Sigmund Freud à Venise

Sigmund Freud à Venise

SIGMUND FREUD ET VENISE

 

André Fabre                                          Decembre 2012

 

Sigmund Freud était né dans une petite ville de Moravie, Příbor   alors possession austro-hongroise et avait fait ses études de médecine à l'Université de Vienne où il obtint son diplôme en1881. Il s’intéressa très tôt aux "maladies de l’âme". Il fut d’abord .élève du grand spécialiste Viennois de la psychiatrie, Theodor Hermann Meynert mais décida rapidement de se rendre au temple de la neurologie mondiale, alors à La Salpetrière, dans le service de Jean-Marie Charcot et, sitôt de retour à Vienne .en 1896, il commence l’élaboration de la doctrine et du vocabulaire psychanalytiques.

Toute sa vie, Freud eut le goût des voyages. Il le montre clairement dans sa volumineuse correspondance, plus de 20000 lettres, cartes postales et télégrammes pour la plupart adressés à la famille : sa femme, Martha Bernays, son frère Alexandre, sa sœur Rose et leurs enfants

Venise, était de longue date un objet de rêve pour Freud : en témoigne une lettre à sa femme datée de 1885 (il n'avait pas encore trente ans)  où il parle d’une carte reçue d'un de ses collègues de La Salpetrière l'invitant à faire me voyage de Venise : "J'aimerais, écrit il à Martha  que nous puissions accepter l'invitation à loger dans un des palais de Venise".

DE très fréquents voyages en Italie    vont s'échelonner dans la vie de Freud dont six, ou peut être huit selon certains biographes, séjours à Venise.

Le premier voyage à Venise se situe du 25 au 30 août 1895

Sigmund avait fait le voyage en compagnie de son frère cadet Alexandre, laissant en Autriche sa femme qui était sur le point d'accoucher.

Les deux frères logent Riva degli Schiavoni à la Casa Kirsch, aujourd'hui hôtel Métropole. Dans ses lettres à Martha, le ton est enthousiaste:

Dimanche 25 août 1895 ; Mon cher amour, Nous avions convenu ensemble que tu n'obtiendrais pas de moi des descriptions détaillées [sur Venise] : Les transes qui saisissent le visiteur l'en empêchent. Nous sommes en pleine forme, occupés toute la journée à marcher, nous promener en bateau, tout admirer, manger et boire. Chaque matin, nous allons au Lido passer une vingtaine de minutes à nous baigner dans la mer, avec sous les pieds, un sable délicieux.* Hier, le temps était frais et la mer un peu houleuse, mais aujourd'hui, il a commencé à faire très chaud. Hier, nous avons escaladé le Campanile de Saint-Marc, nous nous sommes promenés au Rialto dans toute la ville, ce qui nous a permis permet de voir les choses les plus extraordinaires, nous avons visité l'église des Frari et la Scuola San Rocco, savourant une surabondance de Tintoret, de Titien, et de Canova, nous nous sommes arrêtés quatre fois au Café Quadri sur la place Saint Marc, avons écrit des lettres, marchandé des achats, et nos deux journées ont été remplies comme six mois. Les moustiques ont bien manifesté leur existence. Inutile de dire, je suis déjà très impatient d'avoir de tes nouvelles"

Le même jour, Freud, fait part sur une autre carte, de l'émotion ressentie lors d'une longue promenade en gondole : "un conte de fée bizarre et totalement onirique"

Lundi 26 août, il écrit : "Le matin au Lido pour un bain de mer puis visite de la ville de Venise : Tour de San Marco et panorama du Rialto". Viennent ensuite les visites aux églises de Venise : Santa Maria Gloriosa dei Frari, avec le tombeau de Monteverdi et statue de St Jean Baptiste par Donatello dans la chapelle des Florentins. Autre visite : église Santa Maria Assunta, dite église des Gesuiti, puis, Scuola San Rocco pour voir la fuite en Egypte du Tintoret et bien d'autres chefs d'œuvre". Les deux frères ont à peine le temps de faire halte au Café Quadri place Saint Marc pour y faire provision de cartes postales

Mardi 27 : les deux frères vont en excursion à Murano pour voir à l'œuvre les souffleurs de verre. Sigmund y fait  l'achat d'un miroir pour Anna.

Mercredi 28 : visite de Chioggia et de Sottomarina où les deux frères visitent l'église San Martino pour en admirer le petit temple; le "Tempietto" gothique

Jeudi 29 : Sigmund se plaint dans une lettre à sa femme de "la vague de chaleur écrasante qui empêche de sortir de l’hôtel"

Vendredi 30, Freud décrit ses visites de la journée :  le matin, promenade au marche aux poissons du Rialto puis visite des églises de la Giudecca : le Rédempteur et l'église des  "Zitelle", les jeunes filles à marier. Le soir promenade en gondole sur le grand canal où Venise montre ses pouvoirs envoûtants. "Nous sommes très heureux ici. Je t’écris de la chambre où, de la fenêtre, la vue sur la Riva degli Schiavoni est celle de carte postale que je t’adresse avec l’en-tête de la Casa Kirsch. Je n’ai pas d’insomnies mais je me lève très tôt pour jouir de la vue sur la basilique San Giorgio Maggiore."

Vendredi 30 après midi "Je viens de trouver ta lettre qu’on m’avait glissé sous la porte...." "

En 1897 Sigmund revient à Venise, mais cette fois accompagné de son épouse,  Martha : ils vont y sejourner une semaine, du 25 août au 2 septembre

Leur première visite est pour le musée de l'Academia. Ils vont ensuite retrouver la sœur de Sigmund, Adolphine qui séjournait alors à Venise, celle là même qui allait connaître un destin tragique au camp de concentration de Théresienstadt.

Même à Venise Freud reste en proie à ses phantasmes habituels, qu’il confie dans une lettre à son grand ami Fliess : "Donc, en rêve, j'ai vu un crâne et je pensais que c'était celui d'un cochon": ne pas exclure qu'il y ait association avec le souhait que tu formulais il ya deux ans, de trouver , comme Goethe, un crâne de mouton sur la plage du Lido (NB : A Venise, Goethe avait trouvé sur la plage du Lido un crâne de mouton et découvert entre les mâchoires un os que personne avant lui n'avait remarqué...) ".

Le 2 septembre Freud quitte  Venise pour se  rendre à Florence et visiter la Toscane et quelques jours plus tard, le 6 septembre 1897, il va résumer ainsi ses impressions sur Venise dans une lettre à ami et confident Fliess : " Cher Wilhelm; comme tu sais, je suis venu en Italie chercher du "punch au léthé". Ça et là j'en prends une bonne dose. On savoure ici une étonnante sorte de beauté et l'énorme besoin de créer, en même temps que mon penchant vers le grotesque et le psycho-pervers reçoivent ici leur ration. J'ai beaucoup à te dire là dessus mais cela restera entre nous....Cordialement, Sigm "

Un an plus tard Sigmund visite la  Dalmatie en compagnie de Martha et, au retour, le couple s’arrête quelques jours  à Venise

Freud devra attendre quatre années avant de retrouver Venise : ce sera sur la route d’un  voyage à Naples en passant par Rome et, au retour, il s'attardera à Venise du 28 août au 15 septembre 1902

Un spectacle terrifiant l’y attend : la vue des décombres du Campanile de la place Saint Marc qui s’est effondré quelques jours plus tôt le jour du 14 juillet, dans un fracas d’apocalypse

Pourtant la basilique toute proche n’a rien perdu de son charme :: " plus belle que jamais telle une jeune veuve après la mort de son mari" et Freud va retrouver avec délices la plage du Lido et son sable si moelleux.

En Mars 1913, Sigmund va faire un nouveau voyage à Venise en emmenant avec lui sa fille Anna, son sixième et dernier enfant, à qui il est heureux de montre Venise.

Ce sera son dernier voyage à Venise. Le 4 juin 1938 Freud va devoir quitter l’Autriche pour se réfugier en Angleterre : il y mourra un an plus tard.

A la lecture de  la volumineuse correspondance qu’an laissée Freud, est  il possible de se hasarder à une "analyse "de ce cas confirmé de " passion dynamique ", la passion  qu’éprouva, tout au long de sa vie,  Freud  pour Venise ?

Le thème le plus souvent abordé est celui de l'étrangeté de Venise, ville à la fois terrestre et aquatique qui inspire au une sorte de désarroi, face à un écheveau inextricable de ruelles et de canaux.

L’eau est un autre thème omniprésent dans la correspondance de Freud : Venise, ville bâtie sur des pilotis au cœur d'une enclave aquatique mais aussi, ville ouverte à l'océan qui, par la pulsation de ses marées apporte sans fin mouvance et mutations.

Autre leitmotiv dans les lettres de Freud : l'abîme invisible où se cachent les fondations de la ville. Lors du curage d'un canal, les objets les plus étranges apparaissent  : dagues rouillées, vieilles chaussures et roues de voitures   : le subconscient d'une ville se révèle au grand jour.

Une des lettres de Freud a inspiré bien des commentaires : "Venise enivre" écrit-il à Martha *comme un "punch au Léthé", Le Léthé   appelé "Fleuve de l'oubli" par les poètes était le fleuve séparant les Enfers du monde extérieur, le monde de la Vie et, pour Freud, la ville surgie de la lagune avait le pouvoir de faire oublier son passé à celui qui y arrive.

 

a.fabre.fl@gmail.com

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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