Theophile Gutier (1811-1872) et les Hachichins de l'Ile Saint Louis

A.J. Fabre       Juin 2015

Theophile Gutier (1811-1872) et les Hachichins de l'Ile Saint Louis

 

En 1836, dans un feuilleton de La Presse, le magazine à sensations de ce temps, Theophile Gautier a rapporté avec beaucoup d'esprit, ses premières expériences de "mangeur de haschich". Il y reviendra trente ans plus tard dans un curieux recueil intitulé Romans et contes :

"Un soir de décembre, obéissant à une convocation mystérieuse, rédigée en termes énigmatiques compris des affiliés, inintelligibles pour d’autres, j’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux bras, semble défendre contre les empiètements de la civilisation, car c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie depuis peu tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour la première fois."

Gautier donne ensuite un compte-rendu de son experience en analysant, avec toute la précision d'un clinicien, les differentes phases de l'ivresse cannabinique, passant de l'euphorie initiale à l'hallucination finale... hallucination qui ne va pas tarder à tourner au cauchemar.

Le narrateur, arrive à l'hôtel Pimodan, où il a été convoqué pour la séance mensuelle des haschischins. L'assistance le salue avec enthousiasme et il reçoit sa portion de drogue; puis on boit du café et on dîne. Après le diner, tout le monde passe au salon, et le rêve de haschisch commence : d'abord apparaît une créature qui a pour jambes une racine de mandragore, le nain roux, Daucus-Carota (comprenons..."poil de carotte") venu des Contes d'Hoffmann. D'une voix lugubre, ce monstre déclare : "C'est aujourd'hui qu'il faut mourir de rire". Le salon s'emplit alors de personnages grotesques venus tout droit de la Comédie italienne ou d'un conte Hoffmannien. Tout ce petit monde est agité d'une frénésie joyeuse :

"Assis comme un tailleur ou comme un pacha sur ses racines proprement tortillées, [le nain] attachait sur moi des yeux flamboyants; son bec claquait d'une façon sardonique, un tel air de triomphe railleur éclatait dans toute sa petite personne contrefaite, que je frissonnai malgré moi. Devinant ma frayeur, il redoublait de contorsions et le grimaces, et se rapprochait en sautillant comme un faucheux blessé ou comme un cul-de-jatte dans sa gamelle. Alors je sentis un souffle froid à mon oreille, et une voix dont l'accent m'était bien connu, quoique je ne pusse définir à qui elle appartenait, me dit : "Ce misérable Daucus-Carota, qui a vendu ses jambes pour boire, t'a escamoté la tête, et mis à la place, non pas une tête d'âne comme Puck à Bottom [personnages d'une comédie de Shakespeare, Songe d'une nuit d'été], mais une tête d'éléphant !".

Singulièrement intrigué, j'allai droit à la glace, et je vis que l'avertissement n'était pas faux. On m'aurait pris pour une idole indoue ou javanaise : mon front s'était haussé, mon nez, allongé en trompe, se recourbait sur ma poitrine, mes oreilles balayaient mes épaules, et, pour surcroît de désagrément, j'étais couleur d'indigo, comme Shiva, le dieu bleu. Exaspéré de fureur, je me mis à poursuivre Daucus-Carota, qui sautait et glapissait, et donnait tous les signes d'une terreur extrême; je parvins à l'attraper, et je le cognai si violemment sur le bord de la table, qu'il finit par me rendre ma tête, qu'il avait enveloppée dans son mouchoir. Content de cette victoire, j'allai reprendre ma place sur le canapé mais la même petite voix inconnue me dit : "Prends garde à toi, tu es entouré d'ennemis; les puissances invisibles cherchent à t'attirer et à te retenir. Tu es prisonnier ici : essaie de sortir, et tu verras". Un voile se déchira dans mon esprit, et il devint clair pour moi que les membres du club n'étaient autres que des cabalistes et des magiciens qui voulaient m'entraîner à ma perte. Je me levai avec beaucoup de peine et me dirigeai vers la porte du salon, que je n'atteignis qu'au bout d'un temps considérable, une puissance inconnue me forçant de reculer d'un pas sur trois. À mon calcul, je mis dix ans à faire ce trajet. Daucus-Carota me suivait en ricanant et marmottait d'un air de fausse commisération : "S'il marche de ce train-là, quand il arrivera, il sera vieux". J'étais cependant parvenu à gagner la pièce voisine dont les dimensions me parurent changées et méconnaissables. Elle s'allongeait, s'allongeait...indéfiniment. La lumière, qui scintillait à son extrémité, semblait aussi éloignée qu'une étoile fixe. Le découragement me prit, et j'allais m'arrêter, lorsque la petite voix me dit, en m'effleurant presque de ses lèvres : "Courage ! elle t'attend à onze heures". Faisant un appel désespéré aux forces de mon âme, je réussis, par une énorme projection de volonté, à soulever mes pieds qui s'agrafaient au sol et qu'il me fallait déraciner comme des troncs d'arbres. Le monstre aux jambes de mandragore m'escortait en parodiant mes efforts et en chantant sur un ton de traînante psalmodie : "Le marbre gagne ! le marbre gagne !". En effet, je sentais mes extrémités se pétrifier, et le marbre m'envelopper jusqu'aux hanches comme la daphné des Tuileries; j'étais statue jusqu'à mi-corps, ainsi que ces princes enchantés des Milles et une nuits. Mes talons durcis résonnaient formidablement sur le plancher : j'aurais pu jouer le Commandeur dans Don Juan. Cependant j'étais arrivé sur le palier de l'escalier que j'essayai de descendre; il était à demi éclairé prenait à travers mon rêve des proportions cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d'ombre me semblaient plonger dans le ciel et l'enfer, deux gouffres; en levant la tête, j'apercevais indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq; en la baissant, je pressentais des abîmes degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements de circonvolutions. "Cet escalier doit percer la terre de part en part, me dis-je en continuant ma marche machinale. Je parviendrai au bas le lendemain du jugement dernier". Les figures des tableaux me regardaient d'un air de pitié, quelques-unes s'agitaient avec des contorsions pénibles, comme des muets qui voudraient donner avis important dans une occasion suprême. On eût dit qu'elles voulaient m'avertir d'un piège à éviter, une force inerte et morne m'entraînait; les marches étaient molles et s'enfonçaient sous moi, ainsi que des échelles mystérieuses dans les épreuves de maçonnerie. Les pierres gluantes et flasques s'affaissaient comme des ventres de crapauds; de paliers, de nouveaux degrés, se présentaient sans cesse à mes pas résignés, ceux que j'avais franchis se replaçaient d'eux-mêmes devant moi. Ce manège dura mille ans, à mon compte.

Enfin j'arrivai au vestibule, où m'attendait une autre persécution non moins terrible. La chimère tenant une bougie dans ses pattes, que j'avais remarquée en entrant, me barrait le passage avec des intentions évidemment hostiles; ses yeux verdâtres pétillaient d'ironie, sa bouche sournoise riait méchamment; elle s'avançait vers moi presque à plat ventre, traînant dans la poussière son caparaçon de bronze, mais ce n'était pas par soumission; des frémissements féroces agitaient sa croupe de lionne, et Daucus-Carota l'excitait comme on fait d'un chien qu'on veut faire battre : "Mords-le ! mords-le ! de la viande de marbre pour une bouche d'airain, c'est un fier régal". Sans me laisser effrayer par cette horrible bête, je passai outre. Une bouffée d'air froid vint me frapper la figure, et le ciel nocturne nettoyé de nuages m'apparut tout à coup. Un semis d'étoiles poudrait d'or les veines de ce grand bloc de lapis-lazuli. J'étais dans la cour. Pour vous rendre l'effet que me produisit cette sombre architecture, il me faudrait la pointe dont Piranèse rayait le vernis noir de ses cuivres merveilleux : la cour avait pris les proportions du Champ-de-Mars, et s'était en quelques heures bordée d'édifices géants qui découpaient sur l'horizon une dentelure d'aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons, de pyramides, dignes de Rome et de Babylone. Ma surprise était extrême, je n'avais jamais soupçonné l'île Saint-Louis de contenir tant de magnificences monumentales, qui d'ailleurs eussent couvert vingt fois sa superficie réelle, et je ne songeais pas sans appréhension au pouvoir des magiciens qui avaient pu, dans une soirée, élever de semblables constructions."Tu es le jouet de vaines illusions; cette cour est très petite, murmura la voix; elle a vingt-sept pas de long sur vingt-cinq de large". "Oui, oui, grommela l'avorton bifurqué, des pas de bottes de sept lieues. Jamais tu n'arriveras à onze heures; voilà quinze cents ans que tu es parti. Une moitié de tes cheveux est déjà grise...Retourne là-haut, c'est le plus sage". Comme je n'obéissais pas, l'odieux monstre m'entortilla dans les réseaux de ses jambes, et, s'aidant de ses mains comme de crampons, me remorqua malgré ma résistance, me fit remonter l'escalier où j'avais éprouvé tant d'angoisses, et me réinstalla, à mon grand désespoir, dans le salon d'où je m'étais si péniblement échappé. Alors le vertige s'empara complètement de moi; je devins fou, délirant. Daucus-Carota faisait des cabrioles jusqu'au plafond en me disant : "Imbécile, je t'ai rendu ta tête, mais, auparavant, j'avais enlevé la cervelle avec une cuiller". J'éprouvai une affreuse tristesse, car, en portant la main à mon crâne, je le trouvai ouvert, et je perdis connaissance."

On admirera au passage que Gautier ait, bien avant Salvator Dali et ses célèbres "montres molles", ressenti la force du surréalisme avec un siècle d'avance...

 

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