Vilnius ultime étape de la Grande Armée

 

A.J. Fabre                                         Février 2017

VILNIUS : ULTIME ETAPE D'UNE EPOPEE GRANDIOSE DE NAPOLEON

 

 

 

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Au matin du 22 juin 1812  Napoléon lancait une attaque fouidroyante contre la Russie

La Grande Armée forte de 640.000 hommes traverse le Niemen et va s'emparer de Moscou.

Ce sera une épopée grandiose mais tragique par bien des côtés : en témoignent les récentes découvertes archéologiques faites à  Vilnius, en Lituanie le plus meridionnal des trois pays des rives orientales de la Baltique

LA CAMPAGNE DE RUSSIE (1812)

Après deux sanglantes batailles à Smolensk le 17 Août 1812 puis à la Moskova le 7 septembre,  les troupes de l'Empreur font une entrée triomphale dans Moscou le 14 septembre 1812

Dans les jours suivants, un immense incendie va surgir dans cette ville dont la plupart des maisons sont en bois et la situation devient vite intenable pour les Français..

Le 19 octobre commence une Retraite qui va bientot devenirune véritable tragédie pour les soldats de la Grande Armée,

Dès le début de novembrearrive le terrible hiver russe :  le sol se couvre de neige, le thermomètre descend jusqu’à −22 °C,  les chevaux meurent de froid ou  sont abattus par les soldats affamés.

Au matin du 9 décembre 1812, les survivants de la Grande Armée arrivent aux  portes  de Vilnius, épuisés de froid et de famine mais la moitié d'entre eux va trouver la mort. dans les jours suivants.

Beaucoup de soldats, en effet, etaient victimes  de graves gelures des nez, des mains ou des membres dont l'evolution se faisait souvent  vers une gangrene mortelle

Ceux qui n'avaient pas assez d'argent pour obtenir un abri sont morts de froid dans la neige. D'autres furent capturés par les cosaques, qui harcelaient la Grande Armée depuis les débuts de la retraite.

Ainsi finit tragiquement la grande époppée de la Campagne de Russie : 200.000 morts (pour une moitié, morts au combat mais les autres de froid, de faim ou de maladie), sans compter tous les fuyards qui trouvèrent refuge chez les paysans, et bourgeois russes.

Au total, c'est moins de 30.000 soldats qui pourront arriver jusqu'au Niémen, avec le Maréchal Murat.

L'EPIDEMIE DE TYPHUS EXANTHEMATIQUE DE 1812

Au terme de recherches récentes, il apparaît que le plus redoutable ennemi de l'Armée impériale n'était pas, comme on l'a longtemps cru, le "Général Hiver" mais… les  poux vecteurs, par leurs dejections, du redoutable typhus exenthematique provoqué par une Rickettsie (Rickettsia prowazeki)

Dès l'arrivée à Smolensk, de nombreux soldats avaient été atteints de forte fièvre accompagée d'éruption de plaques rouges sur tout le corps

Le typhus sévissait en Pologne et en Russie depuis de nombreuses années mais prit en 1812, des proportions dramatiques, en raison d'un été exceptionnellement chaud et aussi, des deplorables conditions  d'hygiène chez les combattants,. Le soldat ne changeait pas de linge pendant plusieurs jours, c'était l’environnement idéal pour que des poux se nourrissent sur son corps et s’abritent dans les coutures de ses vêtements. Une fois les habits et la peau du soldat contaminés par les excréments de poux, la plus petite égratignure ou écorchure suffisait pour que le microbe du typhus pénètre dans le corps du soldat.

Après un mois de campagne, 80.000 soldats avaient péri du typhus. Voici le récit d’un témoin oculaire direct d’une invasion de poux:

"(Il) s’endormit sur un matelas de roseaux et ne tarda pas à être réveillé par l’activité des poux. Se découvrant littéralement couvert de bêtes, il enleva sa chemise et son pantalon et les jeta dans le feu. Ils explosèrent comme les tirs de deux rangées de fantassins. Il ne put s’en débarrasser pendant deux mois. Tous ses compagnons grouillaient de poux; beaucoup furent piqués et contractèrent la fièvre tachetée (typhus)"[1]

Le comte Rochechouart[2], aristocrate français au service du tsar, raconte comment il a fait de son mieux pour empêcher les soldats russes de lancer les «vivants» des fenêtres de l'étage pour faire place à leurs propres blessés.

Un autre temoin oculaire, l'écrivain allemand Ernst Moritz Arndt[3], arrivé en janvier 1813 voit " les cadavres gelés s'empiler sur trois étages et les entendre râler dans les rues quand des traîneaux allaient les chercher.

Le nombre dez victimes s'accroissait tous les jours et il fallut creuser partout autour de Vinius d'énormes fosses communes.

VILNIUS CIMETIERE DE LA GRANDE ARMEE

Une gigantesque fosse commune a notamment été été découverte à Vilnius, en 2001 lors de travaux menés sur une ancienne base militaire soviétique On supposa d'abord qu'il s'agissait de victimes des holocaustes nazis ou communistes,  mais à un examen plus appprofondi, il est apparu qu'il s'agissait des restes de soldats des armées Napoléoniennes venus se refugier en Lithuanie en décembre 1812.

Ultérieurement  ont été decouverts les restes de plus de 1700 hommes, principalement âgés de 15 à 25 ans enterrés dans des tranchée creusées en juin 1812 autour des fortifications de Vilnius alors que se rassemblait une armée de plus de 600 000 hommes destinés à envahir la Russie .

Pendant la campagne de Russie, beaucoup de morts furent ensevelis dans les tranchées défensives qui avaient été creusées. C’est dans l’une de ces tranchées que, presque deux siècles plus tard, des ouvriers ont trouvé les vestiges de la Grande Armée de Napoléon.

Tous ces soldats n'étaient pas français : les uniformes portent la marque de plus de 20 nationalités différentes selon les déclarations de Mr Olivier Poupard, chargé d'affaires à l'ambassade de France à Vilnius. "

On sait l'importance qu'a pris, à notre époque, dans les recherches archéologiques, l'analyse des restes de pulpe dentaire, tissu mou vascularisé de la dent. Où il est possible de retrouver  des fragments d'ADN spécifiques des bactéries qui ont contaminé l'individu et transité par son sang.

L'équipe du Pr. Signoli[4] a analysé les dents de 35 soldats revelant la prersence d'une rickettsie de type Rickettsia prowazekii a été retrouvée dans la pulpe dentaire de 7 soldats et des traces de Bartonella quintana sur trois corps.

Ainsi a pu être confirmée la notion que l'armée napoléonienne de la retraite de Russie avaitété decimée par des infections transmises par les poux : un tiers  des soldats enterrés à Vilnius en portent les traces

Le Musée national de Vinius a récemment fait une exposition sur les nombreux souvenirs de  l'aventure napoléonienne recueillis lors des fouilles archéologiques de 2001, ainsi  :.

. Bouton en alliage de cuivre et d'étain, estampillé '61', provenant d'une veste d'uniforme bleu, presque certainement celle d'un Hollandais. En effet, le 61e Régiment de ligne était en grande partie constitué de conscrits venus des Pays-Bas.

. Plaque de casque, avec les restes d'une cocarde tricolore et d'un aigle impérial,

. Bouton à manches, estampillé '29', probable vestige d'une recrue de la division Loison

Une  commémoration officielle de cette tragédie s'est tenue, le 1er juin 2003, au cimetière d'Antakalnis, près de Vinius  : les restes de 3000 soldats français, décédés lors de la Retraite de 1812 ont ont été solennellement inhumés en présence d'une assistance nombreuse et des représentants des pouvoirs publics  de France et de Lithuanie

L'EPOPEE DE LA GRANDE ARMEE DANS LA LITTERATURE

L'épopée de la Grande Armée a laissé des traces profondes dans la littérature

Henri Beyle Stendhal (1783-1842)

Henri Beyle, nomme Auditeur au Conseil d’Etat, puis,  Inspecteur de la comptabilité des Bâtiments et du Mobilier de la Couronne fut envoyé en juillet 1812 à Vilnius pour apporter à l'Empereur un ensemble de courriers importants. Beyle arrive au début d'Août à Marijampole, au sud de la Lithuanie  puis gagne Minsk, où se trouve l’état-major impérial.

En fait, Napoléon avait  quittté Vilnius dès le 16 Juillet pour diriger l'entrée de ses troupes  à Moscou et Beyle n'arrive à Moscou le que 15 Octobre….quatre jours avant le départ de l'armée.

Le 7 novembre Beyle est chargé de convoyer 1.500 blessés à destination de Smolensk . Il arrive à Vilnius dans la soirée du 6 Décembre et se présente aussitot au   Commissaire en chef de l'armée francaise, qui siegeait dans un bâtiment situé  au no1 de la  rue Didžioji.

Ce bâtiment existe toujours, appelé "Maison Stendhal" par les Français et "Maison Frank" par les Lithuaniiens en souvenir de deux médecins célèbres : Johannes Peter Frank (1745-1821) et son fils Joseph (1771-1842). Récemment restaurée cette demeure historique est actuellement siège de l' Ambassade de France et du Centre culturel francais

Honoré de Balzac (1799-1850)

Balzac et Mme Hańska s'étaient rencontré pour la première fois en  1833 sur les bords du lac de Neuchâtel et l’auteur tomba follement amoureux de son admiratrice. Celle-ci, veuve en 1841, ne se décidera à épouser l’écrivain que le 14 Mai 1850, en Ukraine, trois mois avant la mort de celui-ci (18 Août 1850).

Balzac et Mme Hańska se retrouvèrent plusieurs fois en Europe, y compris à Paris où Mme Hańska décéda par la suite, le 10 Avril 1882 (elle est inhumée aux côtés de Balzac au cimetière du Père Lachaise). Balzac, lui, fit trois fois le voyage vers l’Empire russe, une fois en 1843 (Juillet – Novembre, à Saint-Pétersbourg) et deux fois en Ukraine (Septembre 1847 – Janvier 1848 et  Octobre 1848 – Mars 1850). C’est le voyage à Saint-Pétersbourg qui nous intéresse.

Balzac quitta Paris le 19 Juillet 1843, pour s’embarquer le 21 à Dunkerque sur un paquebot à vapeur, Le Devonshire. Il arriva à Saint-Pétersbourg le 29 Juillet. Il quittera la capitale russe le 7 Octobre 1843 par la malle-poste qui traverse les provinces baltes.

A Tauroggen (Tauragė en Lituanie), le 10 Octobre, " il trouva un excellent petit déjeuner et du bon thé ". Il sort même sa dernière bouteille de Sauternes d’un voyage décidemment péri-gastronomique pour arroser ça !  

L'épopée Napoléonienne apparait à de nombreuses reprises dans l'œuvre de Balzac

  • "Adieu"[5] publié en (1830), présente un tableau effrayant du passage de la Berezina "  En quittant sur les neuf heures du soir les hauteurs de Stubzianka qu'ils avaient défendues pendant toute la journée du 28 novembre 1812 le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment deux ponts construits sur la Bérézina qui subsistaient encore (…) ". Un autre passage montre les soldats mourant de faim qui tuent les chevaux pour se nourrir, et la mort du mari de Stéphanie de Vandières, assommé par un glaçon.
  • " La Peau de chagrin [6]évoque la bataille de la Bérézina et la retraite de Russie où le grenadier Gaudin de Witschnau a disparu .
  • " Le Médecin de campagne"[7] met en scène le commandant Genestas qui fait un récit dramatique de la Retraite de la Grande Armée : "C'était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l'air d'un troupeau de bœufs harassés que d'une grande armée.".
  • Autre étude de femme[8]: "L'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline et ne connaissait plus d'obéissance militaire. C'était un ramas d'hommes de toutes nations qui allaient instinctivement. Les soldats chassaient de leur foyer un général en haillons et pieds nus"[15]
  •  

Léon Tolstoi (1828-1910)

Il est fascinant de lire les récits de la Retraite de Russie vus du coté russe .

Ainsi, dans Guerre et Paix, roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1865 et 1869 dans Le Messager russe, la campagne de Russie de 1812 tient une large place

En janvier 2015, la BBC a donné une adaptation remarquable du livre de Tolstoi et de nombreuses scènes ont été filmées à Vilnius, sur les lieux mêmes visités par Napoléon[9].

Victor Hugo (1802-1885)

Victor Hugo, fils du général d'Empire Joseph Léopold Sigisbert Hugo (1773‑1828), était depuis son enfance élevé dans le culte de la gloire apoléonienne

La retraite de Russie est évoquée dans la première partie de  L'Expiation[10] "Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! l'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait... ".

Sylvain Tesson (1972)

En 2012, Sylvain Tesson a entrepris un pèlerinage allant  de Moscou à Paris, aux  Invalides afin de refaire à moto le trajet de la retraite de Russie, périple qu'il raconte dans son roman Berezina.

"Il y avait ce tableau de Bernard-Edouard Swebach [...] On y voyait un cuirassier assis sur la croupe de son cheval couché. L'homme avait l'air désespéré. Il regardait ses bottes. Il savait qu'il n'irait pas plus loin. Dans son dos, une colonne de malheureux traînant, à l'horizon. Mais c'était le cheval qui frappait. Il reposait sur le verglas. Il était mourant - peut-être déjà mort. Sa tête était couchée délicatement sur la neige. Son corps était une réprobation : Pourquoi m'avez-vous conduit ici ? Vous autres, Hommes, avez failli, car aucune de vos guerres n'est celle des bêtes"[11]

BIBLIOGRAPHIE

Coignet Jean-Roch, "Les cahiers du capitaine Coignet (1799-1815), d'après le manuscrit original avec gravures et autographe fac-similé" (Ed. Lorédan Larchey , Paris : Hachette, 1888)

Klimas Antanas, " Napoleon's Lithuanian forces " (Lithuanian quarterly journal of arts and sciences, Volume 30, No.1, 1984)

Lobell Jarrett A.: "Digging Napoleon's Dead " (Archeology, Volume 55, Number 5, September/October 2002)

Riaud X. : "Napoléon 1er et ses dentistes" (Ed. Harmattan, coll. "Médecine à travers les siècles", 2016)

Raoult D. et al: . "Evidence for louse-transmitted diseases in soldiers of Napoleon's Grand Army in Vilnius"(The Journal of Infectious Diseases, volume 193 - janvier 2006)

Signoli M., " Les oubliés de la retraite de Russie : Vilna 1812-Vilnius 2002" (Ed. hist. Teissèdre, 2008)

Traynor Ian :  "After 190 years the bones of Boney's army are unearthed in a mass grave in Lithuania " (The Guardian, Tuesday 3 September 2002)

Adresser tout commentaire à  a.fabre.fl@gmail.com

 

[1] Les chiers du capitaine Coignet

[2] Louis-Victor-Léon de Rochechouart (1788-1858)  " Souvenirs sur la Révolution et l'Empire"(Plon, 1898 & 1933)

[3] Ernst Moritz Arndt (1769-1860) " Erinnerungen aus dem äusseren Leben" (1840)

[4] Signoli Michel, Unité de rechercheanthropologie bio-culturelle, droit, ethique et sante (ADES)( Faculte de medecine site nord – 51 bd Pierre Dramard – 13344 Marseille cedex 15)

[5] "Adieu" (Bibliothèque de la Pléiade, 1979, t.X, p. 987-1001)

[6] "La peau de chagrin" ("L'agonie") https://fr.wikisource.org/wiki/La_Peau_de_chagrin/Chapitre_3

[9] Voir l'article de Lynn Lubamersky dans Cosmopolitan Review", 2016 Vol. 8 No. 2 - Spring / Films

[10] "L'expiation" poème publié en 1853 dans le recueil Les Châtiments :

[11] Tesson S., "Berezina" (Ed. Folio, p 153

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