hélène, prise de pitié lui fait servir un breuvage apaisant, "qui apporte l’oubli", le nepenthes. Homère ne nous donne aucune précision sur la composition du breuvage mais précise, il est vrai, qu’il s’agit d’une recette donnée par l’épouse d’un souverain d’Egypte. Il était de tradition, jusqu’ici, de voir dans ce chapitre de l’Odyssée une allusion à l’opium mais, de nos jours, les commentateurs y voient plutôt une référence au cannabis.

Les récits de voyage laissés par les Anciens font souvent mention de "drogues" mystérieuses : ainsi, Diodore de Sicile (90-21 avant J.C.) dans un récit de voyage à Thèbes en Egypte mentionne à son tour le "nepenthes" servant, cette fois, à réconforter les "pleureuses" lors de cérémonies funéraires : "Les femmes de Thèbes...s’en servent depuis des temps immémoriaux pour dissiper la colère et la tristesse"). Mais, là encore, rien ne nous est dit sur la nature du breuvage...

Dans les chroniques historiques, on ne trouve nulle part de piste sérieuse pour envisager l’idée que le cannabisme, latent en Orient depuis des siècles, ait pu s’exporter dans la Rome impériale. Certes, à en croire les chroniqueurs de l’époque, bien des personnages célèbres de l’Antiquité s’adonnaient au vin ou même à l’opiummais il n’est absolument jamais, dans aucun texte, fait référence à ce qui pourrait être une utilisation "hédoniste" du "cannabis". Il convient toutefois de rappeler que nous ne savons, à vrai dire, rien des drogues utilisées dans les "mystères "orphiques ou bachiques ou dans les fêtes religieuses de l’Antiquité.

Plus explicites sont les textes encyclopédiques où apparaissent d’étranges plantes exotiques :

Ainsi le gelotophyllis ("l’herbe qui donne une ivresse mêlée de fou rires"). dont Pline l'Ancien fait plusieurs fois mention e : tout ici suggère qu’il puisse s’agir de cannabis : "(le gelotophyllis) vient en Bactriane (l’actuel Turkestan) et sur les bords du Borysthène (le Dniepr). Si on le boit avec de la myrrhe ou du vin, on a toutes sortes de vision et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palme". Il en est de même pour l’achaemenis à laquelle il est fait plusieurs fois allusion dans les récits de Pline sur l’Inde : "Lachaemenis est de couleur ambre et sans feuilles (qui) naîtrait chez les Taradastili de l’Inde. Les criminels qui la boivent dans du vin confessent au milieu des tourments toutes leurs fautes, hantés par des visions diverses de divinités. Démocrite la nomme aussi hipppophobas car les juments en ont peur" et il ajoute, plus loin : "jetée dans une armée en bataille, (l’achaemenis) mettrait le désordre chez l’ennemi et lui ferait tourner dos". Vient enfin le passage célèbre où Pline relate l’histoire des Sabéensjetant des "épices" sur le feu: il est permis d’y voir une allusion aux pratiques des Scythes mais, à la vérité, tout ici n’est qu’hypothèses...

Au total, on trouve plus de 30 références au cannabis dans la littérature de l’Antiquité mais aucune qui puisse étayer l'idée d’un cannabisme chez les Anciens.

Restait à examiner le résultat des recherches archéologiques dans le monde méditerranéen:

 

L'archéologie du cannabisme

 

Le problème des archéologues n’est pas d’identifier le cannabis car la science des pollens, la palynologie,a fait de grands progrès ces vingt dernières années, mais d’apporter la preuve rétrospective d’une utilisation "hédoniste".

C’est dire l’intérêt de la découverte faite en 1991 par un archéologue israélien, Joe Zias[7]dans une tombe des environs de Jérusalem, datée du IVème siècle. Là étaient conservés les restes d’une très jeune femme, à peine adolescente, enterrée avec, près d’elle, un fœtus : à l’évidence le témoignage d’un drame obstétrical. Le fait le plus notable est la découverte, près du corps, d’une coupelle contenant des traces d’une substance noirâtre identifiée, après analyse, comme tetrahydrocannabis. On conviendra cependant qu’il est difficile de parler ici d’utilisation "hédoniste"…

Tous les textes le confirment, certes, les Anciens n’ignoraient rien du cannabis mais comment expliquer leur silence ?

 

Pourquoi les textes de l’Antiquité ne font ils jamais fait mention du cannabisme?

 

L’hypothèse la plus plausible reste l’idée d’un silence volontaire : plusieurs arguments convergent dans ce sens :

Tout d’abord, une chose est sûre : les Anciens connaissaient parfaitement l’Orient, d’innombrables textes en portent témoignage. Dans ces donditions, il est pour le moins étrange, on en conviendra, que dans les récits relatifs à l’Inde et ses coutumes, où apparaissent des personnages au comportement étrange pour ne pas dire "stupéfiant"…, il ne soit jamais fait mention d’ivresse cannabique.

De même, il convient de souligner le contraste étonnant entre la prolixité des textes de l’Antiquité relatifs aux effets du vin (ou de l’opium)et l’absence totale d’allusion au cannabis.

Dernier argument pour étayer l'idée d'un silence volontaire : les botanistes de l’Antiquité ne manquaient jamais de préciser la provenance des plantes (il est souvent fait mention de nard indien, de cachou indienvoire de sésame indien) il n’est jamais question de l’existence d’un "cannabis Indica"...?

Bien des hypothèses ont été formulées pour expliquer une telle disparité de comportement vis à vis du cannabisme entre l’Orient et l’Occident: nous voudrions pour notre part suggérer l’idée d’une relation entre l’irruption du cannabisme dans le monde Arabe et l’interdiction coranique de l’alcool et du vin prononcée dès le VIIème siècle.

Tout fait penser que les Anciens et bien après eux, les contemporains de Rabelais, redoutaient de voir arriver chez eux le cannabisme : la suite, nous semble-t-il, ne leur a guère donné tort...

 

La longue marche du cannabis en Orient

 

Avant l’Islam, les indications données au cannabis dans les Traités d’Avicenne, Rhazès et Ibn Al Baytar sont celles de la pharmacopée Antique mais l’arrivée du haschish en Orient à la fin du Xème siècle va tout modifier.

Tout va basculer au Xème siècle : dès l’"Age d’Or" de l’Islam, le cannabisme est partout présent, aussi bien dans les innombrables récits légendaires que dans les textes historiques.

Ainsi, le récit que nous a laissé Marco Polo[8]de sa visite, vers 1270, à la forteresse d’Alamut, un "nid d’aigle" juché sur une haute montagne de Perse. La légende voulait que de nombreux "hashashins" y soient enfermés, sous le commandement du "Vieillard de la Montagne", dans un jardin paradisiaque où leur était servi, avant d’accomplir leurs missions, un mystérieux breuvage.

D’innombrables commentaires ont été faits pour élucider la signification exacte du mot "hashashin". Certains y voient une allusion à un groupe de pression politique ou religieuse, d’autres un terme dialectique presque injurieux. Le seul point d’accord des spécialistes est de récuser l’interprétation donnée par Silvestre de Sacy qu’il y ait relation entre "hashashins" et "assassins".

A partir du XIème siècle, la vague du haschishva déferler dans tout l’Orient de la Syrie à l’Egypte où en 1378 l’émir ottoman Soudoun Scheikhouni décrète un des premiers textes de loi interdisant son usage.

La progression va continuer vers le Maroc puis l’Espagne où l’Inquisition, dès le XVIème siècle va tenter de faire barrage à l’épidémie.

La première mention du cannabis dans la littérature occidentale, nous le verrons dans un chapitre suivant[9], se trouve dans les écrits du Garcia. da Orta, ce médecin portugai venu s’installer dans le Goa du XVIème siècle : le cannabisme l'objet de longs commentaires dans son livre, "Colloque des simples" paru...en 1563.

La date importante dans l’Histoire du cannabis en Occident se situe au début du XIXème siècle avec l’envoi d’un corps expéditionnaire français en Egypte. C’est à l’occasion de cette campagne que l’Occident va découvrir le haschish, ses mirages...et ses risques. Bonaparte avait en effet, été, peu après son arrivée en Egypte, agressé par un fanatique en état d’ivresse cannabinique. Avec une énergie toute militaire, Il prit aussitôt la décision d’interdire par décret "l’usage de la liqueur forte faite par quelques musulmans avec une certaine herbe nommée haschish ainsi que celui de fumer la graine de chanvre". Ce décret peu connu, daté du 8 octobre 1800, entendait mettre un terme à la consommation de drogue par les soldats du corps expéditionnaire : pour la première fois il était fait ouvertement mention du cannabis et de ses risques dans un texte de loi.

L’usage hédoniste du cannabis est bien établi dès la plus haute antiquité, de même que l’opiomanie. Néanmoins le cannabisme est mentionné dans des traités médicinaux du Ier siècle ce qui a pu être confirmé par des fouilles archéologiques récentes.

 

Le monde moderne amène le cannabisme de l'Orient en Occident

 

En France, dans les fourgons de l'Armée d'Egypte

 

En France, au retour de la campagne d’Egypte, le baron Desgenettesva présenter à l’Institut les premiers échantillons de haschish ramenés en France[10] et, dès lors, la progression du cannabisme va se faire de façon inexorable.

Durant tout le XIXème siècle, la vogue de l’Orient et de ses fantasmes témoigne d’un attrait toujours plus vif pour l’exotisme.

A Paris, les adeptes se réunissaient dans une demeure célèbre de l’Ile Saint Louis, l’Hôtel Pimodan, rendez vous le "Tout Paris" des Arts et des Lettres. Théophile Gautier publie un articlequi fait grand bruit sur son expérience de "mangeur de haschish"[11]. Un club des Haschishins se crée avec, parmi ses fidèles : Victor Hugo, Charles Baudelaire, Flaubert et même Balzac qui gardera le souvenir d’une expérience décevante...

Cependant, la médecine ne va pas tarder à s’emparer du haschish. Dès 1820, une thèse va être consacrée a l’utilisation du cannabis dans le traitement des maladies mentales. Un psychiatre de renom, Moreau de Tourscroit avoir trouvé là une panacée pour ses malades. La suite ne va pas tarder à le faire déchanter.

C’est également a cette période que Charles Robert Richet[12], futur prix Nobel,va tenter sur lui-même une expérimentation clinique : il en sortira pleinement convaincu des risques du cannabis.

En fait, dès la fin du XIXème siècle sont apparus de nouveaux médicaments analgésiques, sédatifs ou hypnotiques et c’en est désormais fini du cannabis médical, s’il est vrai qu’on puisse considérer comme définitif l’abandon d’un moyen thérapeutique : n’y a-t-il pas souvent, en médecine, comme ailleurs, les signes d’un "eternel retour" ?

 

De l'autre côté du Channel[13], le chanvre est indien...

 En Angleterre, Le XIXème siècle va voir proliférer, en Angleterre, les livres consacres aux substances hallucinogènes. La plus célèbre est de Thomas De Quincey[14]qui, dans les "Confessions d’un mangeur d’opium" donne à la drogue une "aura" maléfique.

En fait, le premier à avoir fait mention du cannabis en Angleterre est Robert Burton[15], un clergyman érudit, qui avait publié en 1621 un livre sur le "Traitement de la mélancolie"où l’usage du cannabis est conseillé, parmi bien d’autres thérapeutiques, dans les cas difficiles de...frigidité féminine....

En 1839, un médecin de la colonie anglaise des Indes, William B. Shaughnnessy[16]va connaître la célébrité en présentant a l’Académie des Sciences de Grande Bretagne un "Mémoire sur le chanvre indien". L’intérêt n’est pas tant, ici, dans les indications proposées au traitement de l’épilepsie ou du tétanos mais dans le fait que, pour la première fois peut être dans l’Histoire, la recherche thérapeutique s’appuyait sur l’expérimentation animale.

 Du "haschish" à la "marijuana", les avatars du cannabisme d'Outre Atlantique[17]

 Aux Etats Unis, pendant longtemps, la culture du chanvre ne faisait que répondre aux besoins de l’industrie textile et des corderies : Georges Washington s’enorgueillissait volontiers de ses plantations de "hemp".

Au XIXème siècle arrive à New York la vogue du cannabisme et dès 1900, plus de mille “haschish parlours" y étaient recensés.

Apres la Première guerre mondiale, une vague de cannabisme va déferler sur la Nouvelle Orléans, amenée par des travailleurs venant des Caraïbes. D’abord limités aux milieux des musiciens de jazz, les ravages du cannabis vont gagner l’ensemble du territoire des Etats Unis. Une vigoureuse campagne de presse va amener le Congres des Etats-Unis à prendre, dès 1937 un texte de loi encadrant de façon rigoureuse l’usage du cannabis, le "Marihuana Tax Act".

Quelques années plus tard, en 1941, le cannabis est retiré de la Pharmacopée nord-américaine : on observera que le cannabis figurait encore dans les Traités français de Pharmacopée en 1953...

La suite est bien connue : avec les mouvements de contestation étudiante survenus en 1968 dans les Universités de Californie, arrive une "flower generation" mais les fleurs vont bientôt être remplacées par de l’"herbe"...au sens qu’avait le mot arabe…

 

Quelques réflexions personnelles sur le cannabisme

 

Bien des réflexions pourraient être conduites sur l’utilisation "hédoniste" du chanvre :

On pourrait évoquer ici le goût du rêve et de l’"ailleurs" mais ne s’agit-il pas plutôt d’un défi obscur lancé par l’adolescent à sa famille et par l’adulte à la société.

Une autre réflexion s’impose : comment expliquer que les effets nuisibles du cannabis aient toujours été si mal compris des utilisateurs. A l’évidence, il y a là une mission impérative pour tous les professionnels de la santé. La tâche ne sera pas facile : les médecins y sont ils préparés ?

Nous voudrions, pour notre part, souligner combien le cannabisme révèle les liens étroits qui unissent l’appareil olfactif au cerveau, ce "monstre nerveux caché dans sa caverne osseuse" comme l’a si bien dit Paul Valéry.

 

En dernier ressort,, le cannabis serait-il autre chose que la recherche d’une autodestruction ? Charles Baudelaire avait écrit en 1851 sur le thème des "paradis artificiels" un livre entier. On en parle souvent mais combien ont réellement lu ce livre?

Les mots de Baudelaire y sont, il est vrai, terribles : "Se figure t-on le sort affreux d’un homme dont l’imagination paralysée ne sait plus fonctionner sans l’aide du haschish",."La magie du haschish dupe et allume un faux bonheur et une fausse lumièr[18]e..." Qu’ajouter à de tels mots ?

 

a.fabre.fl@gmail.com

Notes
 

[1] Tiers Livre

[2] D’autant que, reconnaissons-le, "thuriféraire" se réfère à l’usage de ...l’encens...

[3]Dioscoride, De materia medica, au chapitre III.148:

[4]Galien, dans le De alimentarum facultatibus (vol. VI. De l’édition Kuhn)

[5]Pline l’Ancien, dans le De naturae Historiae au chapitre XX. 259

[6] Herodote Histoires

[7] Zias Reference

[8] Marco Polo Devisement du monde[[

9] Voir, plus haut, l'histoire du Dr Garcia da Orta aux Indes

[10] Desgenettes Rapport sur le cannabis

[11] Reference Theophile Gautier

[12]  Reference Richet

[13] Bibliographie sur le cannabisme en Angleterre

[14] Thomas De Quincey

[15] Robert Burton

[16] William B. Shaughnnessy

[17] Bibliographie sur le cannabisme  aux USA

[18] Charles Baudelaire. Les paradis artificiels. Poulet-Malassis et De Broise : Paris, 1860

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Date de dernière mise à jour : 26/09/2016

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