Seguei et Evgueni Botkin, médecins du Tzar

André J. Fabre                                               Mai 2015

Serguei Petrovich BOTKIN (1832-1889) et Evgueni BOTKIN (1865-1918) (Russie) 

Une dynastie de médecins devint célèbre au XIXème siècle en Russie, les Botkin dont le grand ancêtre était Pyotr Konovich Botkin, riche marchand de thé et grand amateur d'art 

Serguei Petrovich BOTKIN (1832-1889) 

Serguei était né à Moscou et s'orienta très tôt vers une voie toute différente de celle de son père, la médecine

A peine obtenu son diplôme, il participe à la guerre de Crimée comme élève d'un chirurgien militaire célèbre, Nikolaï Pirogov. et va parcourir ensuite toute l'Europe pour compléter son expérience de chirurgien.

Il va connaître par la suite une carrière universitaire brillante à Saint Petersburg, nommé en 1860 à la chaire de médecine interne de l'Académie Médico-chirurgicale et parmi ses élèves, se trouvait alors un certain Pavlov promis à un bel avenir. En 1873 il est Président de l'Association des médecins de Saint-Pétersbourg. Dès 1870, Botkin devint le médecin personnel du tsar Alexandre II puis ensuite d'Alexandre III.

Son parcours politique fut tout aussi remarquable : premier médecin élu à la Douma, la Chambre des députés russes, il y représentait le parti monarchiste, militant cependant pour donner une orientation libérale à la politique.

Il meurt à l'âge de 57 ans à Menton, séjour favori des Russes de la Belle Epoque mais son corps sera rapatrié dans son pays pour être inhumé au cimetière de Novodiévitchi de Saint-Pétersbourg

Serguei Botkin avait eu deux fils dont l'un d'eux, Evgueni le médecin, allait connaitre, nous allons le voir, un destin tragique à la chute de l'Empire.

Œuvres : Serguei Botkin, "Cours de clinique médicale"(1872) [1] 

Evgueni BOTKIN (1865-1918) fils de Sergueï Petrovitch Botkine 

Evgueni était le quatrième enfant de Sergueï Petrovitch Botkine, le médecin des tsars dont nous venons de voir l'histoire. Il fit ses études de médecine à Saint-Pétersbourg puis Berlin et Heidelberg. Il fit comme l'avait fait son père, carrière dans l'Université, en tant que médecin-chef à l'Hôpital St. Georgievsky à Saint-Pétersbourg. Il devint célèbre, lors de guerre russo-japonaise de 1904, en organisant un "Train chirurgical" destiné à modernisaitla prise en charge des blessés.

Après la guerre, Botkin Il se marie, eut quatre enfants, est nommé médecin personnel de la cour en 1908 mais le drame n'allait pas tarder : dès le debut de la Grande Guerre, les deux fils, Dimitri et Yuri, meurent au combat et, Evgueni sombre peu à peu dans une dépression fortement teintée de mysticisme religieux. Il en arrive à rompre avec son épouse pour se vouer entièrement au Tsar et sa famille.

Lorsque la Révolution éclate et que les Romanov sont bannis de Moscou, Botkin juge de son devoir de les accompagner dans leur exil. Sa connaissance de la langue allemande le rapproche de la tsarine Alexandra, venue de la famille des Hohenzollern de Prusse. Botkin devint intime du couple impérial et partit avec eux à la d'Ekaterinbourg.

On a récemment découvert[2] la dernière lettre écrite par Evgueni, le 16 juillet 1918, quelques minutes avant le drame : "Je fais une dernière tentative d'écrire une lettre… . Mon isolement est tel que je pense avoir terminé mon existence terrestre. En substance, je suis mort - mort pour mes enfants - morts pour mon travail... Je suis mort mais pas encore enterré ou enterré vivant, c'est la même chose... Avant-hier, quand j'étais en train de lire... j'ai vu le visage de mon fils Yuri, mort, les yeux fermés. Hier, en reprenant mon livre, j'ai soudain entendu une vois appelant "Papulya, Papulya". J'étais près des larmes. Une autre fois et ce n'est pas une hallucination, ma fille, qui est loin de moi, à Tobolsk, me parlait... Je ne vais probablement jamais plus entendre cette voix si chère… Cela justifie ma dernière décision de tout sacrifier pour mener à bien mon devoir de médecin, comme Abraham n'a pas hésité, lorsque Dieu l'a demandé, à à sacrifier son fils unique. "

Il était minuit : la lettre a été interrompue par l'arrivée du commandant Yakov Yurovsky, le chef villa Ipatiev, qui a ordonné de réveiller la famille impériale et leurs quatre derniers serviteurs pour les préparer à un "long voyage". Le groupe fut alors rassemblé dans une pièce à l’entresol de la villa. L’empereur, resté debout demande une chaise mais un peloton d’une douzaine d’hommes armés entre dans la pièce et le geôlier déclare : "Nikolaï Alexandrovitch, les vôtres ont tenté de vous sauver, mais n’y sont pas parvenus : votre vie est terminée" . Yurovsky sort son revolver et tire à bout portant sur l'empereur puis tous les membres de la famille sont abattus les uns après les autres. Le tsarévitch rampe vers la porte, et un Commissaire bolchevik lui défonce le crâne à coups de baïonnette. Anastasia, Tatiana, Olga, et Maria hurlent de terreur mais seront bientôt exécutées elles aussi . Les corps sont ensuite enveloppés dans des draps, entassés dans un camion puis jetés dans un fossé pèle mêle, recouverts de chaux vive et de vitriol. Deux jours plus tard, une annonce dans la presse soviétique fait simplement part de ce que le tzar a été exécuté sur l’ordre du Conseil des Soviets de l'Oural…

La destinée posthume d'Evgueni Botkine mérite d'être rappelée : canonisé comme martyr par l'Église orthodoxe de l'étranger en 1981 puis, par l'Église orthodoxe de Russie en 2000, il a été, en 1998, inhumé avec les membres de la famille impériale dans la basilique de la forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg

L'histoire de la fille d'Evgueni, Tatiana Botkina clôt ce drame terrifiant : elle avait été déportée avec les membres de sa famille mais ne put arriver jusqu'à Iekaterinbourg, ce qui lui sauva la vie. Après une incroyable odyssée à travers la Sibérie, elle parvint à gagner les Etats Unis, épousa Constantin Semionovitch Melnik, un officier de l'armée impériale qui l'avait accompagné dans sa fuite. Leur fils, Constantin Melnik (1927-2014) passa toute sa vie en France. Il fut agent secret auprès du Premier ministre Michel Debré au moment de la guerre d'Algérie et son interview à l'une des émissions télévisées d'"Apostrophes" le rendit célèbre dans toute la France.

 Biographie : Mark D. Steinberg, "La chute des Romanov", Heinz Müller-Dietz, "Ärzte zwischen Deutschland und Rußland : Lebensbilder zur Geschichte der medizinischen Wechselbeziehungen" (Ed. Gustav Fischer, 1995)[3]



[1] Botkin Serguei, "Cours de clinique médicale" (Ed Baillière, Paris 1872).

[2] Radzinsky Edvard , "Nicolas II Le dernier des tsars" (Ed. Cherche-Midi, Paris 2002).

[3] Steinberg Mark D. , "The Fall of the Romanovs" (Ed. Yale U. Press, 1997).

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