Touristes médecins à Venise

André J. Fabre                                                Décembre 20144

MEDECINS TOURISTES A VENISE

 Le "Voyage en Italie" est devenu au XVIIIème siècle, en Angleterre puis pour toute l'Europe, un parcours obligé dans l'apprentissage des futures élites.

Après une longue éclipse due aux guerres napoléoniennes, les "touristes" revinrent en force en Italie, lorsque le mouvement romantique prit son essor, et tout particulièrement à Venise où, dès 1815, Lord Byron arrive comme  "excursionneur". En fait, Goethe l'avait de longtemps précédé, dès 1786...

Quelques années plus tard, en 1833, Stendhal arrive à son tour, à Venise : il en fait in long récit dans ses "Chroniques italiennes" et les "Mémoires d'un touriste".

A la fin du XIXème siècle, l'américain Mark Twain pouvait affirmer avec quelque justesse : "Les Français vont à Rome, les Anglais à Florence et les Allemands à Venise"

A notre époque, Venise est devenu ce que les brochures de voyages appellent "un must" mais il serait peut être approprié de parler ici de "piège à touristes" : au dire des officiels, vingt millions de visiteurs (50.000 les jours d'été...) viennent chaque année à Venise.

Comme l'a dit un Vénitien "pur sang" NantasSalvalaggio,  "Venise n’est pas une ville de rêve, c’est un rêve de ville" et ce rêve hypnotise les victimes qui ne pourront plus échapper. A la manière des prédateurs, la Sérénissime hypnotise ses proies avant de les happer et, parmi ces "gibiers de Venise", les "médecins écrivains" sont en tête de la meute.

Une espèce particulière, nous le verrons, des médecins venant "tourister" à Venise sont les "médecins escorteurs" d'illustrespersonnages. Et chacun de ces médecins porte un regard différent sur le spectacle offert par la Sérénissime... 

Charles Patin  (1633-1693)

Charles Patin était fils d'un des plus célèbres médecins du XVIIème siècle, Guy Patin, doyen de la faculté de médecine de Paris. Il reçut de ses parents une éducation raffinée : à trois ans il savait déjà lire et on lui apprit sans plus tarder le latin le grec, l'anglais, l'italien et l'espagnol. Son père se plaisait à raconter que son premier livre avait été "Les Vies parallèles" de Plutarque.

Sa carrière fut tout de suite brillante : dès 1658 il est chargé du cours d’anatomie à la Faculté de médecine de Paris puis, l'année suivante, du cours de pathologie médicale mais tout va basculer en 1666 lorsque Charles s'engagé dans une malencontreuse affaire d'œuvres "blasphématoires" : le Grand chancelier décida de déférer sans attendre le coupable devant le Tribunal du Chatelet : il n'en fallait pas plus pour aller aux galères et Charles jugea préférable de s'exiler.

Commence alors une longue pérégrination à travers l'Europe. C'était un exil, mais, un exil doré puisque Charles, numismate averti et grands bibliophile, put ainsi compléter ses précieuses collections. En 1672 il arrive à Venise puis à Padoue, havres de tolérance intellectuelle.

Charles y fut accueilli à bras ouverts d'autant mieux que la République de Venise trouvait ainsi l'occasion d'afficher son indépendance vis à vis du Roi Soleil. En septembre 1676, il reçut la chaire de médecine puis de chirurgie de l'Université de Padoue.

En 1680, Charles Patin est le héros de la célèbre Fête Dieu de Venise, combinant la solennité de la dévotion religieuse avec le faste d'une grande fête avec "tournoi par cavaliers galants", banquets, bals, procession religieuse et courses de chevaux. 

Jacob Spon (1647-1685), grand voyageur, médecin et martyr protestant

 Jacob Spon, médecin et littérateur français, est le pionnier méconnu des voyages en Grèce et en Orient.

Il était issu d'une famille d'huguenots allemands venus d'Ulm à Lyon où le père Charles Spon, était médecin.

 En 1662, Jacob Spon entre au Collège à Genève mais son père l’envoie bientôt poursuivre ses études à Strasbourg. C'est là qu'il va rencontrer le fils d'un grand ami de son père, Charles Patin dont nous venins de voir l'histoire, Jacob va séjourner plusieurs mois à Paris dans la famille Patin.

En 1675 Spon partit pour un long voyage en Orient en compagnie d'un autre médecin George Wheeler[1]

La premières étape était Venise et la description qu'en fait Spon est enthousiaste : "Venise a quelque chose de singulier dans sa situation que, quand on aurait couru toute la terre on ne pourrait pas dire d'avoir vu aucune ville qui lui ressemble. Celles de Hollande ont bien quelque chose d'approchant à cause de leurs canaux mais la différence est quelle sont en terre ferme et que celle-ci est dans la mer. Il est vrai que c'est une mer for basse que les Italiens appellent " Lagunes" et que nous pourrions peut être nommer " Marais". Néanmoins quoique les bâtiments n'aient de fondement que sur le sable et le limon, ils ne laissent pas d'avoir autant de solidité que ceux  de la tertre ferme. Le clocher de Saint Marc en est une preuve  très assurée et il est si haut  qu'on découvre dans un temps serein, les autres villes qui sont de la juridiction de Venise jusqu'a dix ou douze lieues d'étendue. L'église  de Saint Marc est fort massive et assez grande. Elle est bâtie à la grecque c'est-à-dire en croix raccourcie et en carré  avec un grand dôme au milieu et d'autres petits sur les cotés.. On ne voit point ailleurs tant de mosaïques anciennes et les parois et les voutes en sont toutes incrustées en dedans. … Il faudrait des volumes entiers pour donner un liste exacte de ce que il y a de rare à Venise…". S'en suit le récit  de la visite au Cabinet des médaillées, moment grandiose pour le numismate averti qu'était Spon et bien d'autres pages de bravoure, notamment sur  la galère des Doges, le Bucentaure, le récit de la grande Fêtes de l'Ascension et bien d'autres curiosités de Venise.

Le récit qu'a laissé Jacob Spon de son long voyage en Orient[2] est pour  notre époque d'une importance toute particulière : c'est le premier des "voyages culturels" en Orient, dont la  tradition s'était perdue depuis l'Antiquité. Ce sera longtemps l'ouvrage de référence pour tous les voyageurs d'Orient : ainsi, Chateaubriand, dans son célèbre "Itinéraire de Paris à Jérusalem", raconte que le livre de Jacob Spon l'accompagna durant tout son voyage.

 Fréderic Schiller (1759-1805) et le'"Prince de Venise"

  Fréderic Schiller est l'incarnation même du "Héro romantique" de l'Allemagne du XIXème siècle. Il était né à Marbach près de Stuttgart, d'un père médecin militaire et il n'y eut d'autre choix pour le jeune Schiller que l'Académie militaire de Stuttgart. Il en sortit pour devenir médecin de régiment. En fait, Schiller n'appréciait guère la vie aux armées et quitta très tôt la caserne pour aller à Iéna puis à Weimar où il fit la connaissance de Wolfgang von Goethe : il comprit alors que sa véritable vocation n'était pas la médecine mais le théâtre et la poésie.

Venise ne fut qu'un rêve dans sa courte vie : il ne put jamais y aller mais voulut placer la ville magique au centre de son œuvre la plus romantique : "Le prince de Venise[3]" appelé parfois "l'Esprit de Venise", mélange échevelé de nécromancie, de magie et de passion.

C'est l'histoire du Prince d'une petite principauté comme il y en avait tant en Allemagne à cette époque Il arrive à Venise au moment du Carnaval et un soir où il se promène place Saint-Marc, il est abordé par un mystérieux Arménien, qui lui adresse la parole en ces termes étranges : "Voulez-vous le bonheur, mon prince ?" avant de disparaître dans la foule. Toutes les recherches pour le retrouver restent vaines.

Quelques jours plus tard, le prince revenu place Saint Marc, entre au café Florian : il s'approche d'une table de joueurs de cartes lorsque tout à coup réapparaît le mystérieux Arménien qui, cette fois, est venu chercher querelle. Le prince l'invite courtoisement à passer son chemin mais l'inconnu réplique avec arrogance. Une querelle s'engage, ils en viennent aux mains et le prince jette son adversaire sur le sol. L'homme se relève en proférant des menaces de mort.

Tous conseillent alors au prince de quitter la ville mais il est déjà trop tard. Arrivent les émissaires de la redoutable Inquisition de Venise: le prince est arrêté puis est jeté, yeux bandés, dans une gondole qui gagne par un dédale de canaux un lieu mystérieux. Lorsque le bandeau se dénoue, le prince se trouve devant un tribunal d'Inquisiteurs masqués revêtus de robes noires. Un homme est poussé devant eux : les Inquisiteurs demandent au prince de confirmer s'il s'agit bien de celui qui l'avait insulté la veille. L'homme avoue : un bourreau masqué s'avance, fait mettre à genoux le coupable et, sous les yeux horrifiés du prince, lui tranche la tête...

Dans es jours qui vont suivre, arrive d'Allemagne une lettre informant le prince de ce qu'une révolte se prépare dans son royaume. Il lui faut quitter Venise en toute hâte, mais le sort en a décidé autrement : après bien des épisodes étranges, le Prince rencontre dans la barque qui lui fait traverser la lagune, une femme à la beauté ténébreuse dont il tombe aussitôt follement amoureux. La belle inconnue se perd dans la foule et commence alors une quête éperdue où toutes les recherches restent vaines. Le Prince ne retrouvera son aimée que sur le bateau du retour, entre Venise et Chioggia.

Tout, dans ce récit fiévreux évoque l'exaltation qui accompagna la vie de Fréderic Schiller. Il avait toujours rêvé de Venise mais sa chance fut de ne jamais avoir l'occasion de faire ce voyage : la réalité n'est jamais, nous le savons bien, à la hauteur du rêve...

 Louis Frank (1761-1825) un médecin de Bonaparte à Venise

  Louis Frank était né d'une famille qui avait partout des racines en Europe, de la Belgique, à l'Autriche. Il a commencé en 1780 ses études de médecine en Allemagne, à l'Université de Göttingen et va les poursuivre en Italie, à Pavie.

En 1796, après avoir obtenu son diplôme, Louis s'octroya un congé sabbatique pour visiter l'Italie. Il arrive à Milan en janvier 1797 et assiste, avec fascination, à l'entrée des troupes françaises. Dans les jours qui suivirent, il va chercher à rencontrer sa nouvelle idole, le général Bonaparte mais c'est en vain et il doit se résigner à rentrer à Paris.

De retour en France, Louis chez qui s'était installée la passion des voyages, ne songe plus qu'à réaliser ses rêves d'enfant, visiter l'Orient, Il part de nouveau à Venise mais, cette fois c'est pour s'embarquer pour l'Egypte.

En automne 1797, Louis débarque à Alexandrie d'où il repart, sans plus tarder, pour le Caire. Après quelques jours passés à explorer les dédales de ce rêve d'Orient, Louis prend une felouque pour remonter le Nil jusqu'à Assouan. Le destin en a décidé autrement : en Juillet 1798, Bonaparte envahit l'Egypte à la tête de l'armée française : comme tous les étrangers résident alors au Caire, Louis est arrêté et traîné en prison. Il n'en sortira qu'à l'annonce des premières victoires françaises. Louis prend aussitôt contact avec Vivant Denon, chef de la Mission scientifique française, et peut enfin rencontrer son héros de Milan, le général Bonaparte qui va lui donner le poste de médecin chef de l'hôpital militaire d'Alexandrie. Il y restera en fonction jusqu'au départ des troupes françaises en 1801.

Après l'Egypte, c'est la Tunisie : Louis, toujours entiché d'Orient, parvient à se faire nommer médecin du bey [4] Hammouda Pacha. La vie à Tunis n'était pas tous le jours facile car le Bey et son entourage faisaient preuve d'une arrogance brutale : un jour, au Bardo, un des gardes lui jette "Tu n'es qu'un chien de chrétien et, après tout, qu'est ce Bonaparte par rapport à notre sublime Bey...?" Louis allait devoir supporter de telles épreuves pendant encore cinq années avant de pouvoir retourner en France, mais il n'a rien perdu de son amour pour l'Orient et en reprend vite le chemin : cette fois, il part pour l'Epire en 1805, non sans s'arrêter au passage à Venise. Il va rester plusieurs années à Janina comme médecin personnel du redoutable Ali Pacha[5].

C'est à Vienne, en Autriche qu'en 1825, Louis finira son existence aventureuse. Il était devenu médecin personnel d'un nouveau souverain, cette fois l'archiduchesse Marie-Louise, ex-impératrice de France

De tous ses voyages, il garda longtemps le souvenir de Venise où il avait séjourné lors de son voyage vers l'Epire; à la saison du Carnaval : "Les masques, les costumes, qui semblent défier l'éternité, les promenades en gondole la nuit à la lueur des lanternes et les musiciens donneurs de sérénades faisaient une atmosphère irréelle et envoûtante" écrit-il dans une de ses lettres..

 Pol-Anatole Matthieu (1832-1920) médecin généraliste à Paris et touriste à Venise

  Pol Matthieu exerçait la médecine à Paris mais, à l'âge de 60 ans, décida de visiter l'Europe et c'est le récit de ce voyage qu'il publia en 1901 sous le titre d'"A travers l'Italie, l'Autriche, la Suisse et l'Alsace"[6]

Voici son premier contact avec à Venise : "Le soleil emplit l'espace, inonde de flamboiements la na.ppe moirée des flots, éclaire d'un fourmillement magique les milliers de formes blanches et rosées des architectures accumulées par les siècle3. Leurs images vacillantes enguirlandent sans discontinuité les deux rives du Grand-Canal, transformé en une voie triomphale inimaginable. Ge qui domine dans ce concert de tonalités fondues par la patine du temps, dans l'ensemble de ces maisons fastueuses, dont aucune ne ressemble aux autres, c'est le style ogival. Sa fantaisie élégante, ajourée, dentelée, flamboyante, embellit et rehausse la pompeuse ordonnance', l'ornementation fleurie des édifices de la Renaissance, l'imposant échafaudage des portiques, colonnes et chapiteaux classiques. Ça et là, quelque façade mauresque ou byzantine, une porte en fer à cheval, un mur bigarré de couleurs disparates, un riche escalier tournant à galeries extérieures. Partout des perrons de marbre, où s'amarrent les gondoles de plaisance, des murs luisants d'incrustations de porphyre et de serpentins, des jardins suspendus, des fleurs épanouies dans le treillis des arabesques et les balustrades des balcons. Des perspectives nouvelles se déroulent avec les courbes du canal, découvrant entre deux grands ponts de fer, l'arcade triomphante du pont du Rialto."

Un commentaire vient à la lecture de ces lignes : l'Art, pour les élites de la "Belle époque", était-il autre chose qu'une foi apaisante ? Les musées étaient les chapelles de leur religion et la contemplation des chefs d'œuvre s'associait au cérémonial d'une messe...

 Adrien Proust (1834-1903) Un père et un fils fascinés par Venise

 Trop oublié de nos jours, le père du "petit Marcel", le Pr. Adrien Proust fut un grand nom de la médecine française : Précurseur des sciences de l'Hygiène, il a été l'un des premiers à proposer le concept de "maladies émergentes" pour l'arrivée des nouvelles affections épidémiques. Devenu l'expert reconnu des problèmes sanitaires causés par la circulation des marchandises et des personnes dans le monde, il représentait la France à toutes les rencontres de la Conférence Sanitaire Internationale.

En 1892, à la réunion de Venise consacrée à une épidémie de choléra en Mer Rouge, Adrien eut un rôle mémorable en obtenant l'accord de l'Angleterre sur le principe d'un contrôle sanitaire de tous les navires venus de l’océan Indien et de la mer Rouge en transit par le canal de Suez. De telles mesures allongeaient considérablement la durée de navigation sur le canal de Suez et finirent par causer une hostilité croissante chez les passagers des navires. Une nouvelle conférence internationale se tint à Venise du 22 octobre au 3 novembre 1903; où vingt-trois pays y étaient représentés. Dans la délégation française, se tenaient, aux cotés d'Adrien Proust, deux grands Pastoriens : Albert Calmette et Émile Roux. Adrien lutta énergiquement pour défendre ses idées, intervenant à chaque séance de la commission des voies et moyens. La question des lazarets et particulièrement du Lazaret d'El Tor, nouvellement créé en Egypte fut souvent débattue. Le rapport final de la réunion fut confiée au Pr. Proust qui le présenta en séance plénière le 13 novembre 1903 mais ce sera son dernier triomphe : à peine revenu à Paris, il succombe soudainement, le 24 novembre à une attaque cérébrale.

Adrien Proust avait appris, au fil des Congrès, à bien connaître Venise et à l'aimer : une vieille photographie prise quelques jours avant sa mort, le montre sur la place Saint Marc, enveloppé d'une cape noire, barbe au vent au milieu d'un essaim de pigeons

Son fils Marcel qui, pourtant, était bien loin de partager tous les goûts de son père, eut la même passion pour la Sérénissime : comme l'a écrit Paul Morand, qui connaissait bien la famille, "Toute sa vie, Marcel s'était promis Venise"[7]. En avril 1890, Marcel fit enfin le voyage, et arriva à l'hôtel Europa[8]accompagné d'une véritable "suite" : sa mère mais aussi son "grand ami" Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger, peintre anglais qui a laissé ce témoignage " Il me souvient... d’avoir pendant une heure d’orage et d’obscurité, pris refuge avec Marcel à l’intérieur de la basilique, et d’y avoir lu avec lui dans les "Stones of Venice", des passages d’une beauté appropriée à l’endroit. Il fut étrangement ému et comme soulevé d’extase. "Malgré les charmes de la Sérénissime, les relations de Marcel avec sa mère adorée furent pas sans quelques heurts dont le motif est resté secret. Jeanne Weil finit par décider de rentrer seule à Paris. Elle avait déjà pris place dans la gondole de l'hôtel Bauer lorsqu'arriva Marcel, hors d'haleine d'avoir couru : il ne pouvait se résigner à quitter sa mère sur un souvenir de chagrin. Marcel revint à Venise une seconde fois en 1900, et cette fois, semble-t-il, seul

Tout au long de la Recherche du temps perdu, Marcel Proust a célébré Venise comme "haut lieu de la religion de la Beauté". Ainsi,  le cinquième livre de la "Recherche du temps perdu", intitulé "La Prisonnière" s'achève sur un rêve : " contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture, jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière" [9]

Dans un livre suivant de "La recherche", "Albertine disparue", Marcel ajoute : Et puisque à Venise ce sont des œuvres d’art, les choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les impressions familières de la vie, c’est esquiver le caractère de cette ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement esthétique dans sa partie la plus célèbre qu’en représenter seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas[10]) les aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s’efface, et pour rendre Venise plus intime et plus vraie, de lui donner de la ressemblance avec Aubervilliers. "[11]

Céleste Albaret, la dernière gouvernante de Marcel, a confirmé dans ses Mémoires[12] l’attachement de " Monsieur " à Venise : " Il gardait un souvenir ébloui de ce voyage. C’était en 1900 ou 1901, durant les deux ou trois années pendant lesquelles, me disait-il, il avait fait trois des découvertes qui avaient le plus marqué son esprit : l’écrivain anglais Ruskin[13], les cathédrales, surtout celle d’Amiens avec son ange, et Venise et sa peinture. Il en avait une vraie reconnaissance à Madrazo[14], car c’était sur son insistance qu’il avait eu la révélation de Venise et son explication. Il en avait encore des élans. C’est à ce propos qu’il me disait très souvent : Vous verrez Céleste. Quand j’aurai mis le mot " fin " à mon livre, je vous emmènerai à Venise"

Reste une énigme : pourquoi Robert, le frère adoré si proche et si différent, n'a-t-il jamais accompagné Marcel à Venise ? Et pourquoi donc est-il seul de la famille à n'être  jamais mentionné dans les livres de Marcel ?

 Anton Tchekhov (1850 1904) un Russe découvre Venise

  Apres sa terrible expérience au camp des déportés de Sakhaline, en Sibérie, Tchekhov ressentit le besoin d'effacer ces souvenirs par une longue promenade touristique en Europe.

Il entreprit en 1891 ce voyage en compagnie de son éditeur, le richissime Suvorin. Un long périple les conduisit de Moscou à Paris, puis à Vienne, Nice, Rome, Naples, Florence et Venise.

Venise fut pour Tchekhov une véritable révélation : il va faire part de son enthousiasme dans de nombreuses lettres qu'il adresse à sa famille restée en Russie[15]. Ainsi, à peine arrivé à l'hôtel Bauer, il écrit le 25 Mars, 1891, dans une lettre adressée à sa sœur :

Venise aux charmants yeux bleus vous envoie ses salutations. "Oh, Signori e Signorine", quelle ville exquise est Venise ! Imaginez une ville faite de maisons et d'églises comme vous n'en avez jamais vu, une architecture enivrante, tout aussi gracieuse et légère que la gondole qui virevolte comme un oiseau. De telles constructions ne peuvent être l'œuvre que de gens au goût artistique et musical immense et dotés d'un tempérament de lion. Imaginez, dans les rues et les ruelles, au lieu de la chaussée, l'eau, imaginez qu'il n'y a pas un seul cheval dans la ville et qu'au lieu de cochers, vous trouvez ici les gondoliers sur leurs embarcation magnifiques, légère, délicate, avançant un long bec d'oiseau qui semblent à peine toucher le l'eau, tremblant à la moindre vague. Et tout cela, de la terre au ciel baigné dans le soleil.Il ya des rues aussi larges que notre perspective Nevski, et d'autres dans lesquelles vous pourriez barrer la route en étendant les bras. Le centre de la ville est la Place Saint-Marc avec la fabuleuse basilique du même nom. La basilique est magnifique, à l'extérieur. A côté se trouve le Palais des Doges, où Othello fit, dit-on, sa confession devant les sénateurs. En bref, il n'y a pas un endroit qui n'évoque de souvenirs et remue le cœur. Ainsi, la petite maison où vivait Desdémone fait une impression qu'il est difficile d'oublier. Le meilleur moment est le soir. D'abord, les étoiles, d'autre part, les longs canaux où se reflètent les lumières et les étoiles, en troisième lieu, les gondoles, et les gondoles, et les gondoles Quand il fait noir, elles semblent animées de vie

Quatrièmement, l'envie de pleurer quand de tous côtés on entend une musique et des chants superbes. Une gondole glisse devant nous, éclairée de lanternes multicolores. On entrevoit dans l'obscurité des musiciens qui jouent de la contrebasse, de la guitare, de la mandoline, du violon.... Puis passe une autre gondole avec des hommes et des femmes qui chantent, et comment! C'est tout à fait comme à l'Opéra.

Cinquièmement, il fait chaud. En bref, celui qui ne va pas à Venise est un imbécile. Vivre n'est pas cher ici. Repas et logis coûtent ici dix-huit francs par semaine ce qui fait six roubles ou vingt-cinq roubles par mois. Un gondolier demande un franc à l'heure, c'est-à trente kopecks. Les musées et les Académies sont gratuits. La Crimée est dix fois plus chère, et comparer la Crimée à côté de Venise c'est comparer une seiche à une baleine...Et la verrerie, et les miroirs ! Pourquoi ne suis-je pas millionnaire!... L'année prochaine, notre chalet d'été sera à Venise. L'air est plein de la vibration des cloches qui sonnent dans les églises : mes chers Toungouses[16], convertissons nous vite à la religion catholique. Si seulement vous saviez combien est belle la musique des orgues, toutes les statues dans les églises et ces femmes italiennes à genoux tenant en main leur livre de prières! Portez vous bien et ne m'oubliez pas, le grand pêcheur... "Addio !"

Et, au lendemain de son arrivée, le 26 Mars 1891, Tchekhov  écrit dans une nouvelle lettre à sa sœur:

"Il fait une pluie battante et Venezia a cessé d'être bella. L'eau est partout, dans une grisaille morne, et on souhaiterait être ailleurs au soleil...J'ai vu la Madonna de Titien[17]. C'est très beau. Mais il est dommage que les tableaux les plus beaux soient montrés ici aux cotés d'œuvres sans intérêt...On s'explique mal en quoi est il nécessaire de tout garder. La maison où vivait Desdémone est à louer."

Le 24 mars, 1891, dans une lettre adressée à son frère Ivan : Me voici maintenant à Venise. Je suis arrivé de Vienne ici il ya deux semaines. Une chose que je puis dire: je n'ai jamais vu de ma vie une ville de plus merveilleuse que Venise. Tout ici est parfaitement enchanteur, la brillance, la joie, la vie. Au lieu de rues et les routes il ya des canaux, au lieu de fiacres, des gondoles. L'architecture est incroyable, et il n'ya pas un seul endroit qui n'ait un intérêt historique ou artistique. Vous vous laissez flottez sur une gondole et vous voyez le palais des Doges, le palais de Desdémone, les maisons des peintres les plus célèbres, des églises sans nombre. Et dans les églises, il ya des sculptures et des peintures dont je n'aurais pu rêver. C'est un enchantement. Toute la journée, du matin au soir, je reste dans une gondole à glisser le long des canaux, ou je flâne sur la fameuse Place Saint-Marc. Le sol de la place est comme un parquet. C'est impossible à décrire : voir le Palais des Doges, et les autres édifices de Venise, c'est comme entendre le chant d'un chœur. Je me sens révélé à moi-même par cette étonnante beauté.

Et les nuits de Venise ! Mon Dieu! On pourrait presque mourir de cette expérience inouïe. On glisse sur l'eau dans une gondole... chaleur, calme, sous un ciel étoilé.... Il ya pas de voitures à Venise, et il ya donc un silence ici comme en pleine campagne la nuit. Des gondoles voltigent çà et là,... il en arrive une illuminée de lanternes. Dedans, des musiciens : une contrebasse, des violons, une guitare, une mandoline et un cornet, plus deux ou trois chanteuses et plusieurs chanteurs. Ils chantent des airs d'Opéras et avec quelles voix! On va un peu plus loin et à nouveau arrive une barque de chanteurs, puis encore une autre, et l'air est rempli, jusqu'à minuit, du son des violons et des voix de ténors, avec toutes sortes de mélodies émouvantes.

Merejkovski[18], que j'ai rencontrés ici, est en extase. Pour nous pauvres Russes opprimés, il est facile de perdre la tète dans cet univers de beauté, de richesse, et de liberté. On aimerait rester ici pour toujours, et quand on écoute l'orgue résonner dans les églises on voudrait devenir catholique.

Les tombeaux de Canova et Titien sont magnifiques. Ici on enterre les grands artistes comme on fait ailleurs pour les rois, dans les églises. Ici, on ne méprise pas l'Art comme on fait chez nous, les églises donnent refuge aux tableaux et aux statues même s'il s'y montre du nu.

Dans le Palais des Doges il ya un tableau où sont peints plus de dix mille figures humaines.

Aujourd'hui, c'est dimanche. Il y aura un orchestre de musiciens Place Saint-Marc....

Si jamais tu viens à Venise, tu auras fait la meilleure chose de votre vie. Tu devrais voir ce qu'est le verre ici! Tes bouteilles[19] sont vraiment laides comparées à ce qui se fait ici et cela me rend malade d'y penser..."

Mais quelques jours plus tard, au terme d'un voyage épuisant, le jugement d'Anton n'était plus tout à fait le même : "Je suis épuisé par la course dans les musées et les églises de Rome. Après avoir vu la Vénus de Médicis, je peux seulement dire que si elle était habillée dans des vêtements modernes, elle serait hideuse, en particulier autour de la taille...Le ciel est couvert, et l'Italie sans soleil, c'est comme un visage dans un masque...Il fait froid et j'ai le spleen. "

En 1892 Tchekhov retourna en Russie pour reprendre le métier de médecin qu'il mettait au dessus de tout. Dans une lettre à son grand ami Suvorin[20] il le dit clairement "La médecine est ma femme légitime, la littérature n'est que ma maîtresse[21]"... 

 Sigmund Freud (1856 1939) : "Notre cœur tend vers le Sud"

  Sigmund Freud était né dans une petite ville de Moravie, Příbor[22] et avait fait ses études de médecine à l'Université de Vienne où il obtint son diplôme en1881.

Il s’intéressa très tôt aux "maladies de l’âme" : il fut d’abord élève, à Vienne, d'un grand spécialiste de la psychiatrie, Theodor Hermann Meynert mais décida rapidement de se rendre au temple de la neurologie mondiale, alors à La Salpetrière, dans le service de Jean-Marie Charcot. Sitôt de retour dans son pays, en 1896, il entreprend l’élaboration de ses doctrines et du vocabulaire psychanalytique.

Toute sa vie, Freud eut le goût des voyages. Il le montre bien dans sa volumineuse correspondance, plus de 20000 lettres, cartes postales et télégrammes pour la plupart adressés à la famille : sa femme, Martha Bernays, son frère Alexandre, sa sœur Rose et leurs enfants.

Venise, était de longue date l'objet de ses rêves : en témoigne une lettre de Sigmund à sa femme datée de 1885 (il n'avait pas encore trente ans) où il parle d’une carte postale reçue d'un de ses collègues de La Salpetrière, invitant à faire le voyage de Venise : "J'aimerais, écrit il à Martha que nous puissions accepter l'invitation à vivre dans un des palais de Venise".

Par la suite, de très nombreux voyages en Italie [23] vont s'échelonner dans la vie de Freud avec au moins six, ou peut être même huit selon certains biographes, séjours à Venise.

Le premier séjour se situe du 25 au 30 août 1895 en compagnie de son frère cadet Alexandre : Freud avait laissé en Autriche sa femme qui était sur le point d'accoucher. Les deux frères logent sur le plus célèbre des quais de Venise, Riva degli Schiavoni à la Casa Kirsch, devenue aujourd'hui l'hôtel Métropole. Dans ses lettres à Martha, le ton est enthousiaste, ainsi, en date du dimanche 25 août 1895 : "Mon cher amour, Nous avions convenu ensemble que tu n'obtiendrais pas de moi des descriptions détaillées sur Venise : Les transes qui saisissent le visiteur l'en empêchent. Nous sommes en pleine forme, occupés toute la journée à marcher, nous promener en bateau, tout admirer, manger et boire. Chaque matin, nous allons au Lido passer une vingtaine de minutes à nous baigner dans la mer, avec sous les pieds, un sable délicieux.* Hier, le temps était frais et la mer un peu houleuse, mais aujourd'hui, il a commencé à faire très chaud. Hier, nous avons escaladé le Campanile de Saint-Marc, nous nous sommes promenés au Rialto dans toute la ville, ce qui nous a permis permet de voir les choses les plus extraordinaires, nous avons visité l'église des Frari et la Scuola San Rocco, savourant une surabondance de Tintoret, de Titien, et de Canova, nous nous sommes arrêtés quatre fois au Café Quadri sur la place Saint Marc, avons écrit des lettres, marchandé des achats, et nos deux journées ont été remplies comme six mois. Les moustiques ont bien manifesté leur existence. Inutile de dire, je suis déjà très impatient d'avoir de tes nouvelles"

Le même jour, Freud, fait part dans une autre missive, de l'émotion ressentie lors d'une longue promenade en gondole : "[je crois vivre] un conte de fée bizarre et totalement onirique"

Lundi 26 août, il écrit : "Ce matin au Lido pour un bain de mer puis visite de la ville: nous avons fait le tour de San Marco et admiré le panorama du Rialto". Viennent ensuite les visites aux églises les plus célèbres: Santa Maria Gloriosa dei Frari, avec le tombeau de Monteverdi et la statue de St Jean Baptiste, œuvre de Donatello à la chapelle des Florentins. Autre visite : Santa Maria Assunta, dite l'Eglise des Gesuiti, puis, la Scuola San Rocco pour voir "La fuite en Egypte", beau tableau du Tintoret et bien d'autres chefs d'œuvre". Les deux frères ont à peine le temps de faire halte au Café Quadri place Saint Marc pour faire nouvelle provision de cartes postales...

Mardi 27 : les deux frères vont en excursion à Murano pour voir le travail des souffleurs de verre. Sigmund y fait l'achat d'un miroir pour Anna.

Mercredi 28 : visite de Chioggia et de Sottomarina où les deux frères visitent l'église San Martino pour voir le petit temple, le "Tempietto" gothique

Jeudi 29 : Sigmund se plaint dans une lettre à sa femme de "la vague de chaleur écrasante qui empêche de sortir de l’hôtel"

Vendredi 30, Sigmund récapitule sa journée : "le matin, promenade au marche aux poissons du Rialto puis visite des églises de la Giudecca : le Rédempteur et les "Zitelle", l'église des jeunes filles à marier". Le soir promenade en gondole sur le grand canal où Venise montre ses pouvoirs envoûtants. "Nous sommes très heureux ici. Je t’écris de la chambre où, de la fenêtre, la vue sur la Riva degli Schiavoni est celle de la carte postale que je t’adresse avec en-tête de la Casa Kirsch. Je dors bien mais je me lève très tôt pour jouir de la vue sur la basilique San Giorgio Maggiore."

Vendredi 30 après midi "Je viens de trouver ta lettre qu’on m’avait glissé sous la porte...." "

En 1897, Sigmund reviendra  à Venise, mais cette fois, accompagné de son épouse, Martha : ils vont y séjourner une semaine entière, du 25 août au 2 septembre. Leur premier souci est de se rendre au musée de l'Académisa, puis ils vont ensuite retrouver la sœur de Sigmund, Adolphine[24] qui se trouvait alors à Venise. Même en tourisme à Venise, Freud reste la proie de ses phantasmes, il en fait part dans une lettre à son grand ami Fliess[25] : "En rêve, j'ai vu un crâne et je pensais que c'était celui d'un cochon : je n'exclus pas qu'il y ait association avec ce que tu me souhaitais il ya deux ans, trouver, comme Goethe, un crâne de mouton sur la plage du Lido"[26].

Le 2 septembre, les Freud quittent Venise pour aller en Toscane mais quelques jours plus tard, dans une lettre à Fliess datée du  6 septembre 1897, Sigmund va reprendre ses  impressions sur Venise: " Cher Wilhelm, comme tu sais, je suis venu en Italie chercher du "punch au Léthé". Ça et là j'en prends une bonne dose. On savoure ici une étonnante sorte de beauté. Mon énorme besoin de créer, en même temps que mon penchant vers le grotesque et le psycho-pervers reçoivent ici leur ration. J'ai beaucoup à te dire là dessus mais cela doit rester entre nous....Cordialement, Sigm"

Un an plus tard les Freud visitent la Dalmatie pour, au retour, s’arrêter quelque jours à Venise. Sigmund devra attendre quatre années avant de retrouver sa chère Serenissime : ce sera sur la route d’un voyage à Rome puis Naples et, au retour, il s' arrêtera à Venise, comme il aimait le faire, quelques jours, du 28 août au 15 septembre 1902. Un spectacle dramatique l’y attend : la vue des décombres du Campanile de Saint Marc qui s’est effondré quelques jours plus tôt, le 14 juillet 1902, dans un fracas d’apocalypse. Mais la basilique toute proche est indemne et n’a rien perdu de son charme : " plus belle que jamais telle une jeune veuve après la mort de son mari" écrit Freud avant de retrouver avec délices la plage du Lido au sable si doux sous les pieds.

En Mars 1913, c'est le dernier voyage de Sigmund à Venise. Il y va cette fois avec Anna[27], son sixième et dernier enfant, à qui il est heureux de montre la ville de ses rêves. Ce sera une visite d'adieu. Le 4 juin 1938 Freud quitte l’Autriche pour trouver refuge en Angleterre : il y mourra un an plus tard sans avoir revu Venise.

A la lecture de la volumineuse correspondance laissée par Freud, peut-on se hasarder à une "analyse" de ce cas typique, pour reprendre le vocabulaire Freudien, de "passion dynamique", la passion de Sigmund Freud pour Venise ? Le thème le plus souvent abordé est celui de l'étrangeté de la ville Sérénissime, ville à la fois terrestre et aquatique qui amène chez le visiteur égaré dans l'écheveau inextricable des ruelles et des canaux, une sorte de désarroi. Autre thème omniprésent dans les lettres de Freud en voyage à Venise, celui de l'eau : Venise, ville bâtie sur des pilotis au cœur d'une enclave aquatique mais aussi, ville ouverte à l'océan qui, par la pulsation des marées apporte à Venise, une mouvance sans fin. Revient alors en leitmotiv l'image d'un abîme invisible où se cachent les fondations de la ville. Lors du curage d'un canal, Freud avait vu apparaître les objets les plus insolites : dagues rouillées, vieilles chaussures, roues de voitures : le subconscient, disait-il d'une ville qui apparaît au grand jour. Une des lettres de Freud a inspiré bien des commentaires à ses biographes : "Venise enivre" écrit-il à Martha "comme un punch au Léthé". Le Léthé[28] le "Fleuve de l'oubli" des Anciens, séparait les Enfers du monde de la Vie et, pour Freud, la ville surgie de la lagune avait le pouvoir mystérieux de faire tout oublier à celui qui arrive à Venise.

 Axel Munthe (1857 1949) un médecin voyage à Venise en 1893 avec sa malade, la future reine de Suède 

  Axel Munthe, était un médecin suédois qui s'était  installé à Capri, après de longs séjours en France et en Angleterre. Il y vivait dans sa célèbre villa "San Michele" et en 1890 fit ainsi la connaissance de Victoria de Bade, future reine de Suède en visite à Capri : ses médecins avaient  conseillé une cure climatique au soleil pour lui faire oublier ses déboires conjugaux.

Victoria était une princesse hautement cosmopolite Elle était née en Allemagne au château de Karlsruhe, son père, le grand-duc Frédéric de Bade, était fils du grand-duc Léopold Ier de Bade et de la grande-duchesse Sophie de Suède. Sa mère était née princesse Louise de Prusse et, par sa grand-mère paternelle, Victoria était l'arrière-petite-fille de princesse Frédérique de Bade. Elle se maria avec le futur roi Gustave V de Suède mais ne devint reine qu'à la mort de son beau père Oscar II en 1907. Le mariage n e fut pas très heureux mais Victoria se consolait en venant à Capri chaque hiver : "Je fuis la neige comme les hirondelles... Si je ne pouvais pas passer l'hiver à Capri, j'en mourrais..." et un de ses proches note "Chaque automne, elle semblait renaître, en redécouvrant à Capri l'enthousiasme et la joie de vivre."[29]

Le  voyage à Venise de la future reine  fut un moment inoubliable de sa vie : elle ne venait pas en tant que princesse de Suède mais, comme elle le confiait à ses intimes, en tant que "simple touriste" de l'hôtel Danieli, même si le tapis rouge se déroulait à chaque instant sous ses pas....Axel, médecin de la cour, suivait la reine à une distance respectueuse, partout dans Venise : d'abord à la Basilique Saint Marc ou un guide fit admirer les jeux de lumière et d'ombre sur les mosaïques dorées, puis le Palais des Doges où Axel voyait "la plus grande œuvre d’imagination" de tous les temps. Ce fut ensuite une visite à l'appartement d'apparat du Doge, la Grande salle aux portes encadrées de marbre précieux et la Salle du Collège, œuvre du grand Palladio. Venait après une excursion au Musée navale de l'Arsenal où tout un étage glorifiait les exploits de la marine suédoise. A la fin de ce voyage épuisant, une promenade en gondole sur le Grand Canal attendait la future reine et sa suite mais une promenade royale à bord d'une embarcation tirée par six rameurs.

Le souvenir en resterait désormais ineffaçable pour Axel et sa reine mais, de la volumineuse correspondance échangée entre eux sur le souvenir de leur visite à Venise, rien ne subsiste, si ce n'est une lettre datée du 15 mai 1893[30], [31] : "Oui, vous avez raison, nous avons passé ensemble des jours heureux dans la beauté de Venise loin de la dure réalité de la vie pour trouver oubli et miséricorde! Oh nous avons tous deux tant de choses à oublier, je le sais encore plus que vous, car je dois oublier, non pas qui vous êtes, pour moi, vous serez toujours mon amour et rien d'autre, mais oublier que vos pensées puissent aller à un autre Je ne peux croire que Dieu puisse penser du mal de nous, pauvres humains qui osons vouloir quelques heures de silence et de paix" et il ajoute "Ce fut comme la trêve d'un Dimanche pour ceux qui sont brisés par la vie, ces jours merveilleux à Venise après une semaine de travail er de combats incessants "[32].

Venise c'est connu, est la patrie des amants, la tradition du voyage de noces à Venise remonte très loin dans le passé, dès le début du XIXème siècle dans la haute société anglaise, et, à Venise, l'idylle n'est jamais loin...

Entre Axel Munthe et la future reine, ce fut une idylle romantique, mais fort discrète. Tous les observateurs l'ont cofirmé : le couple a toujours fait preuve d'une grande dignité. Lorsqu'ils paraissaient en public, Axel et la reine ne se tenaient jamais côte à côte et ne s'adressaient la parole qu'en anglais. Rien n'a filtré de l'escapade à Venise si ce n'est les quelques mots laissés par Axel dans une des rares lettres qui n'ont pas été détruites : "Vous êtes la femme de mon cœur". Lorsqu'Axel offrit à la reine son " Livre de San Michele" il écrivit simplement ces quelques mots sur la page de garde : "À la reine, protectrice des animaux persécutés et l'amie des chiens "

 Arthur Schnitzler (1862-1931) le médecin qui trouva à Venise la séduction et la mort

 Arthur Schnitzler était né à Leopoldstadt, un des quartiers de Vienne où son père, otorhinolaryngologiste réputé et grand spécialiste de la voix, recevait la visite des grands artistes de la capitale.

Ainsi, tout enfant, Schnitzler connaissait bien le milieu du théâtre, acteurs (et actrices...) et tout l'y fascinait. A l'âge de treize ans, malgré la réprobation du père qui voulait faire de son fils un médecin, Schnitzler passait des journées entières à écrire des pièces de théâtre...

Fils obéissant, il s'inscrit à la Faculté de médecine et obtint, en 1885, son doctorat. Il exerce tout d'abord comme médecin à l'hôpital général de Vienne, mais dès la mort du père, il décide d'entrer dans la carrière dont il rêvait depuis l'enfance : la littérature.

A peine âgé de vingt trois ans Schnitzler va connaître un grand  succès comme auteur de pièces de théâtre mais aussi de nouvelles et de romans. Il savait donner à ses œuvres un style très personnel, mêlant, dans une atmosphère onirique, angoisse et sensualité. Malgré ou peut être à cause de ses succès, son œuvre suscita beaucoup d'hostilité dans la bonne société Viennoise choquée de l'étalage de sentiments quelque peu scabreux.

Point n'est besoin de recourir à la psychanalyse pour comprendre la sympathie qui unissait Schnitzler à Sigmund Freud. Le jour de son anniversaire de soixante ans, Schnitzler avait envoyé à Freud un message portant ces mors: "Je pense que je vous avais évité jusqu'ici par une sorte de crainte de rencontrer mon double. "

Arthur Schnitzler avait toujours eu la passion de Venise. C'est peut être la raison pour laquelle il s'intéressa tant à la vie de Casanova. Peut être aussi voyait il dans le Don Juan de Venise le reflet de son propre personnage ? Il lui consacra un livre qui, à peine publié, eut de nombreux lecteurs, "Le retour de Casanova"[33] : le Vénitien parvenu à la fin de son parcours, veut revoir sa ville où il avait, vingt ans plus tôt, été mis en prison pour crimes d'athéisme et de libertinage. Mais le temps a passé, le séducteur est devenu un vieil homme, il n'est plus l'"amant des mille et trois femmes" mais un écrivain famélique au linge élimé. Il rencontre une jeune et brillante étudiante, Marcolina, qui incarne ce dont il a toujours rêvé, la femme idéale. Voulant à nouveau séduire, Casanova retrouve pour un temps, sa verdeur et sa verve mais il ne parviendra à ses fins qu'au prix d'un double crime. Dans ce conte, Arthur Schnitzler entendait ainsi étayer ses idées sur les déchirements de l'âme par la force des pulsions érotiques, plaçant en arrière-plan, Venise, ville de la séduction masquée.

La Sérénissime fit la gloire et le malheur de ce disciple du Vénitien : Schnitzler avait une fille unique, Lili, qu'il adorait et qui l'adorait. Lili ne voulait jamais se résoudre au mariage mais finit par épouser un bel officier italien, fasciste vétéran de la marche sur Rome, Arnoldo Cappellini. Malheureusement, le mariage fut un échec et Lili qui traînait depuis longtemps des pulsions suicidaires, se tira une balle de revolver dans la poitrine lors d'un séjour à Venise, la ville si chère à son père. Brisé par le chagrin, Arthur Schnitzler revint chaque année de ce qui lui restait à vivre, se recueillir sur la tombe de sa fille au vieux cimetière juif du Lido de Venise.

Ainsi que l'aurait dit son ami Sigmund Freud, fidèle à ses enseignements psychanalytiques : "la boucle était bouclée"...

 Léon Daudet (1867-1942) : un médecin amoureux déçu de Venise

  Après de bonnes études au Lycée Charlemagne, puis à Louis le Grand où il fut lauréat du concours général, Léon Daudet voulut se démarquer d'un père trop célèbre écrivain et choisit de devenir médecin[34]. On ne se débarrasse pas si aisément de l'hérédité et le "fils Daudet" connut, sinon en médecine, du moins en littérature, une carrière brillante ternie d'incessants démêlés politiques.

Son premier voyage à Venise mérite d'être relaté : la famille Daudet était très unie et ce fut donc, tous ensemble, Léon, son père et sa mère, qui était écrivain elle aussi, Julia Allard, qu'ils partirent à Venise en 1896. En réalité, le but du voyage était d'arracher Alphonse aux tourments du "tabès", la paraplégie syphilitique à qui les Anciens avaient donné à juste titre le nom de "marasme"... Le séjour à Venise avait commencé sous d'heureux auspices : les Daudet logeaient à l'hôtel Danieli, et Alphonse montrait tous les jours son enthousiasme de voir enfin la ville de ses rêves. Il avait loué une gondole et restait pendant des heures à parcourir les canaux de Venise, contemplant avec fièvre palais et monuments. Hélas ! le rêve allait tourner au cauchemar : après une dégustation de fruits de mer au Lido de Venise, les Daudet furent terrassés par la typhoïde. Alphonse ne pouvait plus se lever du lit : Il fallut rentrer précipitamment à Paris, non sans emmener l’homme d’étage du Danieli qui deviendra le fidèle serviteur des Daudet à Paris. A peine rentré, Léon tombe à son tour gravement malade et va devoir rester alité plusieurs semaines. Alphonse, malgré son état précaire, veille sur lui durant des journées et des nuits entières. Il cesse d'écrire, ce dont il n'est vraiment pas coutumier, pour rester à son chevet. Par la suite, Léon se souviendra avec délice de ces heures d'épreuve où l'affection du père lui a permis de surmonter sa maladie.

Le souvenir du voyage qui manqua de peu d'être fatal aux Daudet est cependant évoqué avec humour par Léon dans ses "Souvenirs littéraires"[35]: "une douzaine d’huîtres empoisonnées m’y infligea la typhoïde, cependant qu’une autre douzaine rendait très malade Alphonse Daudet." Léon, loin de garder rancuneenvers Venise, en fait une très poétique évocation, mêlée de quelques sarcasmes. "Ne vous figurez pas que mon fanatisme vénitien en ait été diminué le moins du monde. Au contraire, comme Barrés l’a très justement noté, la fièvre commençante est un bon état de sensibilité émotive pour ces promenades en gondole, où la pierre, l’eau, le passé composent une hallucination paradisiaque. Demandez plutôt à Musset. La vraie lecture à faire au coucher du soleil sur le grand canal, alors que l’onde est telle qu’une huile lourde aux glacis d’or, et qu’il pleut partout une cendre violette, la vraie lecture c’est celle des Amants de Venise de Maurras. Maître poème, où le grand politique a déversé toute sa force lyrique et analytique. Quand je l’ouvre, j’entends, prolongé par l’élément liquide, le cri nostalgique des rameurs, j’ai dans le nez cette odeur mêlée d’aromates, de coquillages, de croupissure qui est l’atmosphère de la lagune, je vois, par transparence, des marches de marbre sous le clapotis d’une eau vénérable. En revanche, jamais je n’ai pensé là une minute à Chateaubriand ni à Byron. Cependant j’ai su par cœur des pages entières des Mémoires d'Outre-tombe, j’ai un goût très vif pour le mystère de Manfred et la puissance métaphorique de l’illustre boiteux de Missolonghi. Ni l’un ni l’autre ne m’évoquent Venise, ni ne me sont évoqués par Venise. Expliquez cela. Bien plus fort : il n’y a rien qui me paraisse plus loin de Venise que Ruskin et ses Pierres de Venise. Ce cher insupportable Ruskin sollicite le marbre, comme d’autres sollicitent les textes. Il se donne un mal infini pour découvrir des analogies inexistantes. Son esthétique est, chose horrible, celle d’un pasteur émancipé. Quand je pense à lui, j’évoque le dimanche de la campagne anglaise, un monsieur en lévite sombre qui joue de l’accordéon sur une prairie trop verte, pour faire danser les petits enfants. Je n’ai jamais été de ces petits enfants qu’a fait danser le bonhomme Ruskin[36]. Voyez comme, de ses ouvrages, de ses disciples, de son école, tout charme, toute magie, ont disparu. Quel suintement grisâtre, quelle symbolique de pacotille! Ils étaient consciencieux et appliqués, je le veux bien, mais c’est l’étonnant Whistler qui l’a dit : " L’application en art est une nécessité, non une vertu ". Et, toujours pour citer Whistler, jamais chez eux le travail n’a su effacer les traces du travail. La vérité, je crois, est que l’œuvre d’art commence par une émotion spontanée, non par une interprétation, et que les sublimes énigmatiques ne mettent point l’énigme en avant. Celle-ci sort d’une lente contemplation de leurs œuvres. "

On ne manquera pas de relever le jugement de Léon Daudet sur Ruskin, l'auteur d'un livre célèbre sur Venise: il était loin de partager les idées de son ami Marcel Proust sur ce sujet ! Et pourtant c'est bien lui, dont les convictions politiques étaient bien connues, qui s’était battu contre ses collègues du Prix Goncourt pour faire couronner "Du côté de chez Swann" [37]. Il faut ici voir en filigrane les liens d'amitié qui unissaient Marcel et Lucien, le plus jeune frère de Leon.

Touriste d'exception, Léon Daudet eut le privilège de loger au palais Vendramin Calergi[38], dans la chambre même où Richard Wagner avait terminé sa vie  dans la nuit du 13 février 1883. Les souvenirs du grand homme ne vinrent cependant jamais troubler son sommeil : "Je dois avouer, confie-t-il dans ses Mémoires, "que ni Brangoine, ni Kurwenaal ne vinrent jamais dans la nuit me tirer les pieds."

 Louis Ferdinand Destouches dit Céline (1874-1961) : celui qui n'aimait pas Venise

 Le Dr Louis Ferdinand Destouches, alias Céline a marqué son époque en profondeur. Beaucoup de ses contemporains écrivaient pour ne rien dire, ou si peu de choses, mais, lui, "il en avait tant sur le cœur" qu'il lui fallut, pour canaliser sa véhémence, créer son propre langage hérissé de saillies et d'aspérités.

Une chose est certaine : la médecine n'a jamais quitté Céline. En témoigne sa première œuvre : une thèse consacrée à Ignace Semmelweiss[39], celui qui clamait partout sa vérité de médecin et en mourut, enfermé dans un asile...

Venise, le Dr Destouches connaissait bien : il y était venu en 1933 avec une de ses conquêtes, la danseuse Elizabeth Craig  A vrai dire nous ne savons que peu de choses sur les séjours du Dr. Destouches à Venise. On ne trouvera son œuvre qu'une seule allusion précise à la Sérénissime et, encore, est ce par la bouche d'un autre Ferdinand, Bardamu, le héros du "Voyage au bout de la nuit"[40] : " Non, j'aime autant vous l'avouer, je ne me sens plus de force à me tracasser davantage, ce que je cherche pour achever mon existence, c'est un petit coin de recherches bien tranquilles, qui ne me vaillent plus ni ennemis, ni élèves, mais cette médiocre notoriété sans jalousie dont je me contente et dont j'ai grand besoin. Entre autres fadaises, j'ai songé à l'étude de l'influence comparative du chauffage central sur les hémorroïdes dans les pays du Nord et du Midi. Qu'en pensez-vous ? De l'hygiène ? Du régime ? C'est à la mode ces histoires-là ! N'est-ce pas ? Une telle étude convenablement conduite et traînée en longueur me conciliera l'Académie j'en suis persuadé, qui compte un nombre majoritaire de vieillards que ces problèmes de chauffage et d'hémorroïdes ne peuvent laisser indifférents. Regardez ce qu'ils ont fait pour le cancer qui les touche de près !... Qu'elle m'honore par la suite l'Académie, d'un de ses prix d'hygiène ? Que sais-je ? Dix mille francs ? Hein ? Voilà de quoi me payer un voyage à Venise... j'y fus savez-vous à Venise dans ma jeunesse, mon jeune ami... Mais oui ! On y dépérit aussi bien de faim qu'ailleurs... Mais on y respire une odeur de mort somptueuse qu'il n'est pas facile d'oublier par la suite...".

Tout Céline est dans ces quelques mots, reste au lecteur de décider : ceux qui aiment Venise sont légion mais que dire de ceux qui restent insensibles ?

Ainsi Chateaubriand qui, pressé de se rendre à Jérusalem, eut des mots bien sévères pour Venise où il dut faire halte quelques jours avant de pouvoir retrouver l'être aimée[41] : "Cette Byzance aquatique chamarrée de dorures et bosselée de dômes. (…) on ne peut faire un pas sans être obligé de s’embarquer et l’on est réduit à tourner dans d’étroits passages plus semblables à des corridors qu’à des rues.” Puis dans une autre lettre : " l’architecture de Venise presque toute de Palladio est trop capricieuse et tourmentée. Ce sont presque toujours deux ou trois mêmes palais bâtis les un sur les autres". Le Vicomte, il faut le préciser, était accompagné de sa femme, Céleste dont le jugement sur Venise était assez mitigé : “Aujourd’hui je suis accablée du départ de monsieur de Chateaubriand et frappée du sirocco, Ce vent vous coupe bras et jambes. Quand il souffle, un Italien ne peut vous dire autre chose que "Sirocco, Sirocco", et vous lui répondez, "Sirocco, Sirocco". Avec ce mot, pendant l’été à Venise, vous savez autant d’italien qu’il en faut pour une plus longue conversation[42].” Dans une lettre adressée à Joubert, l'ami des Chateaubriand, Céleste ajoute non sans humour : “On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin qu’on appelle la place Saint Marc et c’est là que les habitants vont se sécher le soir. Au reste, je me réserve de vous parler de l’Italie quand je serai à Villeneuve, parce que vous savez “verba volant”, c’est du latin, je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste du proverbe.

Sans aucun doute, le cas de Céline était tout différent, à Venise comme ailleurs, il apporte une joie sourde à réincarner le Méphistophélès de Goethe proclamant haut et fort "Je suis celui qui dit toujours non" [43]

 Alberto Burri (1915-2008) sculpteur médecin à Venise

 Alberto Burri est un representant celebre de l'Art contemporain, peintre, sculpteur  plasticien mais aussi médecin,  diplômé de l'Université de Pérouse. Associé au courant matiériste de l'art informel européen Burri a remporté en 1960  pour son œuvre insolite,  le Prix de la Critique à de la Biennale de Venise et en 1994, a figuré en bonne place dans l'Exposition  intitulée "Métamorphose italienne", au Musée Guggenheim du palais Venier dei Leoni du Canal de Venise. 

Nicole Bru (1931) Nicole Bru, médecin mélomane et mécène de Venise

  Nicole Bru est un personnage hors normes des temps modernes : mélomane, médecin, pharmacien et pilote d'hélicoptère. Elle connaît bien Venise, pour y être souvent allée en compagnie de son mari, héritier d'une des plus importants entreprises pharmaceutiques français.

Elle voulut, récemment, redonner vie à une demeure historique du centre de Venise, au quartier San Stin[44] près de la Basilique des Frari. C'est le palais Zane, construit entre 1695 et 1697 surles plans de l'architecte du Ca Rezzonico, Longhena, sur une commande d'un grand patricien de Venise, Domenico Zane, ancien ambassadeur en Espagne, sur par ses contemporains !“le très intelligent Périclès de Venise[45]...

Le Palazzetto était une construction annexe au palais, édifié au fond du jardin pour en faire une salle où se donnaient des concerts privés.Derrière une élégante façade rose sur le rio Sant'Agostin, c'est une suite de vastes pièces fastueusement décorées. La grande salle, où Mozart en personne, avait donné un concert lors du carnaval de 1771, possède un splendide plafond voûté où trône Hercule entre Gloire et Vertu, œuvre d'un grand peintre Vénitien, Sébastian Ricci[46]. L’escalier d’honneur est orné de fresques d'époque qui étaient, depuis des siècles, dissimulées sous un enduit de plâtre.

Selon les souhaits de Nicole Bru, le Palazzetto est voué, à présent, à la musique française de l'époque romantique. "Le Prix de Rome créé en 1803 par le Premier Consul a mené, déclare Nicole Bru, des générations de musiciens français visiter Venise. Il en reste des témoignages nombreux, des lettres signées de Hérold, Gounod, Massenet, Dubois, Pierné, Rabaud ou Charpentier qui tous séjournèrent à Venise et parfois s’en inspirèrent". En 2009, un colloque sur : "Musique et machines à rêve" a fait revivre l'"Histoire du Surnaturel dans l'opéra entre 1760 et 1920" et, en 2012 s'est tenue au Palazzetto une série de conférences sur le thème "Antiquité, mythologie et romantisme". En février 2013, seront programmées des œuvres françaises trop rarement jouées : sonate de La Tombelle, quatuor de Vierne, préludes de Heller, paraphrases de Jaëll, trio de Duvernoy, quintette de Strohl et, au printemps 2013, le Palazetto Zane-Bru servira de lieu d'échanges entre la France et l'Allemagne à travers l’œuvre d'un compositeur français trop méconnu : Théodore Gouvy (1819-1898). La création d'un nouveau site internet, les réseaux sociaux et la retransmission des concerts sur la chaîne musicale "Mezzo" ont à présent sensibilisé un large public et le Palazzetto Bru Zane, grâce au soutien d’artistes et de partenaires motivés, a fait connaître son nom dans le monde entier.

Comment ne pas souhaiter maintenant qu'un hommage soit rendu, dans une des magnifiques salles du palais, au grand compositeur Romantique français, Hector Berlioz ? Ce serait l'occasion d'entendre une de ses œuvres trop rarement jouées, "Les Nuits d'été"[47], suite mélodique écrite sur un recueil poétique de Théophile Gautier, " : la troisième de ses six mélodies, empreinte d'une langueur mélancolique dit : "Ma belle amie est morte, Je pleurerai toujours, Sous la tombe elle emporte, Mon âme et mes amours." Le titre en est " Sur les Lagunes"...

 

 

Ainsi, au fil des âges, d'innombrables mais fervents idolâtres  ont fait pèlerinage à  Venise "ce jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière" [48]

 



[1] George Wheeler (1650–1723) clergyman anglais,  laissa de son voyage  en compagnie de Spon un récit intéressant "'A Journey into Greece" (Ed. Londres,  1682

[2] Jacob Spon et George Wheeler, "Voyage d'Italie, Dalmatie,  Grèce et Levant fait aus années 1675 et 1676" (Ed. Rudgert Alberts, La Haye, 1721à ,

[3] Johann Christoph Friedrich von Schiller (1759-1805), "Der Geisterseher: Aus den Papieren des Grafen von O", feuilleton publié entre 1787 et 1789 dans le journal "Thalia". En France, le livre fut publié sous le titre "Le Nécromancien ou le Prince à Venise" (Traduction de Mme de Montolieu)(Ed. Blanchard, Paris, 1811)

[4] Hammouda Pacha (1759- 1814) descendant de la dynastie des Husseinites, fut bey de Tunis de 1782 à sa mort

[5] Ali Pacha de Janina (1750-1822), gouverneur de l'Épire pour le compte de l'Empire ottoman

[6] Dr. Pol-Anatole Matthieu (1832-1902 ?) "A travers l'Italie, l'Autriche, la Suisse et l'Alsace" (Ed. Fischbacher, Paris, 1901)

[7] Paul Morand, "Venises" (Ed. Gallimard, Paris, 1971).

[8] Les Proust descendirent à l'hôtel Europa et non pas comme le dit un biographe récent, au Danieli.

[9] Marcel Proust, : "La Prisonnière" (III 412-413) (Ed. NRF, Paris, 1923).

[10] Maxime Dethomas (1867-1929) fut un dessinateur connu de la Belle Epoque, à la fois peintre et décorateur

[11] Marcel Proust, "Albertine disparue" (p. 205)(Edition posthume, NRF, Paris, 1925).

[12] Céleste Albaret, "Monsieur Proust" (Ed. Robert Laffont, Paris, 1973)

[13] John Ruskin (1819-1900) éminent critique d'art britannique, critique d'art écrivain poète et peintre. Son livre, "Pierres de Venise" (Ed. Hermann, Paris, 1993),où il s'était donné pour but de lier l'art, la nature et l'homme, eut un retentissement considérable.

[14] Raimundo de Madrazo y Garreta (1841-1920) : peintre de l'école réaliste espagnole du XIXème siècle.

[15] "Letters of Anton Chekhov to his family and friends" (Ed. Farrar Straus, New York, 1955)

[16] Toungouse : peuplade d'origine Mandchoue que Tchekhov avait rencontré lors de son séjour de 1889 en Sibérie

[17] Il s'agit probablement de la "Madona col Bambino e due angeli" du Titien, exposée au Palais des Doges

[18] Dimitri Sergueïevitch Merejkovski (1866- 1941), était un critique littéraire connu dans la Russie de cette époque.

[19] Ivan Tchekhov, frère d'Anton, était enseignant dans une école attachée à une verrerie.]

[20] Aleksei Sergueïevitch Suvorin (1834-1912) était à la fois éditeur et journaliste. Il avait acquis une immense fortune et avait une grande influence dans les milieux littéraires de la Russie.

[21] Anton Tchekhov "Correspondance de Tchekhov" (voir plus haut)

[22] Příbor, petite ville de Moravie, alors possession austro-hongroise, à présent située en République Tchèque, devenue Freiberg in Mähren.

[23] "Notre cœur tend vers le Sud " ("Unser Herz zeigt nach dem Süden") (Correspondance de voyage de 1895 à 1923 de Sigmund Freud) (Traduction par Elisabeth Roudinesco et Jean-Claude Capèle)(Ed. Fayard, Paris, 2010).

[24] Adolphine Freud eut un destin tragique : elle mourut en 1942 au camp de concentration de Theresienstadt. Elle ne s'était jamais mariée.

[25] Wilhelm Fliess (1858-1928), otorhinolaryngologiste de Berlin, grand ami de Sigmund Freud.

[26] AVenise, Goethe avait ramassé un crâne de mouton sur la plage du Lido et découvert entre les mâchoires un os que personne avant lui n'avait remarqué...

[27] Anna Freud (1895-1982), sixième et dernière enfant de Sigmund et Martha Freud, devint une psychanalyse de renommée mondiale, héritière des enseignements de son père

[28] Le Léthe était, avec le Styx, l'Achéron, le Phlégéthon et le Cocyte un des cinq fleuves des Enfers.

[29] Bengt Jangfeldt "En osalig ande. Berättelsen om Axel Munthe" (Ed. Wallström & Widstrand, Stockholm, 2003)

[30] Id., déjà cité.

[31] Axel Munthe et la famille royale de Suède ont détruit la quasi totalité de la correspondance de Victoria

[32] Bengt Jangfeldt, déjà cité.

[33] Arthur Schnitzler, "Le retour de Casanova " (traduction de Maurice Rémon)(Ed. Gallimard, Paris, 1998).

[34] A sa grande amertume, il ne réussit jamais le concours de l'Internat des hôpitaux de Paris.

[35] Léon Daudet, "Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux" (Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1920).

[36] Voir la note 285

[37] "Du côté de Guermantes" était dédié parMarcel Proust, grand ami de son frère Lucien, à Léon Daudet.

[38] Le Palais Vendramin Calergi, situé au Sestiere Cannaregio, a depuis été transformé en cercle de jeu, le "Casino de Venise".

[39] Ignace Philippe Semmelweis, celui qui clamait partout la nécessité de se laver les mains avant d'accoucher ses partirientes, fit en mars 1847 un bref voyage à Venise dans l'espoir que la contemplation des œuvres d'Art puisse le guérir ses phantasmes : voir "Semmelweis Gesammte Werkes" (Présentation de T. von Gorky)(Ed. Gustav Fischer,Iéna 1905.

[40] Céline, "Voyage au bout de la nuit" (p. 363)(Ed. Gallimard, Paris, 1952).

[41]Chateaubriand, "Correspondance générale" (Ed. Gallimard, Paris, 2004).

[42] Céleste de Chateaubriand " Mémoires et lettres de Madame de Chateaubriand: un complément aux Mémoires d'Outre-Tombe" (Ed. Jonquiere's, Paris, 1929)

[43] "Ich bin der Geist, der stets verneint" (Johann Wolfgang von Goethe, Faust I, 1338 ff.)

[44] "San Stin" est l'appellation donnée à l'Eglise San Stefano en dialecte vénitien

[45] Leonardo Quirini, "Vezzi d’Erato" (Publié à Venise en 1649)

[46] Sebastiano Ricci (1659-1734), peintre Vénitien de l'Ecole baroque, membre de l’Académie royale de peinture de Paris : on peut voir quelques uns de ses tableaux à San Vitale et à l'église dominicaine des "Gesuatii".

[47] "Les Nuits d'été " désigne un cycle de six mélodies composées par Hector Berlioz en 1841 sur les poèmes écrits par Théophile Gautier dans son recueil intitulé "Sur les lagunes".

[48] Marcel proust La Prisonnière III 412-413

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Date de dernière mise à jour : 31/12/2014

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