Anton Tchekhov et Venise

 ANTON TCHEKHOV (1850 1904) UN RUSSE DECOUVRE VENISE

 Octobre 2012                    André J. Fabre

Apres sa terrible expérience à Sakhaline au camp des déportés sibériens, Tchekhov, déjà reconnu dans son pays comme un des plus grands écrivains de son temps, voulut connaître l'Occident et ses beautés. Il entreprit en 1891 en compagnie de son éditeur, le richissime Suvorin; un voyage qui le conduisit à Paris, Vienne, Nice, Rome, Naples, Florence et Venise.

Venise fut une révélation : arrivé dans la Sérénissime, Il exprime toutes ses émotions dans les nombreuses lettres qu'il adresse à sa famille restée en Russie[1]

 Le 25 Mars, 1891 (lettre adressée à sa sœur).

Venise aux charmants yeux bleus vous envoie ses salutations. Oh, Signori Signorine, quelle ville exquise est Venise !

Imaginez une ville faite de maisons et d'églises comme vous n'en avez jamais vu, une architecture enivrante, tout aussi gracieuse et légère que la gondole qui virevolte comme un oiseau.

De telles constructions ne peuvent être l'œuvre que de gens au goût artistique et musical immense et dotés d'un tempérament de lion.

Imaginez, dans les rues et les ruelles, au lieu de la chaussée, l'eau, imaginez qu'il n'y a pas un seul cheval dans la ville et qu'au lieu de cochers, vous trouvez ici les gondoliers sur leurs embarcation magnifiques, légère, délicate, avançant un long bec d'oiseau qui semblent à peine toucher le l'eau, tremblant à la moindre vague. Et tout cela, de la terre au ciel baigné dans le soleil.

Il ya des rues aussi larges que notre perspective Nevski, et d'autres dans lesquelles vous pourriez barrer la route en étendant les bras.

Le centre de la ville est la Place Saint-Marc avec la fabuleuse basilique du même nom. La basilique est magnifique, à l'extérieur. A côté se trouve le Palais des Doges, où Othello fit, dit on, sa confession devant les sénateurs.

En bref, il n'y a pas un endroit qui n'évoque de souvenirs et remue le cœur. Ainsi, la petite maison où vivait Desdémone fait une impression qu'il est difficile d'oublier.

Le meilleur moment est le soir. D'abord, les étoiles, d'autre part, les longs canaux où se reflètent les lumières et les étoiles, en troisième lieu, les gondoles, et les gondoles, et les gondoles Quand il fait noir, elles semblent animées de vie

Quatrièmement, l'envie de pleurer quand de tous côtés on entend une musique et des chants superbes.

Une gondole glisse devant nous, éclairée de lanternes multicolores. On entrevoit dans l'obscurité des musiciens qui jouent de la contrebasse, de la guitare, de la mandoline, du violon ....

Puis passe une autre gondole avec des hommes et des femmes qui chantent, et comment! C'est tout à fait comme à l'Opéra.

Cinquièmement, il fait chaud.

En bref, celui qui ne va pas à Venise est un imbécile. Vivre n'est pas cher ici. Repas et logis coûtent ici dix-huit francs par semaine ce qui fait six roubles ou vingt-cinq roubles par mois. Un gondolier demande un franc à l' heure, c'est-à trente kopecks. Les musées et les Académies sont gratuits. La Crimée est dix fois plus chère, et comparer la Crimée à côté de Venise c'est comparer une seiche à une baleine...

Et la verrerie, et les miroirs ! Pourquoi ne suis-je pas millionnaire! ... L'année prochaine, notre chalet d'été sera à Venise.

L'air est plein de la vibration des cloches qui sonnent dans les églises : mes chers Toungouses[2], convertissons nous vite à la religion catholique. Si seulement vous saviez combien est belle la musique des orgues, toutes les statues dans les églises et ces femmes italiennes à genoux tenant en main leur livre de prières!

Portez vous bien et ne m'oubliez pas, le grand pêcheur... Addio !

Le 26 Mars, 1891 (à sa sœur, le lendemain de l'arrivée)

"Il fait une pluie battante et Venezia a cessé d'être bella. L'eau est partout, dans une grisaille morne, et on souhaiterait être ailleurs au soleil ...

J'ai vu la Madonna de Titien[3]. C'est très beau. Mais il est dommage que les tableaux les plus beaux soient montrés ici aux cotés d'œuvres sans intérêt...On s'explique mal en quoi est il nécessaire de tout garder. La maison où vivait Desdémone est à louer."

Le 24 mars, 1891(lettre adressée à son frère Ivan).

Me voici maintenant à Venise. Je suis arrivé de Vienne ici il ya deux semaines. Une chose que je puis dire: je n'ai jamais vu de ma vie une ville de plus merveilleuse que Venise. Tout ici est parfaitement enchanteur, la brillance, la joie, la vie. Au lieu de rues et les routes il ya des canaux, au lieu de fiacres, des gondoles. L'architecture est incroyable, et il n'ya pas un seul endroit qui n'ait un intérêt historique ou artistique. Vous vous laissez flottez sur une gondole et vous voyez le palais des Doges, le palais de Desdémone, les maisons des peintres les plus celebres, des églises sans nombre. Et dans les églises, il ya des sculptures et des peintures dont je n'aurais pu rêver. C'est un enchantement.

Toute la journée, du matin au soir, je reste dans une gondole à glisser le long des canaux, ou je flâne sur la fameuse Place Saint-Marc. Le sol de la place est comme un parquet. C'est impossible à décrire : voir le Palais des Doges, et les autres édifices de Venise, c'est comme entendre le chant d'un chœur

je me sens révélé à moi-même par cette étonnante beauté.

Et les nuits de Venise ! Mon Dieu! On pourrait presque mourir de cette expérience inouie. On glisse sur l'eau dans une gondole ... chaleur, calme, sous un ciel etoilé....

Il ya pas de voitures à Venise, et il ya donc un silence ici comme en pleine campagne la nuit. Des gondoles voltigent çà et là, ... il en arrive une illuminée de lanternes. Dedans, des musiciens : une contrebasse, des violons, une guitare, une mandoline et un cornet, plus deux ou trois chanteuses et plusieurs chanteurs. Ils chantent des airs d'Opéras et avec quelles voix! On va un peu plus loin et à nouveau arrive une barque de chanteurs, puis encore une autre, et l'air est rempli, jusqu'à minuit, du son des violons et des voix de ténors, avec toutes sortes de mélodies émouvantes.

Merejkovski[4], que j'ai rencontrés ici, est en extase. Pour nous pauvres Russes opprimés, il est facile de perdre la tète dans cet univers de beauté, de richesse, et de liberté. On aimerait rester ici pour toujours, et quand on écoute l'orgue résonner dans les églises on voudrait devenir catholique.

Les tombeaux de Canova et Titien sont magnifiques. Ici on enterre les grands artistes comme on fait ailleurs pour les rois, dans les églises. Ici, on ne méprise pas l'Art comme on fait chez nous, les églises donnent refuge aux tableaux et aux statues même s'il s'y montre du nu.

Dans le Palais des Doges il ya un tableau où sont peints plus de dix mille figures humaines.

Aujourd'hui, c'est dimanche. Il y aura un orchestre de musiciens Place Saint-Marc ....

Si jamais tu viens à Venise, tu auras fait la meilleure chose de votre vie. Tu devrais voir ce qu'est le verre ici! Tes bouteilles[5] sont tellement laides comparées à ce qui se fait ici et cela me rend malade d'y penser..."

28 mars 1891

Mais quelques jours plus tard, dans le périple d'un voyage épuisant, le jugement d'Anton n'était plus le même "Je suis épuisé par la course dans les musées et les églises de Rome. Après avoir vu la Vénus de Médicis, je peux seulement dire que si elle était habillée dans des vêtements modernes, elle serait hideuse, en particulier autour de la taille...Le ciel est couvert, et l'Italie sans soleil, c'est comme un visage dans un masque...Il fait froid et j'ai le spleen. "

En 1892 Tchekhov retourna à Moscou et à son métier de médecin qu'il mettait au dessus de tout. Dans une lettre à son grand ami le richissime éditeur Suvorin il le dit clairement "La médecine est ma femme légitime, la littérature n'est que ma maîtresse"...[6]


a.fabre.fl@gmail.com

 

Notes

[1] Letters of Anton Chekhov to his family and friends; Farrar Straus & Company; First Edition edition (1955)

[2] Toungouse : une peuplade d'origine Mandchoue que Tchekhov avait rencontré lors de son séjour en Siberie

[3] Il s'agit probablemet de la "Madona col Bambino e due angeli" du Palais des Doges peinte par le Titien en 1519

[4] 1866, mort à Paris le 9 décembre 1941, est un écrivain et critique littéraire russe.

[5] Ivan était enseignant dans une école attachée à une usine de verre]

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Date de dernière mise à jour : 29/07/2013

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